Envoyée spéciale : Linda Caille
La façade blanche du temple protestant de Casablanca non loin de la première médina historique fait face au garage Peugeot. Au cœur de ce tourbillon urbain de la seconde ville du royaume chérifien, après la capitale Rabat, le jardin de la paroisse protestante de l’Eglise évangélique au Maroc (EEAM) apparaît comme un îlot de verdure et chrétienté en terre d’islam.
Le pasteur Jean-Luc Blanc, en poste ici depuis cinq ans, avec son épouse Marlène, a quitté les Cévennes pour un ministère au carrefour des continents, des nationalités et des théologies. Avec une certaine fierté, ce pasteur des Églises réformées évangéliques indépendantes (EREI) explique comment « tout cela arrive à tenir ensemble ».
L’Eglise réformée de France est présente au Maroc depuis 1907 ; à partir de 1958 elle est rebaptisée EEAM et compte aujourd’hui onze lieux de cultes dans tout le pays (Oujda, Tanger, Fès, Meknès, Rabat, Agadir, Marrakech...) pour mille à deux mille fidèles. Ces derniers sont des expatriés occidentaux francophones ainsi que de nombreux étudiants d’origine subsaharienne, venus étudiér au Maroc car les infrastructures de leur pays d’origine (République Démocratique du Congo, Congo-Brazzaville, Togo, Bénin, Cameroun) ne le permettent pas ou plus. « Ils se retrouvent pour le culte du dimanche matin, explique Jean-Luc Blanc, avec des expressions très différentes de leur louange et de la prière. Il nous faut trouver un équilibre entre les dialectes des chants de la chorale, la place de la prédication et le projet de notre Église ».
Au-delà de l’organisation du culte, certains étudiants subsahariens sont porteurs d’une théologie différente de celle d’une Eglise protestante française. Simon (1), jeune togolais étudiant en médecine explique : « L’Africain aime adorer. Les Églises au pays sont plus chaudes et pour certaines pentecôtistes comme les Assemblées de Dieu (ADD) l’expérience avec l’Esprit Saint compte plus que la lecture de la Bible ou la prière. J’ai appris ici que pour moi ce n’est pas ce qui compte le plus dans ma foi ».
Tant que l’expression de la foi ne déborde pas des murs du temple, tout va bien, mais des problèmes peuvent se poser, surtout dans un pays où l’islam est religion d’État, quand des éléments de ces communautés prônent une évangélisation active des sujets marocains et reprochent à ceux qui n’y participent pas d’être « des chrétiens invisibles et lâches ». Pour Muriel, 25 ans, étudiante en communication et depuis quatre ans à Casablanca, « ces activistes souhaitent être des hérauts de la foi et ainsi apporter le flambeau qui éclairera le Maroc. Ils refusent de communier à la Sainte Cène car il s’agit de vin et pendant nos soirées ils ne fument pas non plus de cigarettes ».
« Fils d’esclave ! »
Cette fragilité de la communauté africaine est amplifiée par le racisme dont sont victimes certains étudiants subsahariens. Une Française se souvient avoir entendu fuser alors qu’un marocain croisait un Africain : « fils d’esclave ! ». « Ce racisme est totalement intégré, il n’y a aucune culpabilisation » relève Jean-Luc Blanc.
À terme, cette jeunesse africaine, plutôt aisée, est appelée à rentrer dans son pays, après quatre à cinq années d’études au Maroc. Son niveau de vie et son avenir n’ont donc rien à voir avec les migrants subsahariens, arrivant au Maroc dans le but de « passer en Europe » (cf. portrait de David Brown, le pasteur des migrants) et dont l’EEAM reçoit les visites même si, officiellement, il est interdit de porter de l’aide aux migrants sans papier, en dehors du cadre des ONG. La police marocaine ne fait pas de détail quand elle embarque des réfugiés avec des papiers en règle, pensant avoir affaire à des migrants sans statut légal, pour les relâcher à plusieurs centaines de kilomètres de là , en plein désert, près de la ville d’Oujda, à la frontière algérienne.
Un des défis de l’EEAM, tout comme de l’Église catholique, reste d’arriver à témoigner du Christ dans un pays où le roi est le commandant des croyants. « Notre témoignage ne peut qu’être modeste car l’Église est au service du Maroc, explique le père Daniel Nourissat de la paroisse de Casablanca, notamment grâce à la qualité de l’enseignement délivré dans les écoles catholiques, mais le christianisme reste la religion du colonisateur ». Pourtant, le dialogue entre les différentes confessions fonctionne notamment avec le ministre des affaires religieuses Ahmed Tawiq. Même les Orthodoxes russes délèguent un représentant ; le seul problème est qu’il ne parle ni français, ni arabe, ni même anglais.
Tous les chrétiens, en particulier les protestants, pâtissent d’un amalgame répandu voulant qu’ils soient à la solde des États-Unis et prosélytes, comme le sont certains missionnaires américains fondamentalistes baptistes. En tout cas, l’article 220 du Code pénal marocain punit de trois mois à trois ans de prison, assortis d’une amende de 100 à 500 dirhams, « quiconque utilise des moyens de séduction pour ébranler la foi d’un musulman ou le convertir à une autre religion ».
Deux cents missionnaires sur place
Les chiffres les plus farfelus circulent au sujet du nombre de missionnaires, mais puisqu’ils œuvrent de façon souterraine, les dénombrer est chose bien incertaine. Un observateur étranger avance prudemment le chiffre de deux cents missionnaires. Bref, individus isolés ou déferlement orchestré, la presse marocaine s’enflamme régulièrement à ce sujet, accusant à tort l’EEAM de posséder dans ses caves une stratégie d’évangélisation massive de tout le pays. « Je lis alors de faux entretiens de moi sur internet » s’amuse Jean-Luc Blanc.
Les positions des Églises chrétiennes historiques sont très claires. Pour le père Daniel Nourissat : « Si je rencontre un marocain intéressé par les évangiles, je l’écouterai, mais je ne le pousserai pas au baptême, c’est beaucoup trop dangereux ».À la différence de l’Église catholique, l’EEAM ne reçoit pas de directives précises quant à l’accueil des marocains qui la solliciteraient. « Nous nous interdisons toutes formes de prosélytisme » affirme Jean-Luc Blanc même si, d’un point de vue chrétien, refuser d’accueillir un individu touché par le message du Christ peut être difficilement vécu.
Toutefois, l’activité réelle ou supposée des missionnaires américains fondamentalistes n’explique pas à elle seule l’intérêt pour une religion différente de l’islam voire même des conversions. Elle a surtout le mérite de poser le débat sur la liberté de conscience et plus précisément la liberté de croyance religieuse. Or, il est interdit de quitter l’islam pour une autre religion sous peine d’apostasie. C’est un crime irrémissible que le Coran rappelle plusieurs fois. Un hadîth dit qu’un musulman peut être tué dans trois cas : l’adultère avec une personne mariée, la vengeance dans le cadre du talion et l’apostasie qui entraîne une séparation de la communauté.
« En interdisant aux Marocains de rejoindre les bancs des Églises historiques, le gouvernement risque de les envoyer directement dans des sectes chrétiennes ou chez les missionnaires fondamentalistes » insiste le pasteur Blanc.
(1) Les prénoms ont été modifiés par respect pour l’anonymat des personnes.













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