La Vie du 29 mai 2008 - Jean Mercier
PROTESTANTS : Une « marche pour Jésus », un congrès à Strasbourg : les évangéliques français étaient en vue ce week-end et entendent bien à l'avenir faire entendre leurs voix.
Longtemps, on a pensé qu'ils n'étaient bons qu'à fabriquer des born again et à galvaniser les foules en mal de surnaturel. Mais les évangéliques, un terme générique qui recouvre enfait une réalité extrêmement variée, correspondent de moins en moins à ces clichés. Ces cinq dernières années, l'émergence de « cadres » - patrons de fédération, responsables de communauté -, jouantla carte del'unitè et de l'ouverture intellectuelle et œcuménique, a montré que la scène chrétienne française ne peut plus se résumer à l'antique troïka catholiques-protestants-orthodoxes. En particulier, ces têtes pensantes s'imposent de plus en plus dans la réflexion et l'action éthiques. Pour preuve, le deuxième Congrès protestant évangélique d'éthique, qui s'est tenu à Strasbourg, du 23 au 25 mai, et a réuni lors d'un rassemblement sans précédent le « gratin » de cette constellation spirituelle.
Le congrès de Strasbourg est-il historique ? Il l'est non comme démonstration de force-les participants au Congrès n'étaient que 300 environ -, mais par la variété des « courants » représentés et par la qualité des intervenants, situés sur une vaste gamme de sensibilités, à travers des leaders se rattachant aussi bien à la « vieille » Fédération protestante de France qu'à la Fédération évangélique de France, l'Alliance évangélique de France ou les Assemblées de Dieu. Cette unité est le fruit du travail d'un petit lobby très efficace, le Comité protestant évangélique pour la dignité humaine (CFDH), implanté à Strasbourg et très introduit dans les institutions européennes. Longtemps marginalisés et divisés, les évangéliques trouvent donc aujourd'hui une sorte de plate-forme commune sur la morale, alors qu'ils restent assez divisés sur la doctrine, par exemple, sur ce qui arrivera à la fin des temps.
Sont-ils << conservateurs » en matière d'éthique ? Tous les évangéliques se rejoignent sur une opposition globale à l'euthanasie, à l'avortement, au mariage gay et à l'homoparentalité, qu'ils estiment incompatibles avec l'enseignement biblique. Mais si ces thèmes étaient très appuyés lors de la première édition du Congrès, en 2005, les organisateurs ont voulu, trois ans plus tard, jouer une carte plus « sociale » en recentrant les débats autour de l'engagement citoyen. Par exemple, en Invitant des acteurs de terrain à témoigner de leurs actions, qu'il s'agisse d'aller partager la vie des quartiers chauds, de mener l'insurrection écologique, ou demiliter pour une «journée sans achat ». Et, en consacrant une matinée à la pensée de Jacques Ellul, le congrès s'est placé dans la perspective de la décroissance économique, plutôt connotée « de gauche ». Pour schématiser, les évangéliques se positionnent comme l'épiscopat catholique : à « droite » en ce qui concerne la morale sexuelle et bio-éthique, « à gauche » en ce qui concerne les migrants, l'écologie et la proximité avec les pauvres. Mais pour le pasteur Florian Rochat, président du CPDH, la position évangé-lique sur la bioéthique n'est pas du même ordre que sur les questions sociales. « Tout le monde est d'accord pour lutter contre la faim et pour la justice. Alors que sur l'euthanasie et sur l'avortement, nous sommes à contre-courant et prophétiques. Un jour, on se rendra compte que nous avions raison. »
Poursuivent-ils le même but que les catholiques ? Il est de bon ton de souligner la concurrence que peuvent se faire catholiques et évangéliques d'un point de vue planétaire, spécialement en Amérique latine, où les évê-ques dénoncent les « sectes » néoprotestantes. En France, la situation est différente. Même s'il demeure vrai que de nombreux fidèles- surtout pentecôtistes - sont viscéralement anticatholiques, les relations sont bonnes entre responsables, et notamment parce que les évèques et les leaders évangéliques se retrouvent, justement, sur l'éthique. Cette proximité permet de deviner les contours d'un nouvel œcuménisme, plus axé sur la défense de valeurs communes que sur la quête de communion, comme le souhaite aussi Alexis II, patriarche (orthodoxe) de Moscou. Benoit XVI a déploré, en 2005, que les chrétiens, déchires jadis sur la doctrine, aggravent leurs divisions sur l'éthique. Visés : les protestants luthéro-réformés de tendance libérale en matière de mœurs. La convergence entre catholiques, évangéliques et orthodoxes sur la bioéthique pourrait résulter en une marginalisation des luthéro-réformés en France et en Europe dans le concert œcuménique. Cette proximité entre èvangéliques et catholiques se traduit de façon très concrète : pour peser, l'an prochain, sur les débats au moment de la révision des lois de bioéthique, le CPDH fera cause commune avec l'Alliance pour les droits de la vie, où militent de nombreux catholiques.
La troïka catholiques-protestants-orthodoxes ne représente plus à elle seule la scène chrétienne
Souhaitent-ils s'engager en politique ?
Sur ce point, les évangéliques français sont loin de la vision de George W. Bush. Héritiers des lointains « anabaptistes » allemands opposés à tout lien entre le spirituel et l'État, ces croyants sont néanmoins habités par une forte volonté de changer le monde, qui les pousse à s'engager dans les structures politiques. Tous estiment qu'ils doivent agir là où ils sont. Et suivre l'exemple de Franck Meyer, maire d'une petite commune de Seine-Maritime, qui fut à l'initiative, juste après le mariage de deux homosexuels organisé, à Bègles, par Noël Mamère, d'une enquête auprès des maires de France, afin d'évaluer leur adhésion au mariage hétérosexuel, enquête qui remporta un vif succès.
Mais la grande nouveauté, impensable il y a seulement dix ans, est que certains évangéliques se mettent à penser à la possibilité de créer une force politique, comme l'explique Florian Rochat. « Elle pourrait prendre la forme d'un parti non " confessionnel ", mais où se retrouveraient (tes croyants de différentes Églises, y compris catholiques. Un parti d'"écologie de l'être "qui jouerait un rôle similaire à celui qu 'ont joué jadis les partis Verts pour alerter les parlementaires sur l'état de la planète. Ce parti inspirerait le travail législatif. En toutcas, il n'est pas question de viser la théocratie, qui est unechose honnie par les évangéliques, contrairement à ce que l'on imagine parfais !» En cas d'engagement en politique, Florian Rochat se prononce contre tout endoctrinement théologique. « Pas question d'argumenter à partir de la Bible. Dans un débat au Parlement, celle-ci ne peut être une norme. On peut tout à fait se battre contre l'homoparentalité ou l'avortement à partir de critères psychologiques, scientifiques, biologiques, anthropologiques. Et on doit le faire en refusant absolument tout sectarisme, en respectant le débat démocratique. » Qu'on se le dise : les évangéliques, toniques, efficaces, à la bonne humeur insubmersible et à la foi indélavable, n'ont pas fini de faire parler d'eux. • Jean Mercier.
Article complémentaire :
Un mouvement déjà ancien. On a vu, le 24 mai, déambuler dans les grandes villes françaises des milliers de personnes lors de la « marche pour Jésus. Il s'agissait là d'évangéliques dits «charismatiques» - ou pentecôtistes -, qui représentent l'aile la plus démonstrative d'une constellation immense rassemblant entre 300 000 et 400 000 croyants en France. Certains d'entre eux - à rebours de clichés tenaces - prient de façon austère et ne sont pas membres de succursales d'entités américaines ! Beaucoup de ces Églises existent en Europe depuis le XVIII* siècle - et surtout depuis le XIX* siècle - et peuvent donc prétendre à l'appellation d'« Églises protestantes historiques », un terme que l'on réserve de façon abusive aux réformés et aux luthériens, qui sont effectivement présents en France depuis plus longtemps (XVI* siècle).»













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