Une affaire mérite un arrêt sur image dans le défilé de l’actualité : celle du Professeur des écoles (instituteur), Matthieu Faucher. Ce jeune père de deux enfants, non-croyant a la responsabilité d’une classe CM1-CM2 dans le village de Malicornay (200 habitants). Fils et petit-fils d’instituteurs de l’enseignement public, il fait l’objet, en juin 2017 d’une mutation forcée et d’une sanction pour « faute professionnelle grave ».

Les faits incriminés sont, tout simplement, d’avoir exposé longuement les élèves à des références tirées de la Bible. 0,6 % du volume horaire du programme annuel, soit 6 heures, ont servi à soumettre les élèves à des inspirations ou à des extraits de la Bible, interrompus (il faut le préciser) par Harry Potter et Sherlock Homes. C’est beaucoup trop pour la direction académique, même si cet enseignement s’inscrit dans le cadre du projet « mythes et légendes » recommandé dans le programme d’histoire-géo. En outre, une liberté est donnée à l’enseignant, dans un souci de progressivité pédagogique et en vue de l’enseignement du français en sixième, d’adapter des points prévus comme la lecture de textes longs du livre de la Genèse.

La délation, pratique avec laquelle la France n’a jamais totalement rompu, a permis au directeur académique de prendre connaissance de faits plus que troublants : une lettre anonyme parle de prosélytisme. Un inspecteur est dépêché, dès le lendemain, 31 janvier 2017. Il fouille la classe, interroge les élèves dans les couloirs. Le document délictueux, un recueil de vingt photocopies extraites de la Bible, est découvert. Trois jours après, Matthieu Faucher est suspendu. Au vu de la sanction disciplinaire, le pire est envisagé par les parents d’élèves et par le maire François Broggi. Les soupçons vont bon train: maltraitance, pédophilie, corruption de mineurs. Le suspens durera un mois.

Le 3 mars, une réunion d’information se tint à la salle des fêtes de la commune, au cours de laquelle le directeur académique, sur « un ton hautain et cassant », annonce avec pédagogie le bien-fondé de cet arbitrage. Une mère d’élève nous en donne la température : « il a tenté de nous imposer sa vision de la laïcité, qui n’était pas la nôtre ».

La commission disciplinaire se tient en juin 2017, la sentence envers Matthieu Faucher est d’avoir exploité des « sources religieuses inadaptées à l’âge de ses élèves et contraires aux principes de neutralité et de laïcité ». Cette sanction de la commission est sans appel : le professeur des écoles perdra sa titulature et fera désormais des remplacements. La bonne nouvelle est que le chef d’accusation de prosélytisme n’a pas été retenu.  L’avocat de Matthieu Faucher décrit ce directeur comme « athée militant ».

« Rien ne prouve que Jésus a existé (….) Vous avez fait étudier le passage de la femme adultère, c’est attentatoire à l’égalité hommes femmes, moralisateur, … etc. » a-t’il scandé face au Professeur des écoles.

Des effets papillon qui se succèdent

La disproportion de cette sanction rappelle l’affaire de mise à l’écart de Madame Nadine Lalanne. Fonctionnaire de mairie, responsable du personnel des écoles de Conflans-Sainte-Honorine elle avait offert à ses collègues de travail, à titre amical et privé, un petit calendrier avec une citation biblique à l’occasion de la fin d’année 2012. Cette affaire fut suivie par le CNEF qui étrenna ses alarmes quant au devenir de la liberté de conscience, d’expression, d’opinion et de cultes. L’article 9 de la Convention européenne des droits de l’homme fut énoncé dans son bulletin et, tout autant par la suite, puisqu’il s’agit d’un des fondamentaux les plus élémentaires d’une démocratie, mais aussi le message que la France porta et arbore depuis sa Révolution. La liberté d’expression et de conscience ne peuvent se limiter, même dans le secteur public, que, dans les cas prévus de la Convention signée par la France, lorsque celle-ci porte atteinte « dans une société démocratique, à la sécurité publique, à la protection de l’ordre, de la santé ou de la morale publique, ou à la protection des droits et libertés d’autrui. »

Aussi, ces affaires dévoilées au grand jour s’amoncellent et relèvent d’une volonté courageuse d’en faire état auprès du public. Les appels du CNEF au respect des libertés fondamentales deviennent un leitmotiv et s’adressent même au Conseil des droits de l’Homme de l’ONU. Ses recommandations exprimées dans un rapport alternatif furent soumises à l’examen de la situation de la France en la matière en juin 2017.

Cette disproportion en matière de sanction est loin d’être le fruit du hasard : elle est un aboutissement en quelque sorte. Les mobiles se trouvent dans les fondements de la pensée politique que l’ancien ministre de l’Education nationale, Vincent Peillon, nous livre dans son essai « La révolution française n’est pas terminée » paru en août 2008 aux éditions du Seuil.

La visée est une déconstruction, plutôt orientée et progressive, de toutes traces du judéo-christianisme. Cette action s’échelonne de jour en jour, d’année en année tant que cet élan « républicain » vers une néo-laïcité s’en trouvera entravé dans son agenda.

Un article de l’hebdomadaire « Réforme » du 28 février 2018, écrit par Valentine Zuber, directrice d’étude à EPHE (École Pratique des Hautes Études), met manifestement en avant le péril de nos libertés publiques encouru dans le rapport Clavrel remis au Ministre de l’Intérieur. Cet article pourrait même avoir puisé dans la pensée fondatrice de l’hebdomadaire protestant dans le contexte de la Résistance. Le rapport Clarvel a pour fin d’établir une version 2.0 de la laïcité en tant que valeur républicaine. Cette néo-laïcité s’affranchit de la loi de 1905 et de la jurisprudence, qui depuis en découle, en matière de liberté religieuse et d’exigence de neutralité de l’État. Ainsi, les acteurs de la société civile (associations, organismes sociaux, organisateurs d’évènements publics) verront leur existence financière, et à terme, si je me permets cette extrapolation, leur autorisation de statut conditionnés à la mise en conformité de leurs valeurs à celles qui seront définies et dictées par une charte « néo-laïque ».

Une religion d’État ainsi sort du placard que les vicissitudes de la Terreur avaient bien rangée. Pour cela, l’État français veut poser les jalons d’une « laïcité » comprise comme l’adhésion d’un corps de doctrine qui est exclusive pour ne pas dire excluante, fermée, intransigeante et radicale. Le rapport Clavrel se place dans la droite ligne idéologique de Vincent Peillon, en portant la destinée de l’idée républicaine dans l’« irreligion »1. Ce dernier est l’application administrative de la laïcité 2.0, « religion de toutes les religions, de toutes les confessions, la religion universelle. »2

Vers une asepsie des croyances dans le pays de Voltaire

Le terme « asepsie » relève, je le conçois, du champ médical et cette allégorie peut paraître inconvenante et inopportune. Elle associe le pays de la liberté, de l’égalité et du citoyen a un corps, dont le fonctionnement organique est infecté. Il est bon de souligner que cette conception holiste de la société fut donnée pour décrire la société française sous l’Ancien Régime.

Pourtant, l’évocation d’asepsie est un bel euphémisme à la lecture de l’essai de l’ancien ministre de l’Éducation nationale, Vincent Peillon. Comme dirait le Qohélet, il n’y a rien de nouveau sous le soleil, ne fût-t ‘il plus roi mais simple travesti en révolutionnaire en tant qu’ancien ministre de l’Éducation nationale.

Dans son livre « La Révolution française n’est pas terminée », il établit sa doctrine qui se place inexorablement dans un achèvement de la révolution française, plutôt dans son pendant 1792-1794, qui fut d’ailleurs plus connu sous le terme de « Terreur ».

La République s’assigne désormais une visée politico-religieuse. Elle est le fruit de l’« Incarnation »3. L’Alma mater de l’absolu et pureté républicaine l’a engendré dans l’Histoire et dans le temps. Elle a pour fin une tabula rasa de tout ce qui peut réfréner sa progression. La France en porte le flambeau. Ce « travail rétrospectif »5 conduit à une relecture historique des événements de l’histoire de France.

« La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale »6, comme le martela le hussard noir académique d’un nouveau genre, Pierre-François Gachet à Mathieu Faucher. Il s’agit bien, en effet, du premier article de la Constitution française de la Vème République, mais sous un aspect rigoureux, jusqu’au-boutiste pour ne pas dire integriste, qui ne s’embarrasse pas de débat démocratique et de discussion contradictoire sur le sujet.

A vrai dire, pour l’ancien ministre de l’Éducation nationale, social et socialiste ne font plus qu’un. « République et socialisme sont inséparables »7. Ce projet républicain est une projection indéfinie vers l’avenir, elle ne doit pas tenir compte du passé, elle se libère par la force de toutes traditions. Ce mouvement de l’histoire n’admet aucune entrave sur sa route. L’idée républicaine bannit de son sillage « les forces contre-révolutionnaires, réactionnaires, et rétrogrades »8 de ceux qui cultivent inlassablement le « souvenirs, les regrets et les nostalgies »9. Il est alors nécessaire que cette humanité républicaine mette aux oubliettes un devoir de mémoire, les leçons du passé inutiles et embarrassantes, dont le poids est entretenu par les « archéophiles »10.

« Dans la mort de Dieu »

« Dans la mort de Dieu »11 et l’inexistence de Jésus-Christ s’actualisera inéluctablement cet accomplissement républicain.

La République s’élèvera dans l’extirpation de toutes formes de transcendance. Le récit de la révolution française est vu comme une construction ex nihilo de la pensée, l’introduction sans second d’un évènement « métahistorique, métapolitique, c’est-à-dire un évènement religieux. »12

Cette dynamique, comme elle est expliquée, a vraiment pris forme à la fin du XIXème siècle, période au cours de laquelle la nature divine du Christ fut relativisée, voire contestée. La « Vie de Jésus » d’Ernest Renan, publié en 1863, en a ouvert la critique.

La doctrine de Vincent Peillon amène à faire que cette « mort »13 se perpétue, qu’elle soit « continuée »13 et « deuil sans terme »13. L’instruction de cette pensée doit passer, en premier lieu, par l’école qui a une « importance stratégique au cœur du régime républicain »14. Elle aura alors pour fin d’établir la légitimité historique de cette vision. L’idée républicaine vient alors se transsubstantier15 définitivement par l’effacement nécessaire d’une présence judéo-chrétien. Dès sa petite enfance, le scolarisé doit être « dépouillé de toutes ses attaches pré-républicaines »16 : familles, traditions, communautés, religions et environnement social.

Ainsi, se construira le « neue Mensch »17 du XXIème siècle dans une révolution sans nom, en catimini, dans les coulisses. Elle s’établira par touches chirurgicales, dans une indifférence collective déjà escomptée, réduisant les petites affaires de gens ordinaires à de simples anecdotes. Ainsi une nouvelle ère se lèvera où le Menchevik18 de toutes obédiences sera définitivement réduit au silence et effacé. Ce que le socialisme soviétique n’a pu accomplir avec la Perestroïka19, un nouveau comité de salut public en France est en train d’y parvenir.

Je tiens à remercier Nicolas Ciarapica pour l’opportunité qu’il m’accorde sur Blogdei et souligne particulièrement l’apport de la note et étude du CERU (Centre d’étude et de recherche universitaire) « Vincent Peillon, prophète d’une religion laïque » du chercheur en philosophie Vivien Hoch à mon article.

 

  1. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 191
  2. Vincent Peillon, Une religion pour la République : la foi laïque de Ferdinand Buisson, le Seuil, Paris, 2010, p. 32
  3. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 18
  4. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p.
  5. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 20
  6. « La France est une République indivisible, laïque, démocratique et sociale. Elle assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion. Elle respecte toutes les croyances. Son organisation est décentralisée. La loi favorise l’égal accès des femmes et des hommes aux mandats électoraux et fonctions électives, ainsi qu’aux responsabilités professionnelles et sociales. », article premier de la constitution du 4 octobre 1958 dans sa version au 7 avril 2018.
  7. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 89
  8. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 18
  9. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 18-19
  10. Une expression que François Peillon reprend de l’ultra-royaliste Pierre-Simon Ballanche ; La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p18
  11. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 32 
  12. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 16
  13. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 32
  14. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 17 (nous soulignons)
  15. « C’est bien une nouvelle naissance, une transsubstantiation qui opère dans l’école et par l’école, cette nouvelle Église, avec son nouveau clergé, sa nouvelle liturgie, ses nouvelles tables de la Loi. », Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 18
  16. Vincent Peillon, La révolution française n’est pas terminée, op. cit., p. 17-18 (nous soulignons)
  17. Terme désignant « nouvel homme » qui fut l’ambition des totalitarismes, notamment ceux du XXI ème siècle : évoqué et élaboré par la révolution bolchévique dans la Russie soviétique puis par le national-socialisme.
  18. Menchevik désigne celui qui pense mal et qui n’est pas Bolchevik. Ils furent massacrés, déportés et même devenant Bolcheviks, ils furent victimes de purges jusqu’aux procès staliniens par simple soupçon.
  19. La Perestroïka avait pour ambition première de revenir aux sources du communisme et non de le reformer.

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