.....Mais enfin, ma fille, on ne se met pas dans un état pareil pour une simple déception!
- Mireille, ma petite, tu comprends bien que tu ne pouvais partir pour cette excursion, avec une grippe qui n’est pas finie.

L’insistance des parents n’avait d’autre effet que d’exaspérer l’humeur catastrophique de leur enfant. Elle était en colère, de dépit et de rancune. Inutile de lui demander contre qui. Mademoiselle Mireille ne donnait jamais l’explication de ses humeurs, pas même à elle-même.

- Voilà ce que c’est que de gâter ses enfants, grommela le père, dans l’escalier; tout dans la vie doit être à leur convenance, Dieu compris... s’il existe.

M. Dupont, professeur de philosophie, pratiquait celle du doute sur tous les chapitres. Une seule chose, pour lui, était certaine : sa fille Mireille avait un caractère impossible.
Et s’ensuivit un gentil désaccord, pour finir un peu comme ça :

Tais-toi, elle tient tout de toi. Tiens je lui disais encore hier : ma petite, on ne peut faire bon marché des principes ! Tu sais ce qu’elle m’a répondu ? Au diable les principes… s’il existe!
- Le diable, donc! Tu ne reconnais pas une de tes phrases favorites? Je n’ai peut-être pas ton caractère, mais j’ai essayé de rappeler à notre fille qu’il y a un Dieu qui fait la loi dans la vie, et que ce n’est jamais sans dommage qu’on se moque de lui. Tu hausses les épaules, mais tu n’as pas toujours raison.

La jeune fille descendit à l’heure du souper et se mit à table avec ses parents: mais elle ne mangea pas, Il n’y avait pas lieu d’insister. -

Un coup de sonnette, le père se déplace pour ouvrir…
Il ne revint qu’un assez long moment après les deux femmes, entendant de loin une conversation interminable, Mireille patientait.

- Une terrible nouvelle, dit-il.
Il s’assit, regardant sa femme et sa fille avec des yeux remplis d’une émotion, une panique peut-être, qu’il, aurait voulu cacher.

- L’auto des jeunes Delmotte a eu un accident. L’auto était pleine. Quatre blessés graves à l’hôpital, deux morts.
Mireille se dressa, horrifiée, incapable de parler. Elle finit par se jeter sur le canapé et le visage dans les coussins.
Elle éclata en sanglots, à n’en plus finir. Les parents silencieux écoutaient cette plainte sauvage. Mais leurs yeux étaient suffisamment éloquents: ils étaient remplis, eux, d’une joie sauvage. Leur fille était sauvée! Notre jeune fille après une nuit agitée ne s’endormit que vers le matin.

Le père au petit matin se répétait: nous avons eu de la chance. Il alla se faire du café, déjeuna. Il tenta ensuite de se mettre au travail.
Il avait à noter des devoirs. Le coeur n’y était pas. Décidément, ça n’allait pas. C’est dans son fauteuil que Mireille, la jeune fille, le retrouva, quelques heures plus tard.
Je pense, dit Mireille, cela ne m’arrive que rarement, Papa, on dirait que ma vie jusqu’ici a été un rêve éveillé.

Il fallait ça pour me réveiller tout à coup. C’est à ça que j’ai pensé. La mort des autres me surprend au moment où je me demandais si ça valait bien la peine de vivre. C’est sérieux, la vie, papa. Voilà seulement quelques instants que je le sais.
Il ne dit pas, comme il en avait l’habitude: quelle extravagance vas-tu encore nous sortir? Il regarda sa fille, et il fut frappé de son air grave et baissa les yeux.

Si j’avais été avec eux, j’aurais été tuée. J’aurais été assise auprès de Lucien, comme toujours. C’est Francine qui a écopé à ma place…

Comment peux-tu parler avec tant de calme ?

Mes nerfs ont eu le temps, mais maintenant c’est mon cerveau et… ma conscience. Tu sais à quoi je pense à une histoire de la Bible que j’ai entendue autrefois, quand j’allais au culte à l’église… «Jésus renvoyant cette femme qui avait été condamnée à mort pour adultère, je crois»; il lui avait dit «je ne te condamne pas, va et ne pèche plus» Je suis cette femme, j’ai échappé à la mort, comme elle. Un sursis, va et ne pèche plus. Je pense que cette parole s’adresse aussi à moi.

- Ton cerveau, en effet, va vite en besogne. Tu tires vite des conclusions.
- Je ne sais pas si c’est Dieu qui a envoyé ce que j’appelais il y a quelques heures encore cette maudite grippe. Non je ne crois pas. Mais sûrement, c’est lui qui éveille en moi le souvenir de cette femme à qui il avait fait cadeau de la vie: «va et ne pèche plus.» Tu ne dis rien, papa ?

- Je t’écoute, mon enfant, il m’est un ravissement de t’entendre alors que tu devrais être, sans cette grippe bien heureuse, étendue sur le marbre dans une morgue.

- C’est drôle comme la mort... la mort des autres mais que j'aurais dû partager avec eux.., rétablit choses et gens, dans une perspective juste. Papa tu ne trouveras pas étrange si je recherche dans les affaires de maman, sa bible de jeune fille. Elle l’a conservée en souvenir de ses jeunes années. Je ne crois pas qu’elle s’en serve….

Monsieur le professeur Dupont était mal à l’aise : sa fille Mireille avait une nouvelle toquade ; quelques temps après ce fut en tout cas le mot qu’il employa pour en confier le secret à un collègue. Mais celui-ci ne sourit même pas quand il lui expliqua qu’elle ne parlait plus que de religion.
- Je sais, répondit-il, je la vois au culte depuis quelques semaines.
- Ah, c’est vrai, vous êtes protestant vous aussi...

Il est certain qu’il avait observé chez sa fille d’étonnants changements. Extraordinaire, se dit-il, comment une violente émotion peut ébranler une vie et lui faire suivre un autre cours.

- Papa, lui confia la jeune fille alors qu’il lui faisait cette observation, ce n’est pas une émotion qui a fait ça, c’est Dieu. Tu sais, l’auto, ces quatre morts... deux sur place, deux autres à l’hôpital... ça m’a obligé à reconsidérer toutes choses sous un autre angle. Ça m’a été un avertissement. Rien de plus, mais c’est assez. Je ne veux pas dire qu’ils sont morts parce qu’ils le méritaient….. Car alors, j’aurais dû en être aussi.
Je veux dire que ça m’a ouvert les yeux...
- Oui, bien sûr...

Sur le sens d’une autre mort. Si Lucien et les autres avaient été des saints, des êtres purs, parfaits, dignes en tout points de vivre une vie de lumière et de joie, j’aurai sans doute dit : les bons sont frappés pour que les mauvais se repentent. C’est bien injuste.
Mais alors que penser de la mort de Jésus ?
-Oui bien sûr.

- Il y a des choses que je ne comprends pas très bien encore, mais Dieu avait partie liée avec le crucifié. La Bible dit : Il était en son fils, réconciliant le monde avec lui-même. Non, je ne comprends pas tout, sinon qu’il y eut un grand sacrifice à cause d’un incommensurable amour, une expiation, dit la Bible, et je comprends cela, Je comprends que l’amour, à ce sommet, se substitue volontiers à celui qui mériterait un tel châtiment. Ça me met en dette envers ce Dieu. Ma vie à lui donner, ça lui est dû. C’est fait.
- Ah, oui...

- Oui. C’est un pacte. Vie pour vie. Je me suis fait comme ça une théologie simplette et qui me suffit. Mais il est de fait que si tu trouves qu’il y a quelque chose de changé dans ma façon de vivre, pour moi il y a autre chose de changé et que personne ne peut voir: C’est la joie secrète qui coule de par tout en moi, le sentiment, inexplicable peut-être, de me sentir tout à coup dans la vérité de la vie. C’est beau, c’est bon de vivre quand on se sent sorti des impasses et des soi-disant absurdités qui vous empêchent de croire.

Excuse-moi, papa: Je crois que je me heurte à un de tes mots favoris; mais c’est toi-même qui m’a priée de te dire...
- Bien sûr, ma grande, bien sûr….