Joe et Rees partirent donc tous les deux pour l'île de Madère, pendant l'été 1910. A leur arrivée, le missionnaire de Funchal, pour qui M. Howells avait une lettre de recommandation, les attendait. Il remarqua aussitôt le stade avancé de la maladie de Joe et leur demanda si plusieurs médecins leur avaient conseillé de venir à Madère. Il s'enquit ensuite de l'hôtel qui aurait leur préférence. L'hôtel anglais coûtait 7,50 F par jour, l'hôtel portugais 4,20 F. Le Seigneur avait déjà signifié à Rees qu'il devait garder son attitude de totale dépendance envers Lui et n'utiliser l'argent que pour le strict nécessaire. Ils se décidèrent donc pour l'hôtel portugais. Pour Rees, habitué à ne prendre qu'un repas tous les deux jours, c'était déjà le grand luxe ! Mais cela ne devait pas durer longtemps. En effet, Joe ne supportait pas la nourriture portugaise ; dès le troisième jour il se trouva très mal. Rees lui recommanda de se reposer tranquillement pendant qu'il sortirait un moment pour rencontrer le Seigneur. La solution lui fut alors donnée. Comme ils ne pouvaient dépenser plus de 8,40 F par jour, soit le coût de deux personnes à l'hôtel portugais, il lui fallait placer Joe à l'hôtel anglais pour 7,50 F par jour et se contenter de ce qui restait, soit 90 centimes. Mis au courant, le missionnaire affirma qu'il était impossible de trouver à Madère un lit à 90 centimes la nuit, et encore moins de vivre à ce prix ; mais il suggéra que Rees pourrait dormir au foyer du marin qui se trouvait au sous-sol de la maison missionnaire et qui servait d'abri aux marins de passage. Il aurait bien pu lui offrir une chambre dans la maison même : c'eut été plus aimable... Mais c'était l'affaire de Dieu, et Il avait son plan.

Le foyer du marin était une salle assez vaste où pouvaient loger une douzaine de personnes.

Rees raconte :

" Elle était innocupée depuis des mois, sinon par ces insectes qui envahissent les maisons vides, sous les tropiques. Je fis donc, en petit, l'expérience des souffrances du pharaon et de son peuple lors de la troisième et de la quatrière plaie d'Egypte ! Impossible de dormir cette nuit-là. Pire encore : le lendemain matin, je trouvai ces créatures en train de dévorer mon porridge, mon pain et mon fromage, prenant ainsi leur petit déjeuner à mes dépens ! C'en était trop, et je sentis l'irritation me gagner en pensant au peu d'amabilité du missionnaire. Cela ne m'arrivait pas d'ordinaire car je veillais sur mes pensées, mais ce sentiment s'amplifia, me rendant incapable de l'aimer. J'étais fatigué et j'avais l'impression que la vie ne valait pas la peine d'être vécue. Je me sentais davantage un pauvre bougre d'homme, qu'un enfant de Dieu rempli du Saint-Esprit ! J'avais envie de pleurer quand le Seigneur me dit :

- Avant de pleurer, écoute-moi : N'as-tu pas prêché en citant l'exemple de James Gilmour qui vivait en Mongolie avec 20 centimes par jour ? Ou celui d'Ezéchiel, 'portant l'iniquité de la maison d'Israël' ?... (Ez. 4/4)

- Pardon Seigneur !

- Je t'ai conduit ici même à Madère pour te révéler la différence entre mon amour et le tien, pour te montrer qu'il y a quelque chose dans ta nature dont il faut que je te débarrasse. Le Sauveur t'aimait déjà quand tu le traitais plus mal que ne t'a traité le missionnaire. Pendant Son séjour sur la terre, Il a agi d'une manière que tu ne m'as pas encore permis de réaliser en toi. Aimer ceux qui vous font du mal, aimer ceux qui vous donnent ce qu'ils ont de plus ordinaire avec l'air de vous offrir ce qu'ils ont de mieux, telle est sa façon d'aimer, à Lui...

Rees reprend :

" J'ai loué Dieu d'avoir mis en pleine lumière la pauvreté de mon cœur. J'avais à aimer le missionnaire, non à cause de ce qu'il me donnait, mais d'un amour spontané et sans condition. Puisque dans sa nature même, le Sauveur était Amour -et si cet Amour était en moi- rien de ce que faisait le missionnaire ne devait m'affecter. A l'instant où je découvris cela, je me mis à genoux et demandai au Saint-Esprit de ne pas me laisser quitter cette place avant que l'affaire ne fût réglée. Dire que j'aurais pu demeurer aveugle et insensé, et continuer à prêcher le Sermon sur la montagne avec un tel obstacle en moi ! Si jamais j'ai aimé le Sauveur, ce fut bien ce jour-là ! Il m'apparut, dans son amour pour ceux qui l'avaient crucifié ; il n'y a pas de limites à un tel amour.

J'ai erré, toute la journée, sur les collines de Madère, contemplant la beauté et la sainteté du Sauveur, et perdant momentanément de vue mon ami. J'entrevoyais ce qui pourrait arriver si le Saint-Esprit avait en moi la liberté d'aimer parfaitement, de pardonner parfaitement, d'exercer parfaitement la miséricorde. Vous pensez peut-être que j'aurais pu y parvenir en une heure, et pardonner au missionnaire... Oui, peut-être un semblant de pardon, avec des retours en arrière. Nous ne pouvons vraiment pardonner comme le Sauveur qu'en devenant semblables à Lui, plusieurs fois je crus que j'y étais arrivé et que j'aimais ce missionnaire... jusqu'au moment où je le voyais ; alors les ressentiments revenaient !

Pourtant, au bout de six semaines, j'avais changé autant qu'un ivrogne qui découvre ce que le Sauveur a fait pour lui. C'était un changement complet, une vie nouvelle. Oh ! L’amour parfait de Dieu ! J'eus la preuve de cette transformation le jour où je rencontrai le pasteur du lieu, avec lequel je n'avais échangé que peu de mots jusqu'alors.

Il me demanda :

- Où demeurez-vous ?

- Dans la maison de la mission.

- Dans la maison ?

Je me dis : « Gare au diable ! » II me semblait voir Satan derrière lui. Il continua :

- Dans le foyer du marin ?

- Oui.

Il s'exclama :

- Vous appelez ça être chrétien, dans votre pays ? Vous loger dans un endroit pareil !

Comme j'étais heureux qu'il ne m'eût pas posé cette question quelques jours auparavant !

Je lui répondis par une autre question :

- Payez-vous votre électricité et votre blanchissage ?

- Oui, et cela me coûte très cher.

- Eh bien, à moi, cela ne me coûte rien ! C'est là notre manière d'être chrétiens. Voilà ce que le missionnaire fait pour moi.

Oh liberté !... Oh victoire !... Depuis lors, je n'ai jamais habité un endroit aussi rempli de la présence de Dieu que ce foyer du marin ! Combien ma communion avec Lui était plus profonde que pendant mon séjour à l'hôtel, avec ses bons repas ! "

"Sur la brèche" de N.P. Grubb - Editions "La Croisade du Livre Chrétien" - p. 119 à 121