Plusieurs de nos internautes nous ont signalé l’existence, sur le site de campagne de François Bayrou, d’un passage de ses propositions concernant le Proche-Orient, qui n’évite pas l’amalgame classique - qui se veut politiquement correct - entre la condition contemporaine des Palestiniens sous 'occupation' israélienne, et celle des Juifs d’hier dans la tourmente nazie. Je partage leur frustration. Elle m’a inspiré le billet d’humeur qui suit.

http://www.bayrou.fr/propositions/proche-orient.html

Pour la clarté du propos, je retranscris, ci-après, en respectant les enrichissements typographiques du document original, dont copie d'écran, ci-dessus, les termes exacts du passage qui me paraît inquiétant :




« La France veut l’existence, la paix et la sécurité d’Israël ; elle y voit un lien avec l’équilibre du monde. Car nous considérons que, depuis la Shoah (1), la décision qui s’est forgée dans le peuple juif de retrouver une terre, est une décision dont l’humanité est solidaire. Et, de ce même mouvement, nous savons qu’il y avait sur cette terre des hommes, le peuple de Palestine, que cette décision a fait souffrir et qui sont aussi des victimes. C’est pourquoi l’équilibre nouveau à trouver entre l’État qu’ont formé les humiliés juifs d’hier et l’État que doivent former les humiliés palestiniens d’aujourd’hui, cet équilibre importe à l’ensemble de l’humanité. »




Je précise tout d’abord qu’il s’agit, pour les destinataires de ce morceau de bravoure, d’un des aspects du programme du candidat à la présidence de la République française. Ce passage n’est donc qu’un élément – somme toute mineur – d’un dispositif oratoire, complexe et subtil, destiné à ratisser large pour rallier toutes les tendances, exercice où excelle F. Bayrou, comme chacun sait.




Car l'homme est Å“cuménique à souhait. Que dis-je « Å“cuménique » ? - « Universel » serait plus pertinent.




Mais François Bayrou a fait plus fort, en affirmant, dans le même document (2), être le candidat




« qui aime Israël, qui aime le Liban, qui aime la Palestine ».




Une belle "profession de foi", en effet, si elle était possible. Car, de la foi, il en faudra beaucoup aux Palestiniens pour se convaincre que Bayrou les "aime", quand il affirme, dans un même souffle, éprouver un amour égal envers Israël - « l’occupant », ou plus exactement, « l’Occupation », comme l’appellent les responsables politiques palestiniens dits "modérés", et comme le répètent, à tout bout de page, les manuels scolaires de l’Autorité Palestinienne.




Je me demande si Bayrou se rend compte qu’il n’a pas les épaules du "Chirac d’Arabie" que les téléspectateurs ont pu voir, le 15 avril, dans la séquence « Jour de colère », de l'émission « Un jour, une heure » (3), tenant tête, avec morgue et colère, au service d'ordre israélien qui veillait sur sa vie.




Il est vrai que le "Président du peuple" (4) est en bonne compagnie, en matière de contradiction et de duplicité, puisque même Le Pen s’est fendu, à l’adresse des anciens immigrés, de ce dithyrambe, surprenant de la part de l’ancien contempteur des "Français d’importation" :




« Vous êtes les branches de l’arbre français. Vous êtes aussi Français qu’on peut l’être. » (5).




Sans oublier Fritz Kuhn, chef des Verts allemands, qui déclarait, l’an dernier, en pleine affaire des caricatures de Mahomet, que




« le moment était venu de parler "du rapport entre la liberté d'opinion et la responsabilité qui en résulte", car "certaines personnes se sentent stigmatisées par les caricatures. »




En ajoutant cyniquement (6):




« Moi, elles m'ont rappelé les dessins anti-juifs de l'époque d'Hitler avant 1939 ».




Bref, l’époque est à la conciliation la plus abjecte avec le radicalime musulman. Et comme, solidarité ethnique oblige, une grande partie des électeurs français issus de l’immigration nord-africaine et africaine, est systématiquement anti-israélienne, on comprend que F. Bayrou s’efforce de faire les yeux doux à cette fiancée orientale à la dot électorale étourdissante.




Le problème avec l'amalgame bayrousien entre « les humiliés juifs d’hier et les humiliés palestiniens d’aujourd’hui », c’est que, dans les années 30 et, a fortiori, durant le déchaînement de la guerre et les horreurs de l’Holocauste, les « Juifs d’hier » n’étaient pas seulement "humiliés" (trop de siècles de mépris les y avait tellement habitués qu'ils s’en accommodaient, le plus souvent), ils étaient marqués, raflés, déportés, exterminés…

Est-ce le cas des « humiliés palestiniens d’aujourd’hui » ?




Et pour conclure.

A force de vouloir être consensuel à tout prix et de laisser entendre qu’il détient la clé de tous les problèmes (sans dévoiler la combinaison du coffre) ; à force d’user d’une rhétorique ambiguë et politiquement 'correctissime', pour se concilier les deux 'élues de son coeur' et obtenir leur oui, au moment décisif ; François Bayrou risque de se voir éconduit par l'une et l'autre, avant même le 'mariage' ; en d'autres termes: de perdre sur les deux tableaux. Ce qu’il a déjà perdu, en tout cas, me semble-t-il, c’est la confiance des Juives et des Juifs

pour qui, à l'instar de Dieu (7), Israël est la prunelle de leurs yeux.

Menahem Macina

(1) François Bayrou n'est visiblement pas un expert en matière d'histoire du peuple juif, en général, et du sionisme, en particulier, sinon il n'aurait pas commis la bévue qui consiste à faire remonter à l'époque de la Shoah "la décision qui s’est forgée dans le peuple juif de retrouver une terre". Sans parler du fait que le souhait : "L'an prochain à Jérusalem" remonte à près de deux millénaires, il est de notoriété publique que les premiers pionniers juifs, qui n'avaient rien d'Israéliens casqués bottés, commençèrent à s'implanter, misérablement, mais de manière relativement organisée, sur une partie de la patrie de leurs ancêtres, dès le milieu du XIXe siècle. En outre l'accord de la puissance mandataire d'alors, en Palestine, l'Angleterre avec la création d'un futur Etat juif, qualifié, entre temps, de "Foyer national juif", fut signifié par la déclaration de Lord Balfour, en 1917, et donc in tempore non suspecto, bien avant un Holocauste que nul, Juif ou non, n'imaginait, même dans ses pires cauchemars.

(2) Propositions sur le Proche-Orient : « L’Europe a un rôle essentiel à jouer : agir pour la paix, être un modèle de réconciliation », sur le site de F. Bayrou.

(3) Voir "L’émission «Un jour, une heure» (FR 2) revient sur la colère de J. Chirac, à Jérusalem, en 1996".

(4) Titre que s'est modestement arrogé F. Bayrou, au cours d'une allocution, lors de son Meeting du Zénith, à Paris, le 22 mars 2007.

(5) Texte cité par Paul Belien dans son article "Coucher avec les islamistes".

(6) Texte cité par Henryk M. Broder, dans son article "La lente capitulation devant l'islamisme".

(7) Cf. Za 2, 12 : "Car ainsi parle L'Eternel Sabaot, après que la Gloire m'eût envoyé, à propos des nations qui vous dépouillent: 'Qui vous touche, touche à la prunelle de mon oeil". On peut aussi traduire « de son Å“il », qui peut se rapporter à celui qui porte atteinte au peuple de Dieu, ou à Dieu lui-même, si l'on considère le pronom à la troisième personne, ainsi que l’affirment certains commentateurs anciens et modernes, comme une tournure destinée à conjurer l’anthropomorphisme de la métaphore.