NDLR : En ce moment, il y a un débat sur la place de la religion dans la société québecoise, et de l'accommodement raisonnable. Il s'agit d'une notion de droit canadien (et américain) qui sert à définir dans quelle mesure la religion peut apporter sa part dans la vie en société et quels sont les comportements religieux dont la société peut s'accomoder, dans le cadre public. Le cardinal Ouellet était intervenu au Parlement pour défendre ces accommodements en faveut des religions chrétiennes. Ainsi, même si la réponse de ce lecteur du journal canadien se veut plutôt anticatholique, elle vise aussi toute foi, notamment protestante, qui refuse le relativisme.

(Au cardinal Marc Ouellet) — Votre intervention à la commission sur les accommodements raisonnables m'a fait faire un grand retour aux sermons d'antan et de tout ce qu'ils comportaient de dogmatisme, de propos accusateurs et culpabilisants et d'obligations à suivre la seule voie de la Vérité et de la Vie promulguée par l'Église.

Ainsi, si je vous comprends bien, les maux de la société québécoise contemporaine sont, pour une large part, la résultante d'un abandon important de la pratique religieuse. Un retour au bercail de l'Église catholique, de ses dogmes, de ses croyances et de son culte aurait un effet de «passage de la mer Rouge» pour notre peuple égaré et essentiellement centré sur ses valeurs matérialistes et cupides. N'est-ce pas pour le moins un peu court?

Vous semblez, d'autre part, vouloir nous assurer que la religion est le seul véhicule de la spiritualité. C'est bien cela en effet que le discours traditionnel de l'Église nous a toujours laissé croire. Il est toutefois de plus en plus largement compris et admis que la spiritualité n'est pas le propre de la religion ou d'une religion. Elle n'en est au mieux qu'une manifestation. La spiritualité existe sans la religion et même, comme l'affirment certains, elle existe sans Dieu. Que notre société soit en manque de spiritualité, j'en conviens largement. Que le retour au catholicisme d'antan soit la façon d'y remédier, je ne peux qu'en douter sérieusement et surtout ne pas le souhaiter.

Si les Québécois, dites-vous, «retrouvaient leurs symboles religieux, leurs rencontres, ils seraient plus accueillants envers les étrangers». Faut-il rappeler qu'alors que les Québécois adhéraient à tous ces symboles et étaient fidèles à toutes ces pratiques, on refusait d'admettre dans nos écoles catholiques françaises les enfants d'immigrants de foi différente et que ces derniers n'avaient d'autres choix que de fréquenter l'école anglaise, s'intégrant naturellement par la suite à la communauté anglophone. Comme modèle d'intégration, on a certes vu mieux.

Je suis d'accord avec vous que «l'Évangile insiste beaucoup sur l'amour du prochain, sur l'accueil des étrangers». Nous aurions intérêt, n'était-ce que pour cette raison, à revenir véritablement au message des évangiles et à l'appliquer à nos problèmes contemporains. Ne serait-ce pas une façon de rendre possible un « dépassement de tout le christianisme de vingt siècles et d'accepter, comme le dit Henri Le Saux, la révolution amenée par Jésus, tout de suite désamorcée, dès la première génération chrétienne»? Une Église qui dépasse le «Venez à moi» et qui pratique le «Je vais vers vous». Une Église enfin capable d'accommodement! N'est-ce pas ce qu'attendent de très nombreux ex-pratiquants? Quant à «l'intégrisme laïque», il faudrait l'évaluer en regard de l'intégrisme religieux que nous avons jadis connu.

Malgré mon profond désaccord sur votre message et votre analyse qui s'inscrivent bien dans l'exercice du rôle et des fonctions qui sont les vôtres, je continue de croire, monsieur le cardinal, que l'Église doit choisir entre une nécessaire adaptation à la réalité contemporaine, sans quoi elle disparaîtra.

Roger Thériault

Québec