Aucun témoin qui a connu le Seigneur Jésus-Christ sur terre, aucun apôtre en particulier, ne nous a laissé un portrait de son apparence physique. Sa taille, par exemple, nous reste inconnue. Saint Paul, à qui le Seigneur apparut plusieurs années après sa mort, sa résurrection et son ascension, ne nous en apprend pas davantage. Il a fallu attendre le vingtième siècle pour que cette lacune soit enfin comblée, par le révérendissime Benny Hinn. Plein d'onction, le pasteur raconte comment il eut un jour l'insigne privilège d'observer d'assez près et suffisamment longtemps le Fils de l'homme, pour pouvoir estimer sa mesure : six foot à six foot-two. Autrement dit : entre 1,80 m et 1,85 m. Le pasteur nous signale également que Jésus possède un regard très perçant, ce qu'on soupçonnait déjà un peu. C'est par ailleurs à la réalité de cette rencontre exceptionnelle, que le télévangéliste attribue son succès planétaire incontestable.
Car les hypnotiseurs de métier le reconnaissent eux-mêmes : «Monsieur Benny Hinn est un pro, un maître de notre art, un vrai quack professionnel.» Les lecteurs qui ne parlent pas l'américain, noteront ici qu'un quack est le terme pérojatif employé outre-atlantique, pour désigner un charlatan, un médicastre qui vend de la poudre de perlinpinpin. Mais comment puis-je affirmer si tranquillement une pareille énormité contre l'homme de Dieu ? C'est tout simple : il circule sur internet une vidéo sur laquelle chacun peut voir Benny Hinn, doigt pointé au ciel, en train de jeter une terrible malédiction sur tous ceux qui diraient du mal de son ministry. Comme depuis cet article, je continue, non variatus, à assurer mes cours de zoologie ecclésiale à l'Opéqui, même en tenant compte de la patience de Dieu à mon égard, il faut bien en conclure que le ministry de Mr. Benny Hinn est celui d'un quack.
L'ombre rapide du busard a zébré le sol, les regards levés fouillent l'azur en quête du rapace de haute volée. Il est là ! chacun ne peut se retenir d'admirer le magnifique oiseau ; silhouette idéale, œil abyssal, serres implacables... c'est un peu comme s'extasier devant un avion de chasse ; sommes-nous donc bien pervers que d'être toujours fascinés par ces engins de mort ! Admettons-le, Benny Hinn mène impeccablement son affaire : Logistique, publicité, musique, décors, costume, mélopée et bruques rugissements, tout concourt à la perfection. Aujourd'hui, porté par le vent puissant des hautes alitudes et du succès, l'oiseau de proie se dirige vers le pays de Chantecler ; bientôt, en cercles concentriques, il descendra sur la capitale. Déjà quelques coqs attentifs ont sonné l'alarme à l'attention du reste de la basse-cour.
Si j'ai parlé en termes admiratifs des falconidés, c'était uniquement au point de vue professionnel du naturaliste que je suis ; mais à titre personnel, je m'intéresse davantage aux gallinacés, desquels je me sens plus proche. J'aime les coqs, les poules et les poussins. Et réfléchissant à la circonstance, après avoir constaté à quel point M. Benny Hinn faisait formidablement bien son métier de quack, il m'a semblé que les coqs ne faisaient peut-être pas suffisamment bien le leur. C'est donc à toi, ô coq évangélique, que je veux m'adresser maintenant.
Toi qui connais presque par cœur ton Nouveau Testament, qui l'enseignes aux autres, je ne prétends pas t'apprendre le ministère qu'il réserve au coq. Tu sais comment jadis, par son chant fidèle et ponctuel, il jeta dans la conscience de Pierre, un charbon embrasé. Tu sais comment à l'instant précis, où pour la deuxième fois il fit résonner son clairon, le Seigneur chargé de liens traversait la cour, et qu'à ce signal, se retournant, son regard croisa celui de l'apôtre. Honte et douleur, qui nous accablent avec lui ! Ton ministère, coq, l'histoire évangélique te l'indique assez clairement, consiste à provoquer le moment ou, de nouveau, se croisent, les regards du Seigneur avec celui de son enfant. Tout est là, dans cet échange d'un instant, lorsque les yeux du Roi, trop purs pour voir le mal, consument dans un cœur les racines du péché. S'Il t'a créé, coq, c'est afin que par ton chant tu concoures à de telles rencontres, capitales et salutaires.
Mr. Quack a été fidèle dans son business. Coq, je crois que tu as manqué au tien. Je t'entends caqueter tous les jours sur les évangéliques ; je lis tes revues, j'écoute tes conférences, je regarde tes débats. Tu y parles de toi, de tes collègues, de ton poulailler, des diverses sortes de basses-cours qui existent, et de la grande fédération de basses-cours dont tu rêves. Bien, et sur Jésus-Christ ? Pas un mot !! Crois-tu donc avoir épuisé les richesses de la Parole de Dieu, que je ne lise jamais sous ta plume une méditation sur l'Incarnation, sur la Rédemption, sur la Résurrection ? Ou ne sont-ils plus pour toi que de pauvres articles de catéchisme, sans rapport avec les besoins des hommes de ce siècle ? Non, tu t'en défends... seulement je constate que tu es plus préoccupé des évangéliques que de Jésus-Christ. Avec méthode et obstination, tu recherches la visibilité auprès des médias. Visibilité des évangéliques, de celle de Jésus-Christ il n'est guère question. Sais-tu bien que Pierre, pour sa part, était parfaitement visible, tandis qu'il se chauffait au feu clair des soldats ? Coq qui fit pleurer le fils de Jonas, crains d'avoir à pleurer à ton tour, lorsque le Maître se retournera.
Je vais maintenant examiner avec toi si cette croissance des évangéliques dont tu te flattes, et te réjouis dans maintes déclarations, correspond ou non à une réalité spirituelle. Puisque tu as fait ta théologie, tu sais que le péché s'est étendu à tout notre genre, et qu'il revêt une forme particulière, propre à l'espèce. Chez les gallinacés, et plus particulièrement chez le mâle, il s'identifie sans peine. Leur prophète Jean, le dépeint dans ses fables :
''Se croire un personnage est fort commun en France. On y fait l'homme d'importance, Et l'on n'est souvent qu'un bourgeois : C'est proprement le mal François. La sotte vanité nous est particulière. Les Espagnols sont vains, mais d'une autre manière. Leur orgueil me semble en un mot Beaucoup plus fou, mais pas si sot.''
Or donc, je passais l'autre jour dans un petit village du centre de la France. M'entretenant avec mon hôte sur la situation spirituelle de la région, il me dit : Nous sommes ici particulièrement bénis. Voyez, le village compte cinq églises évangéliques, pour à peine trois mille habitants. Surpris, je convins avec lui qu'il fallait certes se réjouir d'une croissance aussi merveilleuse. Cependant, la journée passée, je me pris à penser dans mon lit que ces cinq églises étaient peut-être le résultat de quatre divisions. La suite de la nuit devait malheureusement me donner raison. Vers deux heures du matin, me voilà réveillé par un chant de coq. Un deuxième, qui ne voulait pas être en reste, lui répond. Trois autres se joignent au concours, et ainsi de suite jusqu'à l'aube. Il y avait donc cinq coqs dans le village ; manifestement plus préoccupés de se faire entendre que d'annoncer le lever du soleil. Tout était dit.
Cher coq, sans hésiter tu confesses n'être qu'un pauvre pécheur : tes articles de foi t'y obligent. Aies donc maintenant l'honnêteté de le nommer, ce péché, propre à ta charge ; il te menace et t'atteint si souvent ! : sotte vanité. Car ne jamais vouloir mettre un nom sur le péché, revient à contredire le crédo que tu récites. Si en ce qui te concerne tu n'es ni vaniteux, ni orgueilleux, ni égoïste ni jaloux, comment donc es-tu encore un pauvre pécheur ? Le Seigneur est juste pour pardonner, quelque péché que nous lui confessons, et miséricordieux pour nous aider à le surmonter. Mais que si tu persistes à te considèrer comme un coq au-dessus des maladies particulières à l'espèce, jamais tu ne pourras honorer la vraie fonction d'un coq. Prend exemple sur Mr. Quack : lui ne dit jamais du mal de ses collègues ; il les comprend, il sait la difficulté de l'exercise, et il a bien conscience de partager avec eux les mêmes ambitions et les mêmes ficelles.
Je sais, coq, c'est long et pénible, comme une extraction de dent (excuses-moi, j'avais oublié que tu n'en a pas), mais je suis obligé de te parler sur un dernier point, le plus douloureux. Tu possèdes un défaut congénital : la vanité, mais aussi une qualité native : le courage. Non, qu'il n'y ait pas de peur en toi ; au contraire, comme tous les oiseaux tu es un animal peureux. Mais toi, tu as de plus la peur d'avoir peur, ce qui est proprement le courage. Car où serait-il le courage si on avait pas peur ! Un mot te fais frémir : lâcheté. Et dans ton refus d'être lâche, sans autre arme que ce bec sans dents, tu te jettes sur un plus fort que toi, pour défendre ta couvée. Beau courage. Eh bien coq, je suis attristé d'avoir à te le dire, dans cette affaire tu as laissé la peur te vaincre, tu as été lâche.
On t'entend aujourd'hui dénoncer Mr. Quack, et tu escomptes bien en récolter une réputation de coq courageux. Cependant que braves-tu ? Sa malédiction ? C'est du vent. En vérité tu dénonces sans risque quelqu'un dont chacun peut voir à l'évidence qu'il ne ressemble en rien, par ses attitudes, à Jésus-Christ. Il repartira vers d'autres contrées, comme il est venu dans la nôtre ; quelques remous médiatiques plus loin tout sera oublié. Par contre, sur les quacks qui dans notre pays ont pignon sur rue pour ridiculiser l'Evangile de Jésus-Christ, tu restes étrangement muet ! Tu établis un bel argumentaire pour démontrer que les prodiges de Benny Hinn sont des impostures. Manifeste donc le même zèle pour la vérité lorsqu'il s'agit de confondre les menteurs de ton pays, qui à ta porte, prétendent ressusciter les morts, multiplier les pains, guérir le cancer à volonté, et parler le chinois sans l'avoir jamais appris ! Ah, mais je vois ton embarras : tu crains de voir s'éloigner de toi la visibilité évangélique, que tu convoites tant ; car aujourd'hui, radio, télévision, ce sont bien les quacks qui en tiennent les manettes. Comment en auras-tu ta part, sans vendre un peu de vérité, au prix de quelques silences oecuméniques ? Il te faut donc recourir à des formules évasives : «Il y a diversité de sensibilités spirituelles dans notre grande famille... mais nous avons tous un socle commun, et le même but... du reste, Dieu peut de nos jours comme autrefois, accomplir de tels prodiges.» Je n'en doute nullement, coq. La question n'est pas là ; elle est de savoir si les miracles allégués ont réellement eu lieu ou non. Tu avais très bien compris.
Bel oiseau à la stature altière, au panache gracieux, et à la voix de ténor, ces dons, ton Créateur te les avaient donnés afin que tu fasses retentir la vérité, vérité des faits, vérité de l'Evangile ; car l'Evangile est avant tout un fait. Puisque ton cœur a été à ce point faible que tu as cédé aux intimidations des menteurs, qu'on te place maintenant sur le clocher de cette église qui ne considère plus la vérité comme sacrée ! Tourne donc à présent, sous l'impulsion d'un vent toujours changeant, puisque tu n'as pas voulu suivre celui de l'Esprit de vérité. Que les gens te regardent et te nomment : girouette ! Souffle la mode, tourne girouette, au gré des sottises et des vanités du monde ! Car tel est ton jugement !
Coq ! mais à présent tu pleures... tu goûtes aux larmes amères de Pierre, celles qui ne montent que par l'amour réel pour ce Seigneur, qu'on a trahi. Trahi par faiblesse, par peur, par sotte confiance en soi. Arrête, ou je pleure avec toi. Là, tu t'es calmé... Entends-tu à présent, dans ta poitrine, ce battement sourd qui va s'amplifiant. La couvée... que dira le Maître qui vient, s'il trouve le nid ravagé, les enfants emportés ou blessés. C'est maintenant un tambour dont tu ne peux contenir la charge, il ne bat que pour Lui !
Ô Coq gaulois, toi qui stupéfias César par ta bravoure, ô coq protestant que les dragons du petit roi qui se prenait pour le soleil ne purent bâillonner à toujours, ô coq évangélique perché sur tous les bûchers ; ta crête se relève, écarlate d'un sang que tu es prêt à verser ; ton œil s'injecte du feu pris à l'autel divin, tes ergots s'aiguisent à l'épée de l'Écriture. Terrible serviteur du Dieu fort, tu te précipites dans l'arène, et tu boutes le quack hors de l'Église !
Pierre ROXANAR
Professeur d'Histoire naturelle et surnaturelle à l'Opéqui.
http://opequi.free.fr/













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