Le pire (info # 010511/7) Analyse Par Stéphane Juffa © Metula News Agency
C’était il y a douze ans tout juste, j’avais été invité par Giora Spiegel, l’un des footballeurs légendaires du sport israélien, - à l’époque entraîneur du Maccabi Haïfa et aujourd’hui manager de Beitar Jérusalem -, à assister à la rencontre qui opposait précisément l’équipe de la cité portuaire du Nord à celle de la capitale. Giora avait bien fait les choses, il m’avait réservé deux places dans la tribune officielle, aux côtés du président de Haïfa, l’importateur de voitures et le propriétaire de Hertz-Israël, Yankélé (Yakov) Shakhar.
Cela se passait dans le stade de Kiriat Eliézer, à deux pas des docks, et ce fut le début d’une soirée que jamais je ne parviendrai à effacer de ma mémoire.
Du match, je ne me souviens pas grand-chose, uniquement qu’il se disputa sur un rythme élevé et qu’il avait été dominé par les Beitari, qui enlevèrent d’ailleurs le titre national durant cette saison 95/96.
Le stade était plein à craquer, et Shakhar, agité, se tournait fréquemment vers moi pour me faire part de ses commentaires. Je garde en mémoire le regard ébloui d’un jeune de Kiriat-Shmona, Arik Boukhbout, que j’avais fait bénéficier du second billet de faveur.
Puis la foule vida Kiriat Eliézer. Les projecteurs s’éteignaient déjà lorsqu’Arik et moi reprîmes la route du Doigt de la Galilée. Nous discutâmes brièvement de la partie et de l’ambiance qui y régna : le spectacle avait été digne des rencontres des championnats européens.
J’avais hâte, toutefois, de savoir comment se déroulait la manifestation de Kikar hamedina, à Tel-Aviv. Il s’agissait d’un grand rassemblement des supporters du processus de paix avec les Palestiniens, qui se tenait à un moment d’Israël où le 1er ministre, Itzkhak Rabin, se trouvait de plus en plus isolé, politiquement, dans sa volonté de parvenir à un accord avec Yasser Arafat. Il est vrai que les attentats collectifs se multipliaient en Israël et que la droite les attribuait à la naïveté de Rabin.
J’avais, quant à moi, un respect profond pour cet homme, dont j’avais quelques fois partagé la table familiale. Auprès de ses enfants et petits-enfants, c’était un homme timide, qui gardait son coin et n’intervenait dans la conversation que de manière espacée. Au risque de proposer un cliché éculé, je dirai qu’il était impossible, à le voir dans cette situation, d’imaginer un seul instant qu’il put occuper la plus haute fonction exécutive de ce pays.
Derrière cette apparence, on devinait cependant un personnage éminemment intègre, qui économisait ses paroles pour ne pas dire n’importe quoi. Quand il s’exprimait, il le faisait lentement, comme quelqu’un qui honore le poids des mots.
Ce samedi, j’avais longtemps hésité entre participer à la manifestation de Tel-Aviv et assister à la partie de foot à Haïfa. C’est la promesse que j’avais faite à Arik qui détermina mon choix. Reste que, durant tout le match, je craignais que la manifestation ne tournât au fiasco, que la grande place qui, depuis, a pris le nom d’Itzkhak Rabin, ne soit qu’à moitié remplie, alors que le Likoud et les partis religieux y faisaient le plein à chaque sortie.
Je craignais autant pour l’homme Rabin que pour ses idées ; ce monsieur ne méritait pas de camouflet de la part du peuple qu’il dirigeait. Une jeune nation, qu’il avait d’abord servie sous l’uniforme dès son adolescence. Il avait gravi tout les échelons de la hiérarchie militaire, de partisan du Palmach, lors de la Guerre d’Indépendance, au poste de chef d’état-major, durant celle des Six jours.
On alluma la radio. Je poussai un ouf de soulagement en entendant les applaudissements d’une foule qu’on sentait compacte. La manifestation avait réuni environ 200 000 personnes selon les commentateurs. Les discours et les artistes de variété se succédaient à la tribune, nul doute, le camp de la paix venait de prouver qu’il représentait encore un grand courant, et qu’il ne s’était pas noyé, comme on avait pu l’appréhender.
Arik et moi traversions précisément la bourgade de Rosh Pina, nous n’étions plus qu’à vingt minutes de Kiriat-Shmona, une demi heure de Métula. Dans ma tête se bousculaient les images des récents journaux télévisés, sur lesquelles on voyait les supporters du Likoud manifester bruyamment, à Jérusalem, devant le poster, devenu image d’infamie, de Rabin coiffé du keffieh d’Arafat. Je revoyais David Lévy, haranguant la foule haineuse depuis un petit balcon, et je pensais que le rassemblement de Tel-Aviv rétablissait l’équilibre et la dignité du pays.
Puis il y eut une première et brève interruption du programme de la radio : "on avait entendu des coups de feu alors que le 1er ministre était en train de quitter l’estrade". Mais quand, dix minutes plus tard, à l’occasion d’un nouveau flash, la journaliste fit état de trois coups de feu, je pris immédiatement conscience de l’étendue de la tragédie. Me tournant vers Arik Boukhbout, je me rappelle lui avoir dit : "Rabin est mort !".
Mon jeune camarade faillit s’étrangler devant mon affirmation ; ce n’était que la deuxième annonce à la radio, la nuit était paisible, on n’y avait pas encore fait allusion à un attentat, et mon affirmation semblait émaner de la bouche d’un illuminé. "Comment peux-tu dire une chose pareille", s’écria Arik atterré, "tu racontes n’importe quoi !".
"Lorsque l’on tire une fois, on peut manquer sa cible, mais s’il a pu tirer trois fois, il a tué Rabin", fut ma réponse. Arik était presque fâché, jusqu’à son domicile, la radio ne donna pas d’autre détail. Durant les derniers kilomètres, nous ne nous adressâmes pas la parole, il était dans ses idées, moi, j’étais dans les miennes. Nous nous séparâmes sans un mot.
De retour chez moi, je répétai ma conclusion funeste à mon épouse, qui eut la même réaction que Boukhbout : "Comment peux-tu dire des choses pareilles, tu n’en sais rien !".
Puis ce fut l’amère confirmation de mon analyse. Par Sky News, pour commencer, citée avec précaution par la 1ère chaîne de télévision. Quelques minutes plus tard, face à l’entrée des urgences de l’hôpital Ichilov, Eitan Haber, le fidèle homme de confiance de Rabin, lut le terrible communiqué : "Le gouvernement d’Israël annonce avec tristesse le décès du premier ministre Itzkhak Rabin (…)".
Je sus instantanément qu’on venait d’assassiner "mon Israël", que plus rien ne serait jamais comme avant, et que le meurtre d’un 1er ministre par les mains d’un Juif faisait de mon pays un pays comme les autres. Pays qui, au fil du temps, perdrait sa différenciation éthique, que des hommes comme Rabin tenaient ancrée dans la terre d’Israël. J’ai refermé la porte de mon bureau et j’ai pleuré toute la nuit. Moi qui n’avait plus pleuré depuis l’âge de dix ans et qui n’ai pas versé une larme depuis, j’ignorais que l’on put pleurer aussi longtemps.
Hier soir, j’étais de retour à Kiriat Eliézer. Jour pour jour, heure pour heure, par le plus grand des hasards, les deux mêmes équipes du Maccabi Haïfa et de Beitar Jérusalem se rencontraient à nouveau. Etait-ce, de ma part, une quinte de masochisme ou une tentative d’exorcisme, je suis incapable de le distinguer. Il fallait que j’y sois, c’est tout.
Avant le coup d’envoi, des jeunes footballeurs avaient déployé une immense banderole noire devant l’un des buts. On y lisait qu’ils n’oublieraient jamais leur ami et coéquipier Ran Hadjadj, 16 ans, tué lors d’une rixe entre jeunes, alors qu’il tentait de séparer les protagonistes. Durant une minute de silence, on commémora également la mémoire d’un responsable de la sécurité du stade, tué à la sortie d’une boîte de nuit, dans l’exercice de sa profession. Décidément, la violence quotidienne fait des ravages en Israël.
Mais quand le speaker salua la mémoire d’Itzkhak Rabin, une abjecte rumeur, faite de sifflets et d’injures, monta des 2 500 supporters de Beitar. Des insultes ponctuées de hurlements de zével (ordure), du nom de l’assassin, Igal Amir, que scandaient triomphalement ces voyous.
Des autres gradins, la rage de l’indignation montait, silencieuse. On attendait qu’il se passe quelque chose, que la police s’en mêle, que les joueurs refusent de jouer, que l’arbitre s’en aille, mais rien de tel n’advint. Le public suivit, abasourdi, le déroulement normal de la rencontre.
A l’issue du match, la direction de Beitar a fermement condamné le comportement de ces enragés, mais s’est empressée de l’attribuer à "une poignée" du public hiérosolomytain. C’est faux. Je les ai regardés attentivement, au moins quatre supporters sur cinq ont participé à ce lynchage de la mémoire.
Le 1er ministre actuel, Ehoud Olmert, qui soutient Beitar depuis sa plus tendre enfance, et qui a aidé le club à ne pas boire la tasse, alors qu’il se trouvait au bord du dépôt de bilan, a confirmé, ce lundi matin, mon observation. S’exprimant devant un parterre d’hommes d’affaires, Olmert a affirmé : "Je déteste ces brutes et ces gens violents, qui, excusez-moi de le préciser, constituent une partie conséquente des fans. Je veux émettre la plus claire des déclarations outragées", a-t-il poursuivi, "ce comportement – pas celui d’un petit groupe, comme certains se plaisent à minimiser l’évènement, mais d’un grand groupe, bruyant, dévastateur et possédant de l’influence – a été infect et insupportable !".
La droite et les partis religieux ont souvent reproché à la gauche israélienne de les co-accuser globalement de l’assassinat de Rabin. Parmi les tifosi dégoûtés de Haïfa, qui n’est pas une équipe constituée sur un fond politique, il y a vraisemblablement autant de conservateurs que de personnes de sensibilité progressiste, même probablement un peu plus, certes. Mais tous les supporters du Beitar présents dimanche en Galilée appartiennent à la même droite radicale, analphabète et raciste, qui, hier, a hurlé son véritable credo.
Comme l’a dit Olmert, leur attitude est intolérable, et l’on attend désormais de voir quelles sanctions concrètes l’Etat, la Fédération et le Club vont prendre contre ces archi-hooligans. Il ne faut pas laisser se normaliser un incident répugnant de cette sorte. Cela encouragerait d’autres énergumènes de l’anti-démocratie à récidiver. Cela admettrait que l’anti-démocratie s’installe définitivement en Israël.
Quant à la blessure causée par la mort d’Itzkhak Rabin, elle refuse décidément de cicatriser.













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