Jerusalem Post du 23 novembre 2007
Devant l’invitation à la conférence d’Annapolis faite à la Syrie et l’enthousiasme des politiques et des personnalités de l’armée pour cette participation, nous devrions analyser les considérations stratégiques de la Syrie vis-à-vis d’un processus de paix avec Israël.
J’ai toujours considéré la Syrie cruciale pour un Liban stable et pacifique, ainsi que pour un Hezbollah politique et non armé. La Syrie – plus que l’Iran – a soutenu le Hezbollah dans l’activité terroriste et la guérilla au nord d’Israël. Sans le « parapluie » stratégique de la Syrie, sans sa coordination politico-militaire et sa pression sur Beyrouth, le Hezbollah n’aurait jamais atteint son statut actuel. L’aide syrienne et iranienne a transformé le Hezbollah en un partenaire stratégique et l’arme opérationnelle de l’armée syrienne.
La Syrie est également lourdement impliquée dans le soutien des organisations radicales palestiniennes ainsi que dans le déraillement du processus de paix entre Israël, les Palestiniens et les autres états arabes.
En plus, la Syrie joue un rôle clé contre l’effort d’isoler l’Iran dans la région. En s’offrant à Téhéran comme son unique allié dans le monde arabe, la Syrie lui donne la possibilité d’agir via Damas. Sans cette alliance, l’influence négative de Téhéran dans l’arène palestinienne serait significativement réduite.
Il est possible que les efforts combinés de l’Union Européenne, l’administration Bush et Israël parviennent à convaincre la Syrie de leur souhait sincère de conclure un pacte, dont les bénéfices peuvent inclure le retour du Golan et des aides économiques. Toutefois, à mon avis, le régime Assad a d’autres priorités qui priment sur de tels gains potentiels.
La peur de la chute du régime
On peut s’interroger si le succès du processus de paix n’aurait pas un effet profondément déstabilisant sur Damas. Il est par conséquent important d’imaginer comment les changements advenus dans le processus de paix pourraient affecter les calculs des preneurs de décision.
La Syrie manque de cohérence interne en raison des populations diverses et d’un régime dominé par une minorité. Afin de survivre, le régime a besoin des slogans transcendants comme l’arabisme : il a besoin de conflit et de radicalisme comme moyens pour maintenir le contrôle interne.
Damas assume à juste titre qu’une influence américaine renforcée dans la région ira à l’encontre des intérêts syriens. Ce n’est donc pas étonnant que Damas soit devenu le régime le plus anti-américain dans le monde arabe. La défiance et la résistance à la pression américaine gagneront à Assad le soutien de son peuple. Et même dans une certaine mesure, l’approbation du monde arabe au sens large. Ce qui lui assurera quelques années de survie.
Pour la Syrie, le Liban est beaucoup plus important que le plateau de Golan. Alors que l’ancien président Bush voyait l’occupation syrienne comme une nécessité temporaire, Clinton la considérait comme un palliatif à long terme pour amener la Syrie à faire la paix avec Israël et comme un moyen d’empêcher les quelques 350 000 Palestiniens résidant au Liban de faire obstruction à un accord de paix qui échouerait de faire reconnaître « le droit au retour ».
Bien que les politiques américains aient fait savoir publiquement que les Etats-Unis souhaitaient un Liban libre de toute occupation étrangère, une fois un traité de paix signé, ils ont envoyé le signal inverse à Damas. Les Américains n’ont pas compris qu’Assad ne signerait un traité de paix que si les avantages pèsent vraiment plus lourd que les bénéfices stratégiques d’occuper le Liban. Cette occupation a en outre un intérêt économique. Le revenu direct et indirect dérivé de la présence syrienne au Liban est par moment un facteur indispensable de l’économie syrienne.
Le groupe d’étude mené par Baker et Hamilton a proposé une coopération avec la Syrie pour stabiliser l’Irak. Or, ce que veut Assad, c’est la fin de l’investigation sur le meurtre de Rafik Hariri, l’abandon de la poursuite du tribunal international, une main libre au Liban et la possession du Golan sans conditions. Ces termes sont-ils acceptables ?
Un accord de paix israélo-syrien est un prélude à un accord israélo-libanais – ce qui veut dire que le pays du Cèdre devra à jamais se perdre dans le protectorat syrien.
Un territoire palestinien dans la Grande Syrie ?
La Syrie n’a jamais reconnu la légitimité de l’établissement de l’état d’Israël dans le mandat de Palestine par « l’impérialisme ». Elle a développé depuis un rôle pivot de défense des causes pan-arabes, au sommet desquelles se trouve la lutte contre Israël. Les relations qu’entretient la Syrie avec les anciens composants du Levant : la Jordanie, les Palestiniens et surtout le Liban, furent influencées par ce que la Syrie conçoit comme ses droits et devoirs envers ces territoires. Comme le souligne l’écrivain Patrick Seale, la Grande Syrie se perçoit comme le défenseur du Levant contre le Grand Israël. Le régime rêve probablement encore de voir le mouvement national palestinien faire partie de cet ensemble, à l’instar de ce qui se passait dans les années 1920.
En attendant le « parapluie nucléaire » iranien
Si l’Iran réussit son projet et devient une puissance nucléaire, la Syrie sera face à un dilemme. D’un côté, sa dévotion pour la cause arabe la contraindrait à partager de l’anxiété. De l’autre, elle est la seule nation arabe à ne pas se sentir menacée grâce à l’alliance stratégique avec l’Iran. La Syrie verrait la bombe iranienne plutôt comme une arme de dissuasion face à Israël et l’Irak – et par extension aux Etats-Unis dont la marge de manœuvre se réduirait dans la région.
Comme l’intitule un quotidien iranien, Kayhan, proche du chef suprême Ali Khamenei : « L’Iran nucléaire éradique le prestige nucléaire d’Israël ». On comprend que la Syrie aurait envie d’un pareil allié.
La présence de la Syrie à Annapolis peut être gênante, car Damas a toujours proposé des projets d’accord contraires aux intérêts israéliens et occidentaux dans tous les forums pan arabes ou internationaux. Un exemple précis : la Syrie est responsable des changements négatifs survenus dans le plan saoudien de mars 2002, aboutissant au plan arabe actuel qui inclut le droit du retour.
A mon avis, seule l’évaluation de l’impact d’une frappe – israélienne ou américaine - sur les sites nucléaires iraniens, peut faire changer la stratégie régionale de la Syrie, car une telle frappe mettrait encore plus de pression sur les états voyous au Moyen-Orient.
L’attaque aérienne du 6 septembre contre les « sites nucléaires présumés » a probablement secoué la confiance des leaders syriens au sujet de l’invulnérabilité iranienne. Aussi, les Syriens peuvent-ils se servir de la conférence comme un thermomètre pour mesurer les plans futurs des Américains ou encore, plus faire preuve de leur « bonne volonté » comme une forme d’assurance au cas où les choses se passeraient mal…
Les Etats-Unis, l’Europe et les autres puissances réunis à Annapolis devront s’assurer que la participation de la Syrie ne servira pas d’excuse pour prodiguer sur le régime des bénéfices comme « la libération » du Golan, la reconnaissance aux Syriens des « droits, intérêts et rôle positif » au Liban ou encore l’abandon de l’enquête sur l’assassinat de Rafik Hariri.
Le régime de Damas devra voir à Annapolis un front uni qui exerce sur lui une forte pression, avant tout pour cesser le soutien au Hezbollah et aux radicaux palestiniens et ensuite, pour sortir de l’alliance avec l’Iran.
Ely Karmon, chercheur à l’Institut Anti-terroriste, Centre interdisciplinaire de Herzliya













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