Une « euthanasie » acquittée

A coups de larmes et d’émotion…

Même les jurés pleuraient, mercredi, à la cour d’assises du Val-d’Oise, en écoutant le récit des souffrances de Lydie Debaine, 65 ans, accusée du meurtre avec préméditation de sa fille Anne-Marie, le 14 mai à Groslay. Anne-Marie avait 26 ans. Née prématurée, victime d’une double méningite mal soignée, la jeune fille avait un âge mental de 5 ans ; elle souffrait de plus en plus de maux de tête insupportables, de crises d’épilepsie, de vomissements. Sa mère la soignait nuit et jour depuis son retour à la maison, à l’âge de 22 ans, faute de place dans une de ces structures spécialisées où elle avait pu être accueillie depuis quatorze ans. Lydie Debaine avait quitté son emploi, renoncé à toute sortie, pour rester auprès de sa fille. Les médecins lui disaient qu’il n’y avait aucun moyen de la soulager. Peu à peu, la mère sombra dans la dépression. Le jour où elle passa à l’acte, elle fit avaler des anxiolytiques à Anne-Marie (et en absorba elle-même) avant de la noyer dans la baignoire, pour ne pas « abîmer son corps », et de tenter de se suicider en l’y rejoignant.

Histoire poignante, tragédie dont l’horreur reste entière, témoigne Lydie Debaine en expliquant que sa fille lui « manque tous les jours ». Histoire d’une dissociété où rien ni personne n’a été en mesure de soulager le fardeau porté à plein temps, sans répit, par celle qui a donné la vie et qui ne voit dans cette vie que souffrance et horreur. Histoire d’un désarroi augmenté par cette solitude : une place s’était libérée pour Anne-Marie dans une structure d’accueil, en 2004, mais Lydie avait refusé, de peur que la jeune fille ne s’y fasse violenter. « Si elle avait pu rentrer dans une structure qui lui corresponde, je n’aurais pas accompli mon geste », a-t-elle expliqué mardi devant la cour.

Pour juger un tel acte il serait inhumain de ne pas prendre en compte tout cet aspect subjectif ; injuste de ne pas souligner cet aspect objectif qu’est l’abandon réel ou redouté de nombre d'handicapés pour lesquels il n’y a décidément plus de place dans notre société.

Le problème est ailleurs. Il est dans la revendication, par Lydie Debaine, d’avoir accompli un « acte juste ». Il est (bien malgré elle sans doute, mais pas malgré son avocat, Caty Richard) dans la manipulation de l’aspect subjectif qui a conduit les jurés à répondre « non », à plus de huit sur douze, à la question de savoir si Lydie Debaine avait commis un « homicide volontaire ». C’est ce qui a rendu possible la décision d’acquittement, inattendue, encore rarissime dans ce genre d’affaires – et injuste.

Il n’y a pas de doute : nous sommes dans l’après-Chantal Sébire, l’« opinion », dirigée, programmée par les médias et le lobby de la « mort choisie », s’habitue à l’idée d’exception d’euthanasie, elle se l’approprie, jusqu’à en perdre le sens de la réalité. La réalité est pourtant là, criante, inévitable : même si elle affirme avoir accompli un « acte d’amour » (pour arriver à survivre avec cette atroce réalité), Lydie Debaine a tué sa fille. C’est ce qu’a dit l’avocat général, en réclamant une « peine de principe » (trois ans d’emprisonnement avec sursis) : « La pire des sanctions, Lydie Debaine la vit déjà avec la perte de celle à qui elle a consacré son amour et sa vie. (…) Elle est coupable du crime qui lui est reproché. Elle a tué sa fille avec préméditation. Elle était consciente de ce qu’elle faisait. (…) Elle a refusé toute aide extérieure. Elle était dans une relation fusionnelle… »

L’acquittement de Lydie Debaine signe une terrible évolution de la jurisprudence. Le précédent acquitté (en 1994) dans une telle affaire était René Urvoas, dépressif, qui avait poignardé son fils de 19 ans pendant son sommeil : on n’avait pas alors osé parler d’« acte d’amour »… Tout change maintenant qu’une cour d’assises a non seulement absous ou excusé un « meurtre par pitié », mais l’a considéré comme n’ayant jamais existé. C’était donc un acte juste…

Ce faisant, à travers sa justice, la société à fait pire que de justifier un acte coupable, quelle que soit la compréhension dont on puisse entourer son auteur. Elle a refusé d’assumer son devoir, qui est de défendre la vie. Elle s’en est lavé les mains. Elle s’est solennellement déculpabilisée des abandons à venir ; elle justifie ainsi tous les abandons à venir, puisque plutôt que de venir en aide aux plus malades, elle justifie le fait qu’ils soient éliminés.

JEANNE SMITS