Qui n’a jamais participé au jeu du « téléphone arabe » ? Vous savez : le jeu où une phrase est transmise de bouche à oreille et ainsi de suite… La première phrase communiquée est par exemple : « la maison est à côté de la forêt au fin fond dans la vallée » et on se retrouve à la fin avec « le pingouin est allé déféquer dans la vallée ».

Le décret du Vatican ou la parabole du téléphone arabe

Nous avons la joie d’avoir un cas de figure magnifique, historique et qui fait l’actualité en ce lundi de Pentecôte. Le 11 février 2018 a été signé le décret sur la célébration de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de l’Église dans le calendrier romain général à l’occasion du 160e anniversaire de la première apparition de la Vierge à Lourdes, et publié le 3 mars 2018.

Le pape « François, considérant avec attention comment la promotion de cette dévotion peut favoriser, chez les pasteurs, les religieux et les fidèles, la croissance du sens maternel de l’Église et de la vraie piété mariale, a décidé que la mémoire (obligatoire, ndlr) de la bienheureuse Vierge Marie, Mère de l’Église, soit inscrite dans le calendrier romain le lundi de la Pentecôte, et célébrée chaque année ».

Ce culte « hyper-angélique » tourne aujourd’hui au Red bull, la boisson prisée par les jeunes. Le dosage de taurine s’est amplifié depuis le milieu 19e siècle. Tiré essentiellement d’écrits apocryphes à l’imaginaire débordant (Protévangile de Jacques et Ascension d’Isaïe, tous deux du IIème siècle), nous avons aujourd’hui le dernier acte du spectacle « Tour de Pise » à guichet fermé. Qualifiée de « Mère de Dieu » (« Théotokos » en grec) lors du Concile d’Éphèse en 430, proclamée « perpétuellement vierge » au Concile de Constantinople en 553, « immaculée » (c’est-à-dire sans péché) à sa naissance en 1854, ce culte issu de l’Antiquité tardive à bien évolué. C’est depuis récemment qu’elle serait « Reine du Ciel » et y serait montée, sans connaître la mort en 1950. Elle gagna le titre de « Mère de l’Église » en 1964 au Concile de Vatican II, fut l’objet de messe votive à partir de 1975. Aujourd’hui, ô merveille, elle se substitue pleinement à l’évènement de l’effusion du Saint-Esprit le jour de la Pentecôte !

Il est bon de rappeler que le bien-fondé doctrinal de tout cela ne se trouve étonnamment en nul point dans les sources de la Révélation admises par l’Église catholique. Les sources en question sont la Vulgate, traduction latine de la Bible définie lors de la 4e session du Concile œcuménique de Trente, en 1546.

Du canon Juif au culte des anges

D’ailleurs, cette reconnaissance a posteriori de la Vulgate entérina définitivement celle du Decretum Gelasanium lors du concile particulier de Rome de 382 tenu par Damase Ier. Jérôme de Stridon s’y conforma et compléta ainsi sa traduction en ajoutant dans son intégralité les livres présents dans la Septante (traduction grecque de la Bible hébraïque). Attaché à la « veritas hebraica » qui lui valut des controverses, il émit toutefois de vives réserves quant à l’inspiration de certains livres de sa version finale. En illustre ce passage de sa lettre à Loeta dont il en est fait mention indirectement.

« Elle doit éviter de jeter les yeux sur aucun des livres apocryphes ; mais si pourtant il lui arrivait de les lire, qu’elle n’oublie pas qu’ils n’ont point été composés par ceux dont il porte le nom. » (Jérôme, lettre à Loeta, CVII)

Le Tanakh, canon de la Bible hébraïque, s’en est toujours tenu aux 39 livres de sa version hébraïque initiale. L’Épitre de Paul aux Colossiens au chapitre 2 verset 18 et 19 nous avertit sur cette dévotion qui a tous les extérieurs de l’humilité :
« Que personne, sous une apparence d’humilité et par un culte des anges, ne vous ravisse à son gré le prix de la course; tandis qu’il s’abandonne à ses visions, il est enflé d’un vain orgueil par ses pensées charnelles, sans s’attacher au chef, dont tout le corps, assisté et solidement assemblé par des jointures et des liens, tire l’accroissement que Dieu donne. »

Mais, aussi, l’épître de Paul aux Galates au chapitre 1 versets 6 à 9 :
« Je m’étonne que vous vous détourniez si promptement de celui qui vous a appelés par la grâce de Christ, pour passer à un autre Évangile. Non pas qu’il y ait un autre Évangile, mais il y a des gens qui vous troublent, et qui veulent renverser l’Évangile de Christ. Mais, quand nous-mêmes, quand un ange du ciel annoncerait un autre Évangile que celui que nous vous avons prêché, qu’il soit anathème! Nous l’avons dit précédemment, et je le répète à cette heure: si quelqu’un vous annonce un autre Évangile que celui que vous avez reçu, qu’il soit anathème! »

L’archange Michel, c’est Jésus

L’inspiration des livres apocryphes susmentionnés (à la fois pour les catholiques et les protestants) puise en effet dans le culte des anges. Enrico Norelli, docteur et professeur de théologie de l’Université de Genève, nous relate dans son ouvrage « Marie des apocryphes » (édition Labor et Fides, 2009) des extraits dont l’homélie de St Cyrile de Jérusalem où Marie n’est plus une femme, mais l’archange Michel.

Selon cette homélie, Jésus dit à ses disciples : « Sous l’apparence de l’ange Gabriel, j’apparus à la vierge Marie, et lui ai parlé. […] J’entrai en elle et suis devenu chair »

D’après l’Épître des apôtres (apocryphe du milieu du IIe siècle), Marie n’aurait pas été enceinte par la vertu du Saint-Esprit. Après l’annonce faite par l’ange Gabriel des Évangiles qu’elle serait la mère du Fils de Dieu, elle aurait par la suite engendré. Cet ange ne serait autre en réalité que Jésus lui-même, qui serait entré alors dans Marie.

Jésus dit à ses disciples : « Sous l’apparence de l’ange Gabriel, j’apparus à la vierge Marie, et lui ai parlé. […] J’entrai en elle et suis devenu chair. »2

Tout pousse à croire que le message évangélique s’est encombré à la période paléo-chrétienne. Le regard gréco-latin sur la virginité et la consécration religieuse s’y sont mêlé au grès des vicissitudes des questions christologiques. Le livre apocryphe, l’Ascension d’Isaïe illustre toute cette gesticulation autour de la virginité. La femme qui est décrite n’a qu’une grossesse de moins de deux mois et l’enfant lui apparaît dans la stupéfaction et la frayeur ne laissant aucune trace de grossesse (page 25, phrases 6 à 9).

Le mélange du sacré et du païen

L’apocryphe, le Protévangile de Jacques relate que Marie fut consacrée par ses parents au Temple la destinant à la virginité. Celui-ci raconte aussi la mésaventure de Salomé qui, voulant s’assurer de la virginité de la femme, se brule la main qui se sépare de son bras et tombe.

La lettre à Loeta de Jérome de Stidon respire également ce tranfert des conceptions antiques de la sacralité vers la piété nouvellement « chrétienne ». L’analogie avec les vestales de la Rome antique peut être révélatrice d’autant plus que ces dernières étaient prêtresses, vouées à la chasteté et à la pureté, mais aussi appelées au sacerdoce de garder le feu sacré du Temple représentant l’âme de la Cité romaine et de la déesse Vesta.

De quoi rester béat à défaut d’être bienheureux devant une telle revue ! Le terme de subversion serait de mise face à un tel phénomène vertigineusement descendant. Doit-on en conclure, alors qu’il débuta dans une chambre haute que le chapitre se clôt dans une chambre basse?  La teneur d’un tel décret consiste simplement en une usurpation d’identité.

A l’origine, quelles paroles ont été prononcées?

La Pentecôte signifie « cinquantième », sous-entendu « cinquantième jour ». Appelée dans le judaïsme biblique shavouot, elle fait référence au sept semaines après Pessah. La passion du Christ se passa à Pâque et l’effusion de Son sang est un rappel du sang des agneaux apposé sur les poteaux et linteaux des portes des enfants d’Israël sous la servitude de l’Egypte.3 La Pentecôte a lieu à Shavouot, une fête initialement agraire, la fête des prémices, la fête du début de saison pour la moisson du blé.4 Elle constitue, dans une perspective deutérotestamentaire, les prémices de la moisson à venir au travers de la diffusion de l’Évangile et de son témoignage. Shavouot est dans le judaïsme actuel la célébration du don de la Thora au Mont Sinaï.

Dans le canon chrétien admis en Occident, « l’Église seule, assemblée des croyants de tout temps et de tout lieu, est le Corps du Christ » « dont Il est la tête et le Chef ayant en Lui seul toute la plénitude de la divinité ».« Comme Ève fut tirée d’Adam »7, l’Église est aussi tirée de Jésus, le « dernier Adam »8. Du côté percé de Jésus, venu en chair et mourant sur la croix, « l’eau et le sang ont coulé »9. L’analogie de la Genèse se révèle au fil des écrits apostoliques.

Dieu forme l’Église de ce coté percé et lui donne Son « souffle de vie »10, ce « vent impétueux venu du ciel », le jour de la Pentecôte11. Ainsi, l’Église est un corps vivant pour annoncer le Royaume du Messie12. Cet évènement peut être également associé au feu qui consumma le premier holocauste offert à l’Éternel par les enfants d’Israël au temps de Moïse13. Par parenté, le Livre des Actes nous relate: « des langues leur apparurent semblables à des langues de feu.» Jésus fut la victime expiatoire de nos péchés en tant qu’holocauste agréé devant Dieu. L’allégresse de la Pentecôte, traité d’ivresse  (« ils sont pleins de vin doux »), est comparable aux cris de joie des enfants d’Israël devant le premier holocauste qui se consuma.

Au bénéfice de la Pentecôte, dédicace de la moisson, nous sommes devenus les « prémices de la nouvelle création » 14dont Il est le premier né, le nouvel Adam. Elle est aussi cette puissance reçue pour témoigner de Sa Résurection et impulse à l’annoncer jusqu’aux extrémités de la terre. Elle fait apparaître la flamme pour allumer nos lampes, chargées de l’attente de Sa promesse.15

Conclusion

L’intention de cet article non exhaustif n’est pas d’étudier la signification biblique de la Pentecôte. Il s’agit avant tout d’un abrégé synoptique destiné à confronter la méconnaissance promue et encouragée par le fait d’actualité mentionné au début.

Pour conclure donc, et m’inscrivant en faux contre ce qu’avance le cardinal Sarah, préfet de la Congrégation pour le culte divin et la discipline des sacrements, le témoignage que je viens d’apporter est authentifié, selon les Écritures, « par la déposition de deux ou trois témoins ». Et non pas par « la croix, l’hostie et la Vierge ». En ce jour de Pentecôte, nous avons la plénitude du témoignage de Sa résurection et Son Règne au travers de ces trois réalités:

« C’est lui, Jésus Christ, qui est venu avec de l’eau et du sang; non avec l’eau seulement, mais avec l’eau et avec le sang; et c’est l’Esprit qui rend témoignage, parce que l’Esprit est la vérité. Car il y en a trois qui rendent témoignage: l’Esprit, l’eau et le sang, et les trois sont d’accord. » 1 Jean 5:6-8

Notes

Enrico Norelli, Marie des apocryphes. Enquête sur la mère de Dieu dans le christianisme antique, Labor et Fides, 2009, p. 68

2 Enrico Norelli, Marie des apocryphes. Enquête sur la mère de Dieu dans le christianisme antique, Labor et Fides, 2009, p. 85

Livre de l’Éxode, chapitre 12, versets 5 à 7 et verset 22.

 4 Livre de l’Éxode, chapitre 34, verset 22.

« Il est avant toutes choses, et toutes choses subsistent en lui. Il est la tête du corps de l’Église; il est le commencement, le premier-né d’entre les morts, afin d’être en tout le premier. Car Dieu a voulu que toute plénitude habitât en lui. il a voulu par lui réconcilier tout avec lui-même, tant ce qui est sur la terre que ce qui est dans les cieux, en faisant la paix par lui, par le sang de sa croix. »              L’Épitre de Paul aux Colossiens, chapitre 1, versets 17 à 20.

« Car en lui habite corporellement toute la plénitude de la divinité. »                  L‘Épitre de Paul aux Colossiens, chapitre 2, verset 9.

 7 Livre de la Genèse, chapitre 2, versets 21 à 23.

Première Épitre aux Corinthiens, chapitre 15, verset 45.

« Un des soldats lui perça le côté avec une lance, et aussitôt il sortit du sang et de l’eau. »  Évangile de Jean chapitre 19, verset 34.

10 Livre de la Genèse, chapitre 2, verset 7.

11 Livre des Actes des Apôtres, chapitre 2, versets 1 à 4.

12 Livre des Actes des Apôtres, chapitre 1, versets 6 à 8.

13 Livre du Lévitique, chapitre 9, verset 24.

14 L’Épître de Jacques, chapitre 1, verset 18

15 Évangile de Matthieu, chapitre 5, verset 15

Je remercie beaucoup Nicolas Ciarapica de sa réponse accordée par la publication de cette article qui ne laissera pas insensible, je le crois, ceux qui ont gardé l’amour de la vérité.

 

 

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