«Je suis en pleine nuit», me disait une jeune maman dont les espoirs les plus légitimes semblaient alors définitivement compromis. Elle ne comprenait plus rien à rien. Sa vie était menacée, car sa foi défaillait. Elle vivait les heures singulières, en vérité, du désarroi complet.

Jésus aussi s'est trouvé en pleine nuit, sur la croix.

De midi à 3 heures, relate l'Evangile, il y eut d'épaisses ténèbres à Golgotha. Vers la fin de cette période, Il poussa le cri effrayant, le cri qui m'impressionna tellement quand je l'entendis, avec mon imagination d'enfant, à l'âge de 12 ans :

« Eloï, Eloï, lama sabachtani ? » : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Aujourd'hui, ce n'est plus l'effroi qui domine dans mon âme d'adulte; c'est plutôt un sentiment d'incapacité. Qui peut comprendre ce cri, qui peut sonder ce mystère? Un jour que Jésus était assis sur la margelle d'un puits, une femme samaritaine Lui fit remarquer la difficulté réelle dans laquelle elle Le voyait. Elle Lui dit :

« Seigneur, le puits est profond et tu n'as rien pour puiser. »

Avoir soif, voir de l'eau à dix mètres au-dessous de soi et... « ne rien avoir pour puiser »...! Vous qui êtes imaginatifs, vous devez éprouver comme un malaise en vous représentant une telle situation... C'est bien cela que l'on ressent aussi, humblement, en face du cri de Jésus dans sa nuit :

« Eloï, Eloï, lama sabachtani ? » « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné? »

Ah! Seigneur, qu'est-ce que cela veut dire? Viens à notre aide, « le puits est profond et nous n'avons rien pour puiser »!

La nuit

Amis lecteurs, en pénétrant quelque peu, très respectueusement, dans la nuit où Jésus demeura si fidèle, nous réaliserons sans doute combien pâles sont nos nuits à côté de la sienne... Mais nous y découvrirons encore un autre secret de victoire spirituelle. Livrons donc nos cœurs à l'inspiration qui nous fait discerner l'esprit de la croix et, tout d'abord, essayons de comprendre « la nuit du Christ ». Souvenez-vous, chers lecteurs, que Jésus avait dit :

«Celui qui m'a envoyé est avec moi; Il ne m'a pas laissé seul, parce que je fais toujours ce qui Lui est agréable. » (Jean 8: 29.)

« Ô mon Dieu, qu'ai-je fait de mal pour que je ne réalise plus ta présence ? »

Souvent une réponse nous est donnée quand, dans nos nuits, nous lançons une telle question. Alors nous pouvons nous repentir et, en recevant le pardon offert, retrouver la communion avec Dieu. Mais si Jésus s'est posé cette même question, elle est restée sans réponse. Il n'a jamais rien fait qui soit désagréable à Dieu. Et pourtant, il semble qu'Il ne réalise plus la douce présence du Père... Cela vous est-il déjà arrivé? Alors, c'est la nuit! Jésus, le clairvoyant, avait encore déclaré aux siens :

« Voici, l'heure vient, et elle est déjà venue, où vous serez dispersés, chacun de son côté, et vous me laisserez seul; mais je ne suis pas seul, car le Père est avec moi. » (Jean 16:32.)

La première partie de cette déclaration s'était bien réalisée; les siens l'avaient abandonné. Mais la consolante assurance qui traversait cette perspective de solitude humaine, l'assurance de la présence continuelle du Père, Jésus, sur la croix, la voit attaquée et chanceler...

Toi aussi, ami converti, tu as connu peut-être ces moments de vide affreux. En vérité, l'accomplissement d'un ministère, la fidélité à notre vocation de chrétien ou à notre devoir humain peuvent nous faire passer par de bien étranges nuits. Il faut le savoir afin de ne pas être complètement désarçonné quand cela nous arrive. Les chrétiens authentiques, ayant quelques années d'expérience, ont tous connu ces épreuves de fidélité au travers de certaines heures mémorables qui furent apparemment celles de « la puissance des ténèbres »… (Luc 22 :53).

« La nuit paraît douce dans le domaine de la nature », me disait une âme d'élite, mais dans le domaine spirituel, il y a des nuits chargées de « puissances écrasantes »... Amis convertis, avez-vous déjà connu cela ? Le Maître aussi y a goûté...

L'effet douloureux de ce cri

Ce sentiment de solitude à l'égard de Dieu fut certes « une crucifixion dans la crucifixion», mais avons-nous déjà pensé à l'effet que son expression dut produire sur ceux qui entendirent ce « cri dans la nuit » :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Les pharisiens, pas très rassurés malgré tout, avaient déclaré quelque trois heures auparavant : « Il s'est confié en Dieu, que Dieu le délivre maintenant s'Il l'aime... » Or Jésus, qui n'était pas descendu de la croix, venait, semble-t-il, de donner raison à ses détracteurs. Il paraissait avouer cette fois que Dieu l'avait abandonné. Ces pharisiens avaient donc certaines raisons de croire que Dieu s'était détourné de Lui... Ils se trompaient cependant comme se trompent les chrétiens-juges qui décrètent parfois que le déplaisir divin est manifeste dans la vie de tel ou tel. Personne n'a le droit d'interpréter le désarroi des autres; il n'y a que ceux qui sont possédés par l'esprit de l'antichrist qui puissent s'en réjouir, même secrètement.

Amis chrétiens, gardons-nous de juger. Les plus belles âmes que j'aie rencontrées étaient parmi celles qui connurent le plus de combats et de peines. Notre vocation n'est pas de juger, mais d'aimer!

Un de ceux qui durent doublement souffrir, et pour lequel j'éprouve une réelle sympathie, fut le brigand zélote, tout nouvellement converti. Y avez-vous songé? Jésus lui avait dit :

« Aujourd'hui tu seras avec moi dans le paradis. »

Et maintenant, lui, le jeune converti, vient d'entendre le Christ crier dans la nuit :

« Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'as-tu abandonné ? »

Ah! Oui, bien sûr, les jeunes chrétiens peuvent être désarçonnés par certaines expériences apparemment et momentanément négatives de leurs directeurs spirituels. Cela aussi fait partie des possibilités qu'il faut être prêt à affronter si l'on veut demeurer fidèle au Seigneur.

Il y a trente-quatre ans, mon ami Harold Groves et sa toute jeune femme partirent comme missionnaires aux Indes. Ils avaient à consolider dans la foi une assemblée de nouveaux convertis. Hélas, la première chose qu'Harold dut faire, en arrivant à destination, fut de creuser une tombe pour y ensevelir sa femme. Pourquoi? Quelle question pour lui, mais aussi quelle épreuve de foi pour les jeunes convertis qui assistèrent à cette apparente défaite...

Lecteurs chrétiens, nous avons pénétré un peu dans cette étrange mais très réelle nuit de Golgotha. Nous avons entendu le cri déchirant du Christ, du Christ si fidèle à sa Parole, à Lui-même et à Dieu, et cela malgré tout ce qu'il! y avait d'incompréhensible dans sa situation de solitude. Nous avons aussi esquissé l'effet que sa douloureuse exclamation produisit sur plusieurs. Cependant, nous ne nous sommes pas encore demandé pourquoi Jésus lança ce cri. Ah! c'est qu'Il était bien « le Fils de l'homme », notre Frère sans péché, expiant à la place des coupables! Quelqu'un a dit que Socrate est mort comme un stoïque, tandis que « Jésus est mort comme un Dieu ». C'est éloquent, mais ce n'est pas vrai.

Jésus a voulu être semblable à nous. Il a pris notre nature et, chargé de nos péchés, Il a souffert et vaincu non seulement comme un Sauveur divin, mais aussi « comme un Frère ». Les souffrances physiques font crier, parfois, même les hommes les plus braves, même les meilleurs chrétiens. L'un de mes amis, serviteur de Dieu en Bulgarie, a hurlé, nous a-t-il dit, quand on le tortura sous la fausse accusation d'espionnage... Amis lecteurs, il n'est nulle part demandé aux chrétiens d'être des sortes de fakirs et de ne jamais gémir dans la souffrance. Jésus a été vrai, Il ne savait pas jouer la comédie; Il a crié avec ceux qui crient à l'heure des grands maux physiques ou des grandes souffrances spirituelles. Comme Il est proche de nous! En vérité, Il est vraiment « l'Ami plus proche qu'un frère » de ceux qui veulent cheminer avec Lui.

Le silence dans la nuit, et le cri libérateur

Frères et sœurs, je ne sais pas si vous serez de mon avis, mais il me semble que ce qui fut pire que « ce cri » fut probablement « le silence » de trois heures qui le précéda. Un silence de trois heures, sans communication, dans le débat des pensées adverses, sous l'assaut des puissances des ténèbres...

Vous le savez bien, le silence parfois entre ceux qui devraient s'aimer, c'est-à-dire communiquer, est ce qu'il y a de plus difficile à supporter.

- Certains jours, je voudrais hurler devant l'attitude de mon mari, me confiait une chrétienne éplorée.

- Oui, lui répondis-je, je vous comprends parfaitement, et c'est peut-être ce qu'il vous faut faire. Cependant, vous ne devez pas le faire d'abord à la face de votre mari. Allez en pleine montagne et, là, laissez échapper « le cri de votre âme » devant Dieu.

Quand cette sœur dans la foi le fit, littéralement, au bord d'un torrent dont le bruit couvrait sa voix, elle évita sans doute une grave dépression nerveuse et même un internement. Si quelqu'un parmi vous se sentait dans une telle situation, prêt à éclater à cause de son secret ou de sa souffrance, qu'il s'ouvre à un serviteur de Dieu avisé. Et, s'il en éprouve le besoin et en a la possibilité, qu'il se retire à l'écart et, loin de toute oreille humaine, laisse son âme « crier à Dieu » ! En cela, vous ferez comme Jésus en croix! Avons-nous perdu un secret de libération en ne sachant plus « crier à Dieu » ? Personnellement, je suis prêt à le croire.

Et « ce cri », qu'était-il vraiment? Il fut certainement plus que l'expression d'un doute, plus qu'une question angoissée. Ce fut un cri libérateur, un cri brisant le silence démoniaque, mais ce fut surtout une prière.

Jésus n'a pas perdu Dieu. Il Lui parle... Et parler à Dieu, c'est prier! Prier c'est demander, dit-on couramment. Mais prier, parfois, ça peut être interroger. Jésus se sent abandonné, Lui, le si parfaitement fidèle. Et n'en pouvant plus, Il lance dans la nuit sa prière interrogative.

La prière lancée avec force vers Dieu, c'est aussi cela la victoire de l'esprit de la croix!

Si l'Esprit de Christ nous anime, nous saurons lancer le cri de notre âme dans nos nuits étranges; la prière véhémente jaillira et percera le silence écrasant.

Depuis combien de temps n'as-tu plus crié à Dieu?

La réponse

Chers lecteurs, pouvons-nous penser que cette prière, la prière suprême du Christ, soit restée sans réponse? Quelques-uns se l'imaginent; pas moi! Je suis convaincu que le Seigneur entendit aussitôt la réponse. Il l'entendit venant à Lui non pas avec la voix du tonnerre, mais dans le témoignage qui parle à l'intérieur des vrais enfants de Dieu. Et que Lui dit-elle, cette voix? Le seul message vrai, le seul qui pouvait être dit :

« Mon Fils, je suis avec toi, je souffre avec toi ! »

L'apôtre Paul ose affirmer la même chose quand, sous l'inspiration de l'Esprit, il proclame cette vérité que nous, chrétiens évangéliques, ne devons jamais perdre de vue en contemplant la croix :

« Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même. » (II Corinthiens 5: 19.)

Un peintre spirituel a su représenter dans son langage d'artiste cette bouleversante vérité en peignant une toile que l'on pouvait admirer dans une église du centre de l'Italie. Quand on regarde ce tableau, on ne voit d'abord que le Christ en croix. Puis, avec étonnement, on distingue une forme derrière Lui. Elle représente naïvement le Père. Et l'on s'aperçoit alors que les clous qui traversent les mains du Fils blessent les mains du Père, que les clous qui traversent les pieds du Fils, blessent les pieds du Père et que son côté est pareillement percé...

« Dieu était en Christ, réconciliant le monde avec lui-même. »

C'est cela « compatir », c'est « souffrir avec ». Et quel Dieu servent-ils ceux qui disent que le Père s'est détourné de son Fils au moment de la croix?

Cette théologie de l'abandon n'est pas la mienne, même quand on croit l'étayer au nom des « principes de la justice ». Je crois en un Dieu « compatissant »! Mon Dieu est « miséricordieux et compatissant, lent à la colère et riche en bonté » ! Alléluia!

Conclusion

Ami chrétien, dans certaines de tes nuits, lance le cri de ton âme vers le ciel ! Libère-toi violemment du silence qui étouffe et qui cherche à détruire l'amour. Puis, écoute attentivement... Tu entendras, toi aussi, la voix de Celui qui, « ayant été éprouvé comme toi » de toutes façons et ayant triomphé, te dira avec les accents de sa compassion:



« Ne crains rien, je t'aime, je suis avec toi.»

Avec toi, comme Dieu était dans le buisson d'épines qui brûlait mais ne se consumait pas. Avec toi, comme Il était avec moi à la croix! Avec toi, là où tu es, puisque mon Esprit demeure en toi.

« Voici, dit le Seigneur, je suis avec vous tous les jours jusqu'à la fin.» (Matthieu 28: 20.)

Cette assurance est le salut suprême des convertis, chaque jour et à toujours!

Le cri dans la nuit!

Tel est le moyen du triomphe possible de l'esprit de la croix sur les heures de la puissance des ténèbres.

Alléluia!

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Adolf Hunziker « L’esprit de la Croix. » Editions Radio Réveil.