Le Chrétien peut-il voter ?

Un passage de la Parole pourrait donner l’impression que le Chrétien ne doit pas se mêler de la chose publique, la « res publica ». Il s’agit de la comparaison opérée par l’apôtre Paul entre l’enfant de Dieu et le représentant d’un Etat à l’étranger, image que l’on trouve dans la seconde épître aux Corinthiens : « Nous faisons donc les fonctions d’ambassadeurs pour Christ » (2 Corinthiens 5 : 20).

A partir de là, une attitude consiste à dire que le Chrétien ne peut voter, car aucun ambassadeur ne participe aux votations du pays où il réside. Or, cette image est à prendre dans un sens relatif, comme certaines paraboles, c’est-à-dire qu’il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’une image qui doit être parlante et qui ne va pas forcément entrer dans les détails techniques. Si la Parole utilise le terme d’ « ambassadeur », c’est pour signifier que nous avons un rôle de représentation de Dieu dans le monde comme sel et lumière (Matthieu 5 : 13-16). Mais est-ce pour autant qu’il faut considérer cet exemple à la lettre et en déduire des conséquences autres que la représentation de Dieu dans le monde ? Notamment des conséquences politiques ?

Certes, un ambassadeur ne participe pas aux élections, referenda et autres votations du pays avec lequel l’Etat duquel il est émissaire entretient des liens. Mais, pour autant, avant qu’une personne puisse prétendre à la fonction d’ambassadeur de son Etat auprès d’un autre Etat, il faut qu’elle bénéficie d’une accréditation. Par exemple, la France n’est pas tenue de recevoir l’ambassadeur que l’Allemagne se choisit. Une fois que le Parlement allemand accrédite une personne en vue de représenter la Nation auprès des autorités françaises, celle-ci soumet au gouvernement français sa lettre d’accréditation. Libre à la France de l’agréer ou de la refuser. Et l’on peut imaginer qu’elle refuserait une accréditation à une personne qui aurait trop fortement critiqué la politique française. Pourtant, le Chrétien, lui, dénonce une certaine façon de vivre du monde, mais jamais pour y vivre il n’a eu à présenter une lettre d’accréditation. La raison en est simple : il est citoyen de l’Etat qui régit le territoire et la population dont il partage la nationalité. La comparaison s’arrête là avec la fonction d’ambassadeur, car la citoyenneté ouvre droit à la possibilité de voter.

Alors des objections peuvent sembler possibles et pertinentes à cette remarque et l’on pourrait dire qu’elle nie l’autorité de la Parole. Mais nous pouvons voir des passages de cette même Parole qui permettent de comprendre qu’une image ne doit pas cacher le sens souhaité, celui qui doit parler de suite.

Un ambassadeur ne vote pas dans son pays de résidence diplomatique, car il y représente son Etat. Mais, il n’est non plus pas assujetti aux impôts de ce pays de résidence. Or, Jésus n’a-t-il pas demandé de payer l’impôt (Matthieu 22 : 15-21) ? Si l’on prend l’image de l’ambassadeur comme un principe technique, alors il faudrait dire que le passage de Corinthiens est en porte-à-faux avec les paroles du Seigneur, ce qui n’est aucunement possible. Ici, donc, nous voyons que l’image de l’ambassadeur n’est pas plénière, ne concerne pas les subtilités techniques de ce métier telles l’impossibilité de vote, mais a pour fonction de parler de la mission première de ce fonctionnaire : représenter son souverain, qu’il s’agisse d’un Etat, d’un monarque ou de…Dieu.

De même, si nous prenons la parabole des dix vierges (Matthieu 25 : 1-13), nous nous rendons immédiatement compte qu’elle ne peut être prise autrement que comme une image en vue d’exhorter et non comme une description d’une polygamie au bénéfice du Christ. Il est évident à chaque Chrétien que le Christ ne viendra que pour une seule épouse et que Jésus condamnait la polygamie (Matthieu 19 : 4-6) mais imageait ainsi son propos pour désigner deux types de fidèles bien distincts, ce qui facilitait la compréhension par ses contemporains de ses paroles. Le reconnaître ce n’est, pourtant – disons même plutôt « donc » - pas nier le sens de cette parabole. Il en est de même à propos de l’image de l’ambassadeur.

Le Chrétien n’est pas du monde mais est dans le monde, comme le Christ l’a été (Jean 17 : 15-16) et la distanciation qu’il doit prendre par rapport à la façon de vivre du monde n’emporte pas une séparation civique ou familiale injustifiée. Quand, par exemple, Jésus énonce « ma mère et mes frères, ce sont ceux qui écoutent la parole de Dieu, et qui la mettent en pratique » (Luc 8 : 21) et « Si quelqu'un vient à moi, et s'il ne hait pas son père, sa mère, sa femme, ses enfants, ses frères, et ses soeurs, et même à sa propre vie, il ne peut être mon disciple » (Luc 14:26), jamais cela n’a signifié qu’il fallait rompre avec les siens, mais cela doit être compris comme instituant un ordre de priorités. Tout comme la demande de laisser les morts enterrer leurs morts (Matthieu 8 : 22) qui lue de manière légaliste s’opposerait au Décalogue (Exode 8 : 22). Aucun Chrétien qui a compris la Parole ne se flagelle et ne se mortifie en appliquant Galates (5 : 24) qui dit « ceux qui sont à Jésus Christ ont crucifié la chair avec ses passions et ses désirs ». Il s’agit dans ce dernier cas, non de détruire son corps, mais de réfréner ses mauvaises passions, de les soumettre au Christ. Et une compréhension littérale de ce texte s’opposerait à celui-ci : « jamais personne n'a haï sa propre chair ; mais il la nourrit et en prend soin, comme Christ le fait pour l'Église » (Ephésiens 5 : 29). « Chair » signifiera selon le contexte « égoïsme » ou, plus noblement « corps » ; c’est le sens qu’à ce terme dans ce dernier passage. Le même raisonnement s'applique à la participation aux activités du monde, dont la votation.

Quasiment tous les Chrétiens, bien qu’ils aient une famille spirituelle n’en ont pas moins une famille dans la chair et ils en tiennent compte. Il s’agit même d’une exigence biblique, parfois oubliée : « Il faut qu'il (l’évêque) dirige bien sa propre maison, et qu'il tienne ses enfants dans la soumission et dans une parfaite honnêteté » (1 Timothée 3 : 4). De même, bien qu’ayant une patrie céleste, le Chrétien a souvent une patrie terrestre et le patriotisme, tant qu’il ne se mue pas en nationalisme, ne s’oppose absolument pas à la Parole. Ce patriotisme ne consiste pas seulement à aimer son pays dans l’abstraction, mais à mettre cet amour en mouvement, notamment par la voie des urnes. Et l’image de l’ambassadeur n’est absolument pas un obstacle à cela. Car être représentant de Dieu dans la cité terrestre a une portée spirituelle, liée à un monde invisible, mais qui n’exclut pas une position politique et civique dans cette cité, comme payer ses impôts ainsi que l’a dit notre Seigneur, voire participer à la force militaire de son pays (Luc 3 : 14 en témoigne, et Dieu n’a pas demandé à Pierre de convaincre Corneille de quitter ses fonctions de centenier, dans le chapitre 10 du livre des Actes), et, a fortiori, voter.

L’Etat confère des droits et voter en est un. En France, contrairement à d’autres pays, comme la Belgique, voter n’est qu’un droit et non un devoir. Certes, si ce qui précède ne convainquait malgré tout pas, nous pourrions en appeler à l’Histoire et dire que nos ancêtres se sont battus pour que le droit de vote soit reconnu et s’élargisse, mais il semble que convoquer la Bible soit, ici plus pertinent et donc plus efficace. Le Chrétien tenant des droits de l’Etat peut-il les nier ? Une réponse se trouve dans la vie de Paul. Paul a été battu et emprisonné, comme Silas, et il exige que les juges viennent les remettre en liberté. Le livre des Actes (16 : 37) nous rapporte cette forte demande de Paul « après nous avoir battus de verges publiquement et sans jugement, nous qui sommes Romains, ils nous ont jetés en prison, et maintenant ils nous font sortir secrètement ! Il n'en sera pas ainsi. Qu'ils viennent eux-mêmes nous mettre en liberté. ». Nous y reviendrons dans un instant.

On pourrait encore objecter que le Chrétien ne peut servir deux maîtres simultanément (Matthieu 6 : 24), mais ici aussi la visée de cette parole est spirituelle. Il s’agit de ne pas se soumettre à l’esprit de Mamon, de la convoitise du monde. Il ne saurait en être décemment tiré l’idée que le Chrétien ne peut se soumettre aux autorités de son entreprise ou aux pouvoirs publics. Le prétendre serait opposer ce verset de Matthieu au texte de Romains 13 (v.1-7).

Pareillement, on pourrait croire trouver une solution dans la lecture de 2 Corinthiens (6 : 14) qui dit « Ne vous mettez pas avec les infidèles sous un joug étranger. Car quel rapport y a-t-il entre la justice et l'iniquité ? ou qu'y a-t-il de commun entre la lumière et les ténèbres ? ». Mais cet attelage disparate dont parle la Bible concerne l’idolâtrie (v.15-16) et s’il peut être entendu comme une référence à l’esprit de l’idolâtrie, c’est-à-dire la perversion et la désobéissance (par exemple, le mariage avec des non chrétiens), il ne vise pas la simple participation aux élections du moment que le Chrétien ne s’engage pas dans des voies antinomiques avec la Bible (par exemple, militer pour le mariage homosexuel, l’avortement ou l’euthanasie) ou la relation avec le monde, tant qu’il n’est pas question de prendre activement part à l’iniquité (Psaume 1 : 1). Jésus n’a-t-il pas déjeuné avec un péager (Marc 2 : 14-15) ?

Ce qui ressort de tout ceci, c’est que l’image de l’ambassadeur reste une image non pas technique pour décrire toutes les exigences de cette fonction, mais une image qui doit parler directement à l’imaginaire et faire passer le message : représenter son pays (Dieu), ce en transmettant sa parole et en adoptant un comportement qui soit à son honneur afin de témoigner qu’il n’a pas d’intention belliqueuse ou arrogante. Il s’ensuit, naturellement que l’ambassadeur de Dieu peut participer aux différentes votations du pays qui le reçoit.

Pourquoi voter ?

Une autre critique contre l’exercice du droit de vote consiste à dire que ce faire serait tenter de retarder la venue du Christ. En effet, le Chrétien, dans l’isoloir, souhaiterait rendre le monde meilleur. Et pour cela il s’appuierait sur la chair. Pourtant, le fait que le Chrétien vote doit être un acte réaliste et non idéaliste. Il ne peut espérer que le Christ ne revienne pas et que le monde, par la force politique, devienne un lieu où « le loup et l'agneau paîtront ensemble, (où) le lion, comme le boeuf, mangera de la paille » (Esaïe 65 : 25), une sorte de réalisation de la théologie du Kingdom Now. Pour autant, il ne peut s’inscrire dans une vision fataliste du monde, en laissant tout aller à vau-l’eau. Le fait que le monde empirera est inéluctable et le Chrétien ne doit pas s’illusionner sur la paix du monde dont la Parole dit qu’elle est illusoire (1 Thessaloniciens 5 : 3), mais retarder les choses ne signifie pas vouloir retarder le retour du Christ, mais simplement aspirer à un minimum de paix sociale, notamment pour représenter sa patrie céleste avec un maximum de visibilité et pour éviter que la perversion soit de sa responsabilité indirecte. Ainsi, le Chrétien qui vote pour un parti opposé à l’avortement ne fait que défendre le droit à la vie de millions de personnes qui pourraient naître. Le Chrétien qui vote pour un parti qui ne s’oppose pas à l’avortement, mais qui refuse l’allongement de sa durée quand d’autres le souhaitent, s’il vote pour ce parti en désirant, ainsi, atténuer le mal, prendre la meilleure ou la moins pire des solutions, évite des massacres. Les sujets de préoccupation sont nombreux et les urnes sont un chemin obligé pour tenter de faire passer son point de vue. Ceci, toujours, sans illusion ou idéalisme, mais dans le refus du fatalisme. L’être humain peut choisir sa destinée devant Dieu (Deutéronome 30 :19) et il a en charge de faire ce qu’il peut pour préserver le lumignon de moralité publique qui fume et qui même s’il ne sauve pas devant Dieu, permet encore d’épargner quelques vies, de faire respecter les opprimés ou lui permet de choisir l’éducation qu’il souhaite pour ses enfants. Ce faisant, il ne s’agit pas d’infiltrer la société, pour la convertir de manière « souterraine », mais de lui indiquer les valeurs en rapport avec la foi. En effet, l’ambassadeur de Dieu « attend la cité qui a de solides fondements, celle dont Dieu est l'architecte et le constructeur » (Hébreux 11 : 10), et vivre dans une patrie terrestre qu’il peut aimer ne l’empêche pas d’avoir en vue une autre, infiniment plus attrayante, céleste (Hébreux 11 : 14).

Toujours utiliser ses droits ?

Nous citions, tantôt, le cas de Paul qui faisait valoir ses droits de citoyen romain et nous disions que nous y reviendrions. Avant de présenter ces exigences tirées de leur statut civique, Paul et Silas s’étaient laissé faire juger, enfermer et battre(Actes 16 : 19 : 23). Cela semble bien incompréhensible peut-être, mais ils pouvaient ainsi témoigner de Dieu au geôlier, être ses ambassadeurs devant sa famille, lui et éventuellement d’autres prisonniers (Actes 16 : 31-34). Ailleurs, Paul fait valoir ses droits de suite après avoir été puni, au lieu d’attendre, afin de pouvoir témoigner devant les religieux (Actes 22 :24-30). La Bible n’exhorte pas à renier ses propres droits, sauf pour être un bon ambassadeur de Dieu. Ainsi Matthieu (5 : 38-41) dit de ne pas hésiter à se priver de ses droits dans certains cas, dans ce passage du sermon sur la montagne qui exhorte à être le sel et la lumière, des ambassadeurs. De même, la Bible demande aux Chrétiens de ne pas ester en justice pour régler leurs différends (1 Corinthiens 6 : 1). Mais, il est aussi clair qu’il ne s’agit, dans ce cas, pas de se dépouiller de ses droits sans s’assurer de la volonté de Dieu. Ainsi, un cas de crime ne peut être réglé par les anciens de l’église en ce qui concerne la sentence pénale à rendre.

La décision relève de la casuistique liée à la relation entretenu avec Dieu et donc à la révélation et à l’intelligence renouvelée (Romains 12 :2), et non du hasard. Ce genre de décision se rapproche de l’empêchement de Paul par l’Esprit d’évangéliser l’Asie alors que ce travail semblait bon - et l'aurait été en soi, mais n'était pas prioritaire (Actes 16 : 7-10). En matière de vote, le choix pourrait trouver son expression dans le refus de voter si l’Esprit révélait qu’aucune solution ne serait meilleure ou moins pire qu’une autre malgré les discours. Autrement, rien n’empêche l’ambassadeur de la patrie céleste d’exercer son droit de vote. Ce d'autant plus que dans ces cas où la Bible demande de ne pas faire valoir ses droits, il s'agit de ne pas y prétendre en vue d'un meilleur témoignage (représentation) de l'ambassadeur face à la persécution, tout comme dans le cas du différend entre Chrétiens à régler intra muros, il est question de ne pas donner un témoignage de division devant le monde. Tandis que le droit de vote ne se pose le plus souvent pas comme un acte de résistance à la contrainte en raison de la foi, mais aussi comme un témoignage de certaines valeurs par l'ambassadeur de Dieu. Ainsi, si dans certains cas exercer ses droits (par exemple, en justice dans certaines situations) peut être un contre-témoignage, dans d'autres (par exemple, la participation aux votations), cet exercice de ses droits est un acte de témoignage que chacun est libre d'accomplir ou non selon sa conscience.

Jean Degert