Il y a presque un mois, dans la nuit du mercredi 31 janvier au jeudi 1er février plus précisément, le Sénat polonais a fait passer une loi controversée qui altère l’implication et la responsabilité de la Pologne dans le cours de la Seconde Guerre Mondiale, et en particulier, l’holocauste. Si les événements relatifs au passage de cette loi datent déjà du début du mois, la situation diplomatique entre la Pologne et la communauté internationale (essentiellement les États-Unis et Israël) ne cesse de s’envenimer. Le passage de cette loi coïncide étrangement avec la commémoration internationale de la libération du camp d’Auschwitz-Birkenau.

Que dit cette loi  ?

Nous n’allons pas citer en détail et au mot près la loi en question. Mais voici cependant, dans les grandes lignes de ce qu’il faut en retenir : toute personne qui « attribue à la nation ou à l’État polonais la responsabilité ou la coresponsabilité des crimes commis par le 3e Reich allemand – ou tout autre crime contre l’humanité (…) ou crime de guerre » est passible de peines allant d’une amende à une peine de prison de trois ans maximum.

Négationnisme ? Nationalisme exacerbé ?

En clair, on ne pourra plus parler «  d’holocauste polonais  » ou de «  camps polonais  ». L’appellation officielle politiquement correcte devient « camps nazis situés en Pologne occupée ». Si l’on a l’impression que cette loi « joue sur les mots  », elle ne change en réalité rien aux événements tragiques. Ce que cela implique, en revanche, c’est une désaffiliation symbolique (au bas mot) du peuple polonais avec les atrocités perpétrées pendant la Seconde Guerre Mondiale au sens large, pas seulement l’holocauste.

S’il est bien sûr indéniable que la Pologne fut bel et bien rapidement envahie par l’Allemagne nazie en 1939 (selon le Pacte Germano-soviétique), les nazis ont malheureusement choisi la Pologne comme principal terrain d’accueil des camps d’extermination  ; celui d’Auschwitz (Oświęcim en polonais) étant un exemple tristement connu. Par assimilation,  «  l’Histoire  » a choisi de désigner les camps d’extermination comme étant «  polonais  », par opposition aux camps de concentration qui étaient répandus majoritairement en Allemagne, mais aussi en France, en Hollande, en Ukraine, en Biélorussie et dans les actuels pays baltes.

Quelles conséquences  morales ?

Les lois sont de petits cailloux jetés contre la muraille de l’HistoireJouer sur les mots est un jeu dangereux qui conduit à de multiples dérives. Un pays en manque de reconnaissance nationaliste pourrait y succomber comme par exemple dans l’Allemagne nazie : la vérité était habilement détournée en utilisant une sorte de langage codé qui falsifiait les faits. S’il est certes présomptueux voire dangereux de comparer ici l’Allemagne nazie à la Pologne actuelle, la formulation induite par cette nouvelle loi radicale et mal venue tend à indiquer une volonté d’oublier un pan peu glorieux du passé polonais. Seulement, on n’efface pas l’Histoire comme ça. Les lois sont des petits cailloux jetés à la muraille compacte qu’est l’Histoire. Une foule d’évidences avérées et de «  cicatrices  » du temps sont là pour le rappeler – ne parlons pas des fanatiques antisionistes/antisémites qui martèlent volontiers à qui veut l’entendre que les camps ne sont que pure invention, voire même un complot pourquoi pas judéo-maçonnique.

Nous aimerions bien sûr nous conformer au bien fondé de cette loi, qui, en apparence, veut servir à sauver (tardivement) la face d’une nation polonaise très entachée par des événements historiques abominables. Mais ce serait passer sous silence le fait qu’il y eut des collaborateurs voire des pro-nazis parmi les polonais (et les pays européens de l’époque). Ils n’ont pas forcément eu beaucoup de scrupules à dénoncer ou massacrer les juifs alentours – rappelons que les polonais avaient interdiction formelle d’aider les juifs sous peine de mort.

En définitive, les camps n’étaient, certes, pas polonais. Mais les victimes, elles, sont bien mortes en territoire polonais (pour ce qui concerne spécifiquement les camps de la mort). La frontière entre révisionnisme et correction nationaliste est très mince. Les risques d’extrémisation sous-jacents à loi sont à prévoir et ne vont certainement pas compter en faveur de la Pologne dans les temps à venir. Et rien n’empêche le parti au pouvoir, actuellement, de passer d’autres lois similaires, allant toujours plus loin dans l’audace et le risque.

Mettre la Pologne au ban de l’Union européenne

Jamais on n’a parlé par exemple de « camps français »Ceci étant dit, cette affaire sent l’esbroufe : la Pologne est au centre de l’attention pour plusieurs raisons. Avec son gouvernement jugé ultraconservateur et ses décisions controversées, le pays est comme châtié médiatiquement parlant par la communauté internationale, et ce, depuis plusieurs années maintenant (notamment à cause de l’arrivée au pouvoir du parti politique PIS, qui affiche un agenda clairement populiste). Le non-conformisme polonais à certaines prises de décision de l’Union Européennes, en ce qui concerne la crise migratoire par exemple, est également le petit caillou dans la chaussure de « l’UE » qui fait que la Pologne paye quelque peu son originalité à chaque fois qu’un événement survient dans le pays.

Des polonais de l’époque de la Seconde Guerre Mondiale ont certes collaboré, dont certains avec zèle. Mais quel pays, honnêtement, n’a rien à se reprocher quant à son attitude vis-à-vis des Juifs durant cette sombre période ? La France la première a eu, au même titre que la Pologne, des épisodes peu gratifiants (cf. la Rafle du Vel d’hiv, le régime de Vichy, pour ne citer que ceux-là) qui n’en font pas une nation supérieure et sans taches. Par ailleurs, la France aussi a eu des camps sur son sol. Et jusqu’à preuve du contraire, jamais l’appellation de « camps français » ne fut utilisée dans les médias ou récits historiques, sauf dans le cas d’une distinction géographique évidente. A l’heure actuelle, peu de pays n’auraient aucun problème à voir leur nom associé à des camps de concentration ou d’extermination. La terminologie de « camps polonais » peut sembler, de ce fait, déplacée, outrageante et, d’une certaine façon, incorrecte.

Et vous, qu'en pensez-vous ?