Les chrétiens sous pression

Nous sommes à Karachi, devant l’Eglise Saint-Patrick. Construite en 1842, elle est la plus ancienne de la ville. Ici, sur 14 millions d’habitants que compte la capitale économique du pays, il y a 145 000 catholiques, pas moins de vingt églises principales et une centaine de petites chapelles. C’est plus qu’à Islamabad, la capitale du Pakistan, mais deux fois moins qu’à Lahore, capitale de la province du Pendjab.

Que l’on soit dimanche ou en semaine, les bancs sont pleins à chaque messe. Les femmes sont habillées en jupe longue et chemisier, les adolescentes revêtent leurs souliers vernis et des robes à volants, les garçons sont endimanchés.

Après l’office, le Père Edward Joseph nous reçoit dans son bureau. Une armoire en métal, une grande table où sont posées des piles de documents administratifs, trois chaises, et au mur, un portrait du pape Benoît XVI. C’est tout. Edward a 38 ans, le visage fin. Il se tient droit et parle calmement. Etonnant quand on sait qu’il va parler des pressions de plus en plus constantes que subit la communauté chrétienne, à Karachi et ailleurs au Pakistan.

"Les musulmans veulent anéantir les chrétiens et nous empêcher de pratiquer notre religion. L’année dernière, il y avait un immeuble en construction près de notre Eglise. Des familles musulmanes avaient déjà acheté sur plan et savaient qu’elles seraient en face de l’Eglise Saint-Patrick. Eh bien, on a eu des problèmes dès le premier jour où les musulmans ont habité dans cet immeuble ! On sonnait les cloches de 5 heures du matin, et dans la matinée, ils sont venus avec une pétition pour nous demander d’arrêter de sonner les cloches, car c’était à la même heure que le muezzin, et que ça les dérangeait." Edward est en colère quand il raconte cette histoire. "Pourquoi on devrait arrêter ? Ils n’ont qu’à déménager, non ?", poursuit-il en me prenant à témoin. Alors il demande à un employé qui se trouve dans le bureau d’aller acheter le journal. "Vous avez vu ? La semaine dernière, dans un village du Pendjab, des musulmans ont mis le feu à une église et ont menacé tous les chrétiens du village ! Ce genre d’incident, ça arrive de plus en plus !"

Le motif invoqué par les musulmans est encore celui-ci : les églises n’ont pas à sonner ou à prier sur haut-parleurs en même temps que les musulmans. Il y a même une loi pour cela. C’est la Loudspeaker and Sound Amplifier Ordinance de 1964.

Au Pakistan, "pays des purs" pour les musulmans, les chrétiens ont peur. Peur des représailles, peur des menaces, peur que l’on incendie leurs églises. Et ils se sentent différents. "On n’a rien à voir avec les musulmans, même si nous sommes pakistanais. On peut bien sûr parler de tout, mais surtout pas de religion ! Là, ils s’énervent et veulent imposer leur point de vue. Ils font de la propagande !"

A Karachi, la communauté chrétienne augmente, ce qui rassure Edwards. "Beaucoup de chrétiens du Pendjab viennent s’installer à Karachi pour trouver du travail. Alors ça renforce notre communauté." Et tant mieux car en quatre ans, il n’y a pas eu un seul nouveau prêtre. "On a de moins en moins de prêtres car ils veulent avoir une vie de famille. Alors ils abandonnent leurs études en cours de route. Ou alors peuvent officier mais attendent avant de s’engager." Karachi compte 51 prêtres. Dont deux nouveaux depuis juin dernier. "Enfin !", soupire Edward. Dans les 101 écoles chrétiennes de Karachi (ouvertes à tous et où vont d’ailleurs plus de musulmans que de chrétiens), il va parler avec les adolescents du métier de prêtre. "Si on ne fait rien pour avoir des prêtres, dans vingt ans, notre communauté s’éteint ! On n’a plus assez de prêtres." Mais pas à n’importe quel prix. Car il y a une sélection. Les séminaires religieux ne sont pas ouverts à tous et "si on ne sent pas la vocation chez un jeune, on ne l’incitera pas !"