Force est de constater que, dans la société dans laquelle nous vivons, nous avons une place réservée. Nous jouons notre rôle, notre partition de musique endiablée sur un rythme effréné, imposé par le métronome infernal du monde. Comme dans un carrousel, notre vie doit être bien calibrée, fixée et coordonnée avec celle des autres ; nous tournons en rond, montons et descendons sur une musique guillerette qui nous hypnotise et nous embarque dans une séquence où la liberté n’existe pas et où le moindre écart fait mal.

Depuis des millénaires déjà, chaque homme a son étiquette, son « profil », sa place. Les plus chanceux sortent de la cuisse de Jupiter et doivent assumer leur condition de supériorité. Les autres comblent les trous, remplissent les cases vides puisque les meilleures sont déjà occupées. Certains deviennent pharaons, d’autres esclaves. D’une manière générale, ce mode de fonctionnement en société a évolué selon les époques et les cultures, mais est resté identique sur le fond. Les uns doivent choisir une voie scientifique qui les mènera loin et fera d’eux des médecins ou des grands chercheurs. Les autres se cantonnent à des métiers (s’ils en ont un) de « moindre » importance et dont la valorisation est dictée par les besoins de notre société de consommation.

D’une certaine façon, même ceux qui n’ont « pas leur place » dans notre société (ceux que l’on appelle volontiers les « misfits », les marginaux, les SDF) rentrent dans une catégorie bien précise de personnes dont le monde a besoin. Jésus lui-même dit en Jean 12 :8 que « les pauvres, vous les aurez toujours avec vous ». Cette condition sociale de « pauvres » n’est d’ailleurs pas du fait de Jésus ; ce n’est qu’une des conséquences du péché puisque les hommes cherchent tellement à se positionner les uns par rapport aux autres, à se juger, à ne regarder que leur nombril. Les « pauvres » permettent aux autres de se sentir valorisés, de se sentir exister et d’avoir l’illusion de la liberté. Ils sont un point de repère qui nous rappelle constamment à quoi ressemble «  le pire  » afin de mieux l’éviter. Ce qui n’est bien sûr pas toujours le cas.

Les pauvres, vous les aurez toujours avec vous.

Jean 12:8

Alors, immanquablement, les gens se lèvent le matin avec une idée en tête : remplir au mieux leur rôle. Ils savent ce qu’ils ont à faire et ce pour quoi ils ont été bien formatés. On les place devant un cadre de vie qui doit à tout prix les satisfaire, quite à ce que la société les presse un peu pour que la pilule passe mieux. Le jeu commence donc, comme sur un jeu d’enfant : les carrés dans l’emplacement réservé aux carrés, les ronds avec les ronds, les triangles avec les triangles. Comme un enfant capricieux, si vous êtes un carré mais que la société a décidé que vous seriez un rond, elle forcera jusqu’à ce que vous rentriez dans le moule et preniez la forme que l’on vous impose.

La vie d’un homme est d’ailleurs, de façon assez surprenante, une succession de séquences prédéfinies, comme les pièces d’un puzzle. Dès votre plus jeune âge, votre première séquence consiste à savoir marcher, puis parler (ou inversement) ; vous irez ensuite à l’école pendant un certain temps, temps nécessaire pour que vous puissiez être bien façonné ; vous aurez ensuite un travail qui vous occupera toute votre vie, que vous le vouliez ou non ; enfin, vous aboutirez à ce que l’on appelle la « retraite »,  quand la forme du jouet d’enfant a tellement été utilisée qu’elle ne rentre plus dans son moule. On vous met alors dans une boîte avec les autres jouets usés dans la même situation.

Il arrive cependant que certains n’aient pas ou plus de case, d’emplacement, de rôle, de partition. Ces bougres restent à l’écart de toute ce cirque, regardant les «  bons  » s’amuser dans leur manège et profiter de leur vie, ou du moins l’occuper d’une façon ou d’une autre, comme un besoin compulsif. On regarde alors avec dédain ces « sans rôle » comme si c’était une autre espèce, comme si c’était des zombies ou une menace pour leur propre existence. On les pointe du doigt, on les observe et on les étudie pour trouver la meilleure façon de les intégrer à la masse populaire et de leur trouver un rôle coûte que coûte. L’homme DOIT avoir un rôle, une utilité. Ces laissés-pour-compte font désordre dans un monde qui n’est pourtant fait que d’ordre, de discipline et d’organisation. On pressera donc ces drôles d’oiseaux « jusqu’à ce que ». Toute opposition ou incapacité à s’adapter sera punie, condamnée et corrigée. Les individus sans rôle n’ont d’autres choix que d’entrer dans la danse ou disparaitre dans la nature.

Telle est la vie que l’on nous propose dans ce monde sans Dieu et sans espérance.

Et vous, qu'en pensez-vous ?