« Nous devons nous approcher de Dieu non pas en cherchant à éviter les souffrances inhérentes à tout type d'amour, mais en les acceptant et en les lui offrant ; en nous débarrassant de toute armure protectrice. »

CS. Lewis (Les quatre amours)

Je suis dans la cuisine, battant frénétiquement une sauce qui ne veut pas épaissir. C'est Noël et, dans l'annexe, à côté, quatorze invités sont assis autour d'une longue table décorée de fruits et de fleurs. J'ai l'impression d'avoir passé toute la journée à cuisiner, mais je sais que ce n'est pas vraiment le cas. Soudain, des chants éclatent, couvrant le fracas de mes casseroles.

Avec l'acoustique superbe que produisent les hauts plafonds de l'annexe, les voix de nos invités s'élèvent en une belle harmonie. Les paroles me rappellent soudain ce que cette soirée représente pour nous tous:

Douce nuit, sainte nuit Tout s'endort, au dehors. . .

La panique me quitte.

Peu après, j'observe mes compagnons de table. Ce groupe d'amis, que nous avons invités à l'occasion de la veillée de Noël forme un étrange assortiment. Tous sont en voyage ; certains ne font que passer, d'autres restent plus longtemps. Chacun a ses propres raisons d'être là en ce moment : Carole, une avocate américaine qui enseigne l'anglais au Moyen-Orient est en voyage avec une amie ; Sue fait un break dans son emploi du temps surchargé pour rendre visite à sa famille ; Maggie est américaine mais vit à Jérusalem et travaille parmi des immigrés juifs de Russie ; Danielle travaille comme bénévole dans un kibboutz...

Après le repas, nous nous séparerons pour la soirée : certains iront chanter des cantiques de Noël au Champ des Bergers, d'autres se rendront à la place de la Nativité pour assister aux célébrations chrétiennes traditionnelles qui y sont organisées. Mais pour l'instant, nous profitons de la douce lumière des bougies et écoutons les récits des uns et des autres.

Sue est en train de parler : « Ce garçon m'a vraiment beaucoup impressionnée. Il est d'une loyauté incroyable et il a vraiment du courage pour faire ce qu'il fait!»

Avichai.

Je garde ce nom à l'esprit et, de retour en Angleterre, je reprends contact avec Sue. Peut-elle me donner de plus amples détails concernant ce jeune Israélien ? J'aurais voulu le rencontrer personnellement mais nous n'en avons malheureusement pas eu le temps. La réponse que je reçois est une histoire extraordinaire racontée par Avichai lui-même :

« Commençons par quelques mots sur moi. Je me suis converti en août 1988. Je suppose que j'étais agnostique auparavant. Je suis né à Tel Aviv, dans une famille juive traditionnelle. Après avoir accompli mes trois ans de service obligatoire dans l'armée israélienne, j'ai décidé de voyager en Europe pour voir quelques-unes des Å“uvres d'art dont j'avais entendu parler durant mes études. Juste avant mon départ, ma sÅ“ur est devenue chrétienne. Elle m'a expliqué ce qui lui était arrivé, mais cela ne m'intéressait pas vraiment. Je me suis dit: " C'est bon pour elle, mais pas pour moi ". Malgré cela, j'ai emporté avec moi la Bible qu'elle m'avait offerte. Je l'ai d'ailleurs trouvée très intéressante. Chez nous une Bible ne comprend que l'Ancien Testament, mais celle qu'elle m'avait offerte réunissait en un seul livre l'Ancien et le Nouveau Testament.

À mesure que je voyageais en Europe, j'étais de plus en plus persuadé que ce livre était la Parole de Dieu. Je suis finalement devenu croyant à Amsterdam, dans un centre d'accueil appelé « L'Abri ». J'y suis resté quelques semaines avant de retourner en Israël, au début de l'année 1989, pour travailler comme évangéliste à Tel Aviv pendant deux ans. J'ai finalement déménagé à Jérusalem où j'ai poursuivi mon activité pendant trois ans. Il est important de comprendre ce que signifie devenir croyant pour un Juif. Ce n'est pas chose facile. En devenant chrétiens, nous allons totalement à contre-courant, de notre culture, de notre société, de notre famille. Dans mon cas, mon père était très opposé à ma conversion. Il faut prendre en compte le fait que la mentalité israélienne est différente de la mentalité chrétienne occidentale. En ce moment, nous subissons énormément l'influence de l'Église occidentale et, ici, beaucoup de croyants juifs désirent que nous revenions à nos racines. Il y a 2000 ans, la chrétienté en tant que telle n'existait pas : tout était juif. Toute la foi en Jésus était foncièrement juive.

Cependant, l'un des aspects négatifs est qu'il est très facile pour un Juif messianique de se laisser absorber complètement par sa propre quête d'identité. Je crois que c'est un véritable défi, pour nous, ici. À mon retour en Israël, on m'a tout d'abord incité à apprendre davantage de choses sur le judaïsme afin de devenir un meilleur Juif et un meilleur croyant. Tout, autour de moi, parlait du salut d'Israël, de celui de mes amis juifs et de ma famille. Quant aux Arabes, nous les ignorions, tout simplement. Je ne m'intéressais pas à leur cas, voilà tout !

Je pense que j'ai commencé pour la première fois à comprendre ce que je ressentais réellement envers les Arabes après avoir rencontré ma femme. Je me suis marié en 1991. Je faisais de l'évangélisation de rue quand elle est passée et a entendu la Bonne Nouvelle. Plus tard, elle est devenue croyante et nous nous sommes mariés. Elle est originaire de Suède et ses parents sont juifs, survivants de la Shoah. Ayant grandi là-bas, elle ne nourrissait pas de sentiments négatifs envers les Arabes. Elle les aimait bien. Je me souviens du jour où, alors que nous devenions amis et avions décidé de nous marier, j'ai trouvé dans ses affaires, un répertoire téléphonique: il était plein de noms de gens arabes. Je lui ai demandé : " Qu'est-ce que c'est que ça ? Pourquoi tous ces noms arabes?" Elle répondu :" Ce sont des amis. Je vais leur rendre visite de temps en temps. " J'étais en colère et lui ai dit : " Allons, c'est ridicule ! Oublie ça ! À partir de maintenant, tu n'auras plus d'amis arabes. "

« J'ai rencontré Salim pour la première fois alors qu'il enseignait à biblique de Jaffa et il nous a invités à un camp de Musalaha (1) organisé dans le désert. Je pense que pour moi, c'est là que s'est enclenché le processus de guérison. Je ne comprenais même pas pourquoi j'y allais puisque je ne pensais pas haïr les Arabes. Je pensais, comme le dit une formule lapidaire: un bon Arabe est un Arabe mort ! Certains Arabes sont chrétiens, tant mieux pour eux. Pourtant, je me suis rendu compte que l'indifférence est finalement comparable à la haine. Lorsqu'on est indifférent à l'égard de quelqu'un, on ne se soucie pas vraiment de ce qu'il peur lui arriver. Si l'on hait quelqu'un, on espère qu'un malheur va lui arriver, mais, au moins, on écoute ses problèmes. Ensuite on lui souhaite le pire !

Le processus de guérison a connu au moins trois stades. Pour commencer, j'ai pris conscience que je haïssais les Arabes et j'en fus affligé. Ensuite, j'ai admis que Dieu était à l’œuvre au milieu d'eux de la même façon qu'il l'était au sein du peuple d'Israël. La troisième chose que j'ai comprise, c'est qu'à ma grande surprise, je me sentais plus proche des croyants arabes que de n'importe quel juif ne venant pas d'Israël. Nos cultures se ressemblaient tellement !

Cela dit, il était relativement aisé de nous aimer dans un lieu isolé. Dans le désert par exemple, personne ne vous observe ; vous pouvez aimer les Arabes, dire que vous vous souciez de leur sort, louer le Seigneur avec eux, prier avec eux. En revanche, c'est en retournant dans votre milieu de vie que le défi commence.

Je me souviens avoir été interpelé par un incident survenu trois ans après ma première expédition dans le désert. Je jouais au basket-ball avec des amis quand un groupe d'Arabes qui jouaient sur le terrain d'à côté s'est soudain fait attaquer par une bande de jeunes Juifs. Ils les ont frappé et battus, mais je suis resté là à regarder la scène sans lever le petit doigt! Cela m'a vraiment travaillé. J'ai alors compris à quel point le malaise était profond et qu'il fallait que Dieu transforme mon cœur et m'amène à ne pas seulement dire Aime ton prochain comme toi-même, mais à le vivre vraiment.

J'aime cette histoire entendue aux informations, au sujet d'une femme juive orthodoxe. Elle était en train de faire ses courses au marché lorsqu'elle a vu un terroriste arabe qui s'apprêtait à poignarder une petite fille. Pour une raison quelconque, quelque chose l'a interrompu et il est parti en courant. Une foule en colère courait derrière lui pour le lyncher. Par mégarde, cet Arabe a trébuché juste à côté de cette dame. Elle a compris ce qui se passait et s'est littéralement jetée sur lui, le protégeant de la foule. En agissant ainsi, elle lui a sauvé la vie car il aurait été tué sur place.

Je tiens cette histoire tout près de mon cÅ“ur ; elle est comme une lumière sur mon sentier. Je souhaite ne jamais être confronté à ce genre de situation mais, dans des circonstances exigeant que je prenne position pour mes amis arabes, j'espère en être capable, à l'image de Jésus qui incarnait la justice. Je pense que Dieu m'a placé dans des situations quelque peu semblables. Un jour, il m'a fallu aller payer la caution d'un ami arabe qui était en prison - Sa seule chance d'être libéré était qu'un Juif se déplace et donne des garanties.

Il y a un prix à payer lorsqu'on choisit d'emprunter ce chemin, cela ne fait aucun doute. Depuis que je défends les droits des Arabes, j'ai eu bon nombre de sérieuses discussions avec certains et j'ai même perdu quelques amis. Pourtant, d'une certaine manière, cela a beaucoup fortifié ma foi et m'a amené à prendre conscience que je devais donner ma vie pour mes amis. De nombreux proches ont estimé que je n'étais peut-être pas un bon Juif, puisque j'aimais les Arabes.

Cependant, le changement produit dans mon cœur était bien réel et m'a rapproché du Seigneur.

J'ai un ami arabe du nom de Tanas, rencontré lors d'un voyage organisé par Musalaha. Toutefois, cela ne s'est pas fait tout seul! Au début, nos familles n'ont pas accepté cette amitié. On me répétait tout le temps :" Comment? Tu vas à Bethléem ? Tu es fou ? Personne ne va là-bas !" Pourtant, j'ai compris combien cette amitié m'était précieuse. Ce sont d'ailleurs de petites choses qui nous ont rapprochés: le fait que j'aille faire réparer ma voiture à Bethléem parce que cela revenait moins cher là-bas ; qu'il vienne manger au restaurant à Jérusalem parce que c'était plus agréable ici... Cependant, cette intimité impliquait aussi de partager nos problèmes, de nous serrer les coudes dans les moments difficiles ; d'être là, ensemble. Vous devez comprendre aussi à quel point notre peuple a été affecté par la Shoah. Vous savez, lorsqu'ils sont sortis des camps de concentration, les Juifs avaient tout perdu. Eux qui avaient été riches, voilà qu’ils étaient pauvres. Eux qui avaient eu de la nourriture, soudain, ils ri en avaient plus. Eux qui avaient eu des familles, d'un seul coup, ils n'avaient plus personne. Après cela, beaucoup d'entre eux gardaient absolument tout. Ils ne jetaient rien, pas même ce qui était en mauvais état !

Je comprends cela, mais le génocide remonte à près de 60 ans et il nous faut parvenir à le surmonter sans l'oublier. Ce souvenir ne fait que nous détruire.

Cependant, changer n'est pas facile non plus. La haine revient. Il est stupide de penser que l'on peut être transformé en une nuit. La haine est enracinée dans nos cœurs et il faut du temps pour que les choses évoluent et changent. Elle peut facilement réapparaître... et c'est ce qui arrive! Nous devons comprendre qu'il s'agit d'un processus de guérison par lequel il est important de passer. Lorsque, des deux côtés, nous faisons l'expérience de ce processus de guérison, nous nous rapprochons de Dieu et apprenons à connaître l'intimité du cœur de Jésus-Christ. Si cela se faisait instantanément, en une minute, nous n'apprécierions pas autant la valeur de l'œuvre accomplie par Jésus.

Je pense qu'à mesure que nous avançons doucement dans ce sens et que nous laissons la vérité de Jésus briser ce mur qui est dans nos cÅ“urs, nous commençons à ne plus nous soucier de savoir si un tel est juif ou arabe. Nous commençons simplement à l'aimer, à être plus proche de lui ; nous apprenons à prier ensemble, et c'est une chose merveilleuse. »

Ellie Philpott « Sur le chemin étroit ». Collection « Chaînes et roseaux ». Portes Ouvertes-LLB.

(1) Musalaha est une œuvre chrétienne qui travaille à la réconciliation en Israël entre chrétiens juifs et arabes, en particulier en organisant des séjours communs dans le désert.