Je me suis mis à examiner ces interrogations, ainsi que cette question qui les résume toutes:

«Pourquoi donc Dieu s’est-il tu?»

Des soldats nazis ont lancé en l’air des nouveau-nés juifs, puis les ont empalés sur leurs baïonnettes. Ils se sont entraînés au tir en prenant des bébés pour cibles. Ils ont arraché des bébés des bras de leur mère et les ont jetés, vivants, dans des bacs de combustible enflammé. Je n’avais plus que deux possibilités: ou bien il me fallait admettre, comme beaucoup de commentateurs, que Dieu est mort; ou bien il me fallait accepter le témoignage de nos Ecritures qui déclarent que les silences de Dieu sont directement proportionnels à l’immensité de notre péché.

La souffrance des Juifs ne peut donc signifier qu’une chose: le jugement de Dieu venant frapper un peuple qui a abandonné la connaissance véritable de son Seigneur, n’a pas respecté ses alliances, et ne s’est pas acquitté de son obligation d’être le peuple témoin de Dieu.

De toute évidence, Dieu agit au travers de l’histoire.

Hommes et nations sont les instruments de ses châtiments.

Se peut-il que l’Holocauste soit son œuvre?

Si oui, il s’agit de son «œuvre étrange» (Esaïe 28.21), de son jugement.

Et si tel est le cas, ce jugement n’accomplit-il pas sa promesse quant à ce qui allait survenir dans les «derniers temps» sur un Israël qui refuse de croire et de se repentir?

En vérité, c’est bien là ce que Dieu a déclaré, il y a des milliers d’années déjà, quand nous sommes entrés pour la première fois dans le pays promis.

C’est bien, en effet, ce qui ressort du Deutéronome et du Lévitique.

Si on l’interprète comme un jugement divin, l’Holocauste montre de manière insigne que Dieu est Dieu.

Il communique la crainte de Dieu en tant que Juge.

Une telle crainte de Dieu fait cruellement défaut dans notre mentalité actuelle.

Notre éducation ne nous a pas appris à craindre Dieu, à trembler saintement devant lui. Mais, devant l’Holocauste, ces questions encore sans réponse et que nous avons préféré ne pas poser nous feraient connaître ce saint tremblement.

En tant que Juifs, ne sommes-nous pas tenus de chercher une réponse et de la trouver en Dieu? Il serait sage de nous rappeler ceci: c’est le jour où Dieu a vu un homme faire un détour pour aller regarder un buisson embrasé, puis, subjugué devant ce buisson, refuser de s’en éloigner, qu’il l’a appelé: «Moïse! Moïse! N’approche pas d’ici, ôte tes sandales de tes pieds, car l’endroit où tu te tiens est une terre sainte.» (Ex 3.4-5)

Moïse a été appelé à être l’instrument de la délivrance d’Israël parce que Dieu l’a vu détourner ses pas afin «d’aller voir». Dieu attend encore que nous allions regarder au-dedans de ce buisson qui n’a cessé de brûler, ce buisson du jugement embrasé du feu divin en présence duquel tout ce qu’il y a de naturel en nous voudrait se dérober.

Cela n’a rien d’agréable; mais si seulement nous consentions à le faire, ce détour, pour «aller voir»! Moïse n’a pas fait ce détour à la légère, par simple curiosité: on nous dit qu’il tenait à découvrir la raison pour laquelle ce buisson brûlait sans se consumer.

Si nous cherchons l’explication suprême de ce feu au milieu duquel se tient le Seigneur, nous recevrons la révélation de Dieu; et une révélation de cette profondeur-là ne peut être accordée que dans ce lieu-là.

Une quête de cette nature demande un engagement total, même si la prise de conscience est des plus douloureuses; or, nos penchants naturels ne nous portent pas dans ce sens.

Nous promenons le regard à la surface des choses, sans chercher à voir au-dedans. Nous nous satisfaisons d’un semblant d’explication plutôt que d’affronter le dedans des choses. Moïse fut envoyé comme libérateur non seulement parce qu’il avait reçu un mandat, un ordre de mission, mais aussi parce que le feu du jugement lui avait communiqué une révélation divine: une connaissance incomparable de la personne divine, connaissance sans laquelle il n’aurait jamais pu conduire un peuple dans le désert pendant quarante années.

La vision de Dieu comme Juge nous fait défaut.

Aussi avons-nous payé le prix fort, ayant perdu la compréhension de ce qu’il est, dans ses jugements comme dans sa miséricorde, dans sa sévérité comme dans sa bonté.

Nous avons perdu de vue les actions passées, présentes, et futures de Dieu envers Israël, et avons annulé de ce fait la plus profonde des révélations que l’Ecriture donne de Dieu.

Comment nous situons-nous par rapport à un Dieu qui, pour faire connaître sa puissance (c’est-à-dire sa gloire), manifeste ses jugements par sa colère?

Et si notre Dieu est ce Dieu-là, que ferons-nous?

Demeure-t-il notre Dieu?

Si Dieu va jusqu’à employer la colère et le jugement pour faire connaître sa puissance, son nom et sa gloire, que dirons-nous?

Et si Dieu n’était pas tel que nous aimerions qu’il fût, s’il lui arrivait de déchaîner sa colère?

La colère et le jugement divins sont dévastateurs: ils sont faits pour offenser nos sensibilités religieuses, nos concepts personnels de ce que nous voudrions que Dieu fût, notre idée propre de la réputation que nous aimerions qu’il eût.

Le jugement donne de Dieu une révélation qui ne s’obtient de nulle autre manière.

Pourtant, parmi tous les attributs divins, c’est celui-là que notre instinct nous pousse le plus à fuir. Nous n’arrivons pas à réconcilier un Dieu de miséricorde et d’amour, de justice et de droiture avec ce Dieu Juge qui envoie sur l’humanité des afflictions de cette envergure-là, et sur l’humanité juive en particulier.

Si donc notre Dieu est capable de cela, alors la réalité choquante et douloureuse entre toutes, celle qui est faite, précisément, pour détruire notre religiosité, devient la révélation la plus précieuse et la plus véridique de Dieu. N’est-ce pas justement cette contradiction qui nous communiquera la révélation la plus profonde de Dieu, si toutefois nous consentons à la sonder jusqu’au bout?

Ne se pourrait-il pas que nous soyons incapables de comprendre l’Holocauste du point de vue de Dieu, si ce n’est à la lumière de l’éternité?

Seul cet éclairage-là nous permet de trouver un sens à une calamité pareille.

Il serait absurde que Dieu ait permis qu’on jetât des nouveau-nés dans des bacs de combustible enflammé, si c’était là le terme de leur vie, la fin de leur existence.

Seul l’espoir de détourner les hommes d’un autre feu, du feu qui ne s’éteint jamais, du feu éternel, permet d’une certaine manière de trouver un sens à ces flammes-là.

Si le premier de ces deux feux peut devenir pour nous un enseignement afin que nous soyons sauvés du second, alors ces choses sont suprêmement significatives: elles ont une portée éternelle.

L’immensité de l’Holocauste ne peut se comprendre que dans la mesure où cette catastrophe nous oriente vers des réalités plus immenses encore.

Jusqu’où Dieu ira-t-il pour susciter chez les hommes les prises de conscience nécessaires?

On peut se demander si nos calamités d’autrefois n’étaient pas déjà des tentatives divines pour attirer notre attention, nous détourner des complaisances, de l’autosatisfaction philosophico-religieuse, pour nous barrer un chemin débouchant sur une perte inestimable, sur une perdition éternelle.

Se peut-il que pour Dieu la question de l’éternité ait tant d’importance que ce n’est pas une folie de faire passer un peuple par le feu de l’Holocauste si cela permet à d’autres d’éviter la perdition éternelle dans le feu qui ne s’éteint jamais?

Nous ne serons capables de comprendre l’Holocauste et de le faire comprendre que si nous le replaçons dans le contexte de l’éternité: car omettre l’éternité, c’est défigurer la réalité, purement et simplement.

Extrait du livre « Holocauste : où était Dieu » d’Arthur Katz , disponible dans les librairies chrétiennes ou aux Editions RDF sur le site www.rdf-editions.com