NDLR: Gabriel Yoder ( yoder|point|mail|arobase|laposte|point|net ) fait, avec bonheur, écho, sans l'avoir lue, à mon interrogation de la semaine précédente.

Nous avons peur de regarder en face l’Histoire de notre pays. Il est plus facile de regarder ailleurs que de voir ce qui est juste devant notre porte.

Après avoir vécu plusieurs années à l’étranger dont l'Afrique, les USA et l'Europe, j’observe comme beaucoup d’autres les effets grandissants de la mondialisation. Elle occupe progressivement les différentes couches de la société modifiant les enjeux et les relations entre les peuples. La mondialisation est un fait avéré et reconnu à notre époque. On parle régulièrement de mondialisation en terme économique et financier, mais on observe aussi un phénomène de mondialisation dans le domaine culturel tel que la musique, l’écriture, le cinéma etc. En fait toutes activités à finalité lucrative se retrouveront certainement sous la tutelle ou l’influence des promesses idylliques de la mondialisation. Certains la défendent hardiment, d’autre l’attaquent avec virulence. Mais n’oublions pas que la mondialisation se fait au profit de certains et aux détriments d’autres. Pour vous donner une image, on estime que 75% des communications mondiales (toute forme confondue, Internet, presse, films, musique, livres, TV, langage, radio etc.) sont anglophones. Ce qui veut dire que les 25% restant sont à partager avec les autres cultures et nations existantes. Comme l’intérêt financier prime très souvent sur le reste et que l’appât du gain est le principal moteur pour beaucoup de gens, il n’est pas étonnant que certaine nation/culture cherchent à dominer économiquement ou autrement d’autre nation/culture. Ainsi la mondialisation par son uniformisation et sa prépondérance ne laisse pas ou peu de place à la richesse de la diversité et des différences. Mais n’avons-nous pas été créés pour vivre en harmonie? Dieu n’a-t-il pas crée un monde riche et diversifié contenant des êtres humains si uniques et si différents avec des cultures si hétérogènes?

Ce préambule introduit mon propos que voici. Qu’en est-il de l’Eglise face à ces mécanismes mondialisants? Plus spécifiquement, je vous interpelle : « ne pensez vous pas que les ambitions et les modes opératoires de l’Eglise aux 21e siècle sont sous l’influence d’une mondialisation abusive et impérieuse »? Je me pose et je vous pose cette question urgente : avons-nous inconsciemment ou intentionnellement adopté le langage de la mondialisation pour faire face aux enjeux de l’Eglise d’aujourd’hui? Je me permets de vous faire un petit rappel historique pour vous montrer la nécessité de mon interpellation. Il y a environ cinq cents ans, les premiers missionnaires sont partis du vieux continent pour évangéliser le reste du monde. Sans vouloir jeter l’opprobre sur le travail des premiers missionnaires, il n’est pas outrancier de dire que l’Eglise et la Mission ont plutôt été indifférentes et peu respectueuses de la diversité des cultures découvertes. Il ne serait pas excessif de dire que les méthodes et l’attitude adoptées par l’Eglise pendant des décennies pour propager l’Evangile s’apparentaient à une sorte de mondialisation du Christianisme avec les mêmes effets négatifs. Lors de mon séjour en Afrique, j’ai été surpris de découvrir l’imposture et les résidus d’un Christianisme d’un autre temps. L’Eglise Africaine me semblait être prisonnière et contenue dans un modèle que nous, blanc européens, leur avions imposé et laissé avec les vestiges de la colonisation. Nous avions simplement copié un christianisme européen pour le coller sur le continent africain sans aucun effort de « culturalisation ». Le message du Christ a évidemment un caractère intemporel et interculturel. Mais la vie chrétienne et notre pratique religieuse se forgent, grandissent et se développent aussi dans un creuset culturel, social et familial propre à chacun de nous. Il serait donc incongru et incomplet de penser que la foi chrétienne n’est le résultat que d’une seule expérience et la profession de foi d’un seul modèle pour tous.

Cette réflexion a démarré suite à mon retour des Etats-Unis pour l’Europe. Après avoir vécu presque trois années là-bas, la culture américaine avait naturellement influencé et changé mes perspectives et ma manière de penser. Mais même si certains de ces changements pouvaient être bénéfiques et transposables ici en France, j’ai rapidement pris conscience des incompatibilités, et donc de la nécessité de faire un travail de réadaptation sociale et culturelle pour pouvoir à nouveau interagir efficacement et durablement avec mes semblables européens. Je ne pouvais pas continuer à revendiquer ou à imposer les us et coutumes américains dans mon pays d’origine.



Malheureusement, il me semble que nous, chrétiens, Å“uvres ou églises ne mesurons pas bien les dangers et les fausses promesses que véhicule ce monde mondialisé. Je m’explique. Je fais de plus en plus le constat que beaucoup d’églises françaises, d’œuvres et ministères francophones s’inspirent et tentent de copier tout simplement ce qui se fait outre-atlantique ! Je pense que la plupart de ces "copier-coller" sont complètement inappropriés et vont se retourner contre leur utilisateur. Je ressens chez beaucoup de chrétiens français de la fascination et de la convoitise pour leur grand frère américain. Cependant, ce regard que nous portons là-bas est ébloui par ce que nous voyons. Nous ne prêtons pas assez attention aux réalités culturelles et historiques car nous méconnaissons profondément ce pays. J’ai eu l’opportunité de participer de près et de loin à la vie de grandes églises américaines telles que l’Eglise de Rick Warren. Il est vrai que mes yeux de chrétien ayant grandi dans une petite église française ont été fascinés par les oeuvres et les fruits de ces ministères. Mais ne vous méprenez pas sur l’appréciation et le jugement que nous pourrions porter sur un tel succès. Il y a plusieurs facteurs qui nous échappent, à nous francophones. Revenons à mon interpellation : avons-nous inconsciemment ou intentionnellement adopté le langage de la mondialisation pour faire face aux enjeux de l’Eglise d’aujourd’hui? Comme les missionnaires des siècles derniers, je crois que nous sommes en train de reproduire et de subir cette fois-ci en tant que colonisés les mêmes choses. Je pense qu’une mondialisation est en marche dans nos églises, avec pour conséquence les même perversions que dans le monde séculier: c’est à dire des rapports de dominant à dominé, la suprématie d’un modèle unique, d’un nivellement par le bas, la recherche de profit et d’un non-respect de la diversité et des différences culturelles.

Je déplore que les églises francophones tournent trop leurs regards vers les églises américaines dans l’espoir de trouver des solutions à leur problème. Je déplore plus encore que les ressources que nous utilisons proviennent principalement des églises américaines à travers leurs musiques, leurs livres, leurs stratégies d’évangélisation ou leurs prédications. Je ne remets pas en question la pertinence de ces ressources. Je suis convaincu de leur utilité là où elles sont débattues et appliquées. Mais je doute fort que toutes ces ressources correspondent réellement aux attentes de ma culture, de mon peuple, de mes besoins et de ceux de mon prochain. Je crois que nous avons peur de regarder en face l’histoire culturelle et spirituelle de notre pays. Il est plus facile de regarder ailleurs pour ne pas voir tout ce qui est juste devant notre porte. Nous sommes séduits par le chant des sirènes de cette mondialisation. Quels sont véritablement le contenu et la provenance de notre message pour le peuple français ? Ou bien serions-nous devenu des falsificateurs justifiant nos agitations et nos stratégies avec les moyens du monde ? Quelle est la provenance de la marchandise : Made in USA ou bien "Made in Heaven"? Je veux croire que nous défendons un Evangile qui se fait tout à tous. Alors ne serait-il pas temps de voir de plus en plus une Eglise de France, des chrétiens de France qui assument leur héritage culturel et spirituel tout en le maintenant dans une émulation de vie à l’écoute des besoins et des aspirations secrets de nos compatriotes?

Je terminerai par cette réponse clairvoyante et sans parti-pris de Bill Hybels (1) lors d’une interview par le magazine « Christianisme Aujourd’hui ». La journaliste lui demandait : « Que proposez vous (pasteur américain) pour que l’Eglise (Française) atteigne d’avantage de personnes »? Réponse : « Il faut trouver ce qui est vraiment pertinent dans votre contexte culturel, essayer de se l’approprier afin de créer de nouvelles façons de capter l’écoute et l’attention des gens pour ensuite les amener si possible au Christ » (2).
Voici une magnifique réponse pleine d’écoute et de considération qui nous invite à prendre pleinement nos responsabilités, et utiliser la créativité et les dons que Dieu a donnés aux chrétiens de France.

Notes:
1 - Pasteur de la mégachurch « Willow Creek » à Chicago
2 - Christianisme Aujourd’hui, Novembre 2007, page 15