NDLR: Dans la lignée de l'article précédent, sur l'oecuménisme et l'évangélisation, voici un point de vue du baptiste sociologue Sébastien Fath, tiré du n°150 du journal de l'Union Chrétienne des Jeunes Arméniens.

Le prosélytisme religieux se définit comme une activité qui vise, par la publicité et le témoignage, à rallier de nouveaux adeptes. A distinguer du terme «racolage», péjoratif, qui se définit comme un recrutement peu scrupuleux, où la fin justifie les moyens. Ainsi spécifié, le prosélytisme religieux n'a plus très bonne presse depuis les années 1960, dans les grandes églises occidentales. Bien sûr, le témoignage s'entend encore, mais comme à mi-voix, s'excusant presque d'oser encore appeler un non- croyant à la conversion ! Cinq propositions se sont imposées. Elles dominent encore dans la pensée générale. 1° Le prosélytisme fragilise et décrédibilise les Eglises. 2° Le prosélytisme favorise les extrêmes. 3° Le prosélytisme n'est plus socialement accepté. 4° Le prosélytisme serait anti-œcuménique. 5e Le prosélytisme serait la marque d'une lacune intellectuelle ou de sagesse. En contrepartie, l'œcuménisme était déclaré seul valable et sage ! Elles sont devenues le critère de référence des religieux prônant l'ouverture, l'écoute, la compréhension et le critère des médias soucieuses d'équilibre ! Malgré tout cela,l'inversion de tendance est amorcée, corrigée, depuis quelques années. Ce mouvement s'opère, côté protestant, sous la poussée évangélique, et côté catholique, sous celle de le Nouvelle Évangélisation lancée par le pape Jean-Paul II. Revoyons chacune de ces 5 propositions, de 1960 à aujourd'hui, à travers le crible des sciences sociales, et à la lumière des évangéliques en «quête de conversions» !

1° Le prosélytisme fragilise et décrédibilise les Eglises.

Réponse: Non ! C'est le contraire.
La première idée était qu'une église qui cherchait ouvertement à faire des adeptes ébranlait du même coup son autorité morale, car elle devenait semblable à une firme commerciale qui tentait d'élargir son marché. Sa position spirituelle se devait forte et au-dessus de la mêlée. Elle devait attirer vers elle, non par son prosélytisme, mais par son exemple. L'idée n'est pas fausse dans ses principes, mais démentie par la réalité. Il est flagrant, au xx'"' siècle, que le prosélytisme ne fragilise pas les églises. Ainsi, à l'aube de ce siècle, émergeaient les Pentecôtistes, qui regroupent 200 millions de personnes à ce jour ! (Jusqu'à 410 millions, selon certains !). Les protestants évangéliques de France ont multiplié leur nombre par sept en 50 ans, églises d'étrangers comprises. En effectifs, mais aussi en structures sociales et théologiques : Lieux de formation, associations, fédérations. Les uns et les autres ont eu une action prosélyte. A l'inverse , l'exemple des Églises protestantes de Scandinavie, l'église Unie au Canada, protestante et œcuménique (presbytérienne , méthodiste, congrégationaliste) affichent des statistiques en chute libre, des difficultés financières et une pratique faible, suite à l'arrêt de la dynamique prosélyte. Dans leur livre «The Churching of America», R. Finke et R. Stark démontrent la relation suivante : Plus une église met l'accent sur l'œcuménisme, au détriment de l'évan-gélisation plus ses effectifs reculent. Et inversement : l'évangélisation augmente le nombre. Le cartel des églises établies dans leur culture globale a connu une très forte perte d'influence, tandis que les églises évangéliques, pentecôtistes et fondamentalistes, les moins œcuméniques, se développent beaucoup. Qu'on soit alarmé ou pas, dérangé ou pas, ces faits sont sociologi-quement observables aux Etats-Unis comme en France ou au Brésil. Conclusion : Le prosélytisme renforce les églises beaucoup plus qu'il ne les affaiblit !

2° Le prosélytisme favorise les extrêmes.

Réponse: Non ! Il n'y a pas de lien organique entre les deux.
Principe très populaire surtout parmi les médias! Populaire aussi dans les synodes protestants, comme celui de l'église réformé de France à Orthez, en 1963, mais ne signifie pas que le principe soit vrai ! L'observation empirique le dément ! Certes, le prosélytisme peut favoriser les extrêmes, surtout lorsque des milieux promettent un monde immédiat meilleur ! Quand on affirme au converti potentiel que s'il ne parle pas en langues, il n'est pas vraiment chrétien, ou que s'il n'a pas jeûné tant de jours, il doit s'humilier devant Dieu car il n'a pas l'Esprit, on s'inscrit certes dans un extrémisme qui aggrave les divisions et la surenchère des élites. Mais le prosélytisme peut favoriser la modération parce qu'il est interaction avec la société extérieure. Ainsi, une secte d'initiés barricadés comme l'Ordre du Temple Solaire (OTS) était bien plus dangereuse socialement dans son enfermement, que les Témoins de jéhova, très prosélytes, en dépit des réserves que l'on peut formuler à leur encontre. Loin de raviver les guerres de religions, on peut se demander si un prosélytisme partagé pluriel : catholicisme, islam, protestantisme, judaïsme, ne serait pas propre à endiguer des sectes dangereuses, et remplir mieux le «vide absolu» de notre société de consommation. Si les grandes églises se désintéressent du prosélytisme, il est vrai que des groupes sectaires font l'inverse au prix de dérives qui mettent en péril l'équilibre des individus. Ils jouent le mythe de la santé parfaite, le succès d'un pasteur-gourou, le mirage d'une réussite économique certaine. C'est l'écho des promesses politiques ! En politique comme en culture, on constate que c'est le consensus mou qui favorise les extrêmes. Conclusion : Il n'y a pas de lien organique entre évangélisation ouverte et extrémisme. Un prosélytisme partagé pourrait réduire les extrêmes. Les unions et accords de non-agression favorisent au contraire les surenchères extrémistes diverses.

3° Le prosélytisme n'est plus socialement accepté!

Réponse: Il est mieux accepté aujourd'hui qu'il y a 50 ou 100 ans.

Le prosélytisme est socialement refusé ! Il est démodé ! Discours qui a fleuri chez les Catholiques comme chez les Protestants dés 1960 ! Ces derniers ont sabordé leur outil «la Société Centrale d'Évangélisation» en 1938, qui avait pourtant créé plus d'une centaine de paroisses. Ils ont adopté une attitude critique envers le prosélytisme déclaré dépassé, indésirable au Français moyen. Pourtant, Marc Boegner (1881-1970), dans sa stature présidentielle, combinait ouverture à la société, avec annonce directe de l'Évangile, force de salut personnel. Bienveillant envers l'évangéliste américain Billy Graham dans ses campagnes françaises, M Boegner rappelait Romains1:16: «Je n'ai point honte de l'Évangile, c'est une puissance de Dieu pour le salut de quiconque croit» Son retrait en 1961 a laissé la place à l'ouverture au monde, à la théologie du soupçon. L'offre de conversion ne se fait plus. «Pourvu que l'église soit l'Église, sans qu'elle le veuille l'évangélisa-tion a lieu.» Selon l'idée que le prosélytisme n'est plus adapté à la société actuelle! Soyons clairs ! Historiquement, le prosélytisme a toujours, de tout temps, été mal accepté par certains, voire la majorité. Il n'est ni facile, ni reçu par tous. Mais il est mieux accepté aujourd'hui qu'il y a cinquante ou cent ans. Pourquoi ? A cette époque, il pouvait se heurter à de violentes réactions, car l'identité religieuse du Français moyen était le catholicisme indiscutable. La réclame était bien moins répandue qu'aujourd'hui. En 50 ou 100 ans tout a changé : la société a ouvert au consommateur par les médias quantités de choix qui agressent à chaque instant : choix politique, commerciaux, des sens et qualités de vie, des nouvelles thérapies, des éventails religieux. Qu'il soit habitué ou saturé, le consommateur doit opter. Saturé, il peut se fermer. Mais la tradition républicaine de laïcité donne liberté au prosélytisme, à la pensée. Il y a bien un relent d'anticléricalisme. La société française est sécularisée plus que ses pays voisins. Elle nourrit une méfiance instinctive à l'égard des tentatives de conversion. Conclusion : Toutefois, de par l'ouverture sociale et culturelle actuelle, le prosélytisme religieux est plus facilement admis qu'au sortir de la seconde guerre mondiale. Exemple, l'évangéliste américain Billy Graham, en remplissant le Vel d'Hiv en 1955 a essuyé bien des critiques. Trente ans plus tard, quand il a rempli le Palais omnisports de Bercy, il a même rencontré le président François Mitterrand !

4° Le prosélytisme serait anti-œcuménique.

Réponse: Il est aujourd'hui plus œcuménogène qu'œcuménocide !
On trouve certes des optiques très prosélytes et antiœcuméniques dans certains milieux pentecôtistes et fondamentalistes. Mais on trouve autant d'exemples inverses. Ainsi, la Fédération Baptiste a une forte culture prosélyte mais un engagement œcuménique qui l'a faite adhérer à la Fédération Protestante de France, entrer en dialogue avec l'Église catholique, et participer à deux publications conjointes. A l'inverse, ne pas être prosélyte ne signifie pas automatiquement être œcuménique. Les Mennonites de France sont peu prosélytes, mais ont une ouverture à l'œcuménisme. Enfin, certaines assemblées darbystes sont aussi très peu prosélytes, ses membres se marient facilement entre eux. Mais ils sont peu ou pas œcuméniques. Le prosélytisme nuit à l'œcuménisme quand il offre le salut sur une base confessionnellement marquée, au détriment de la proclamation évangélique admise par toutes les confessions chrétiennes. Au XIX™" siècle le catholicisme était assimilé à la Grande Babylone, lieu de perdition dans lequel aucun vrai chrétien ne pouvait rester ! Les temps ont changé. Deux raisons l'expliquent:
1° La relativisation des institutions. Peu d'individus gardent une confiance aveugle dans l'institution pour leur salut spirituel comme matériel. Le salut n'est plus dans une église particulière, mais peut se trouver dans plusieurs. Un sondage récent indique que davantage d'évangéliques que de protestants croient qu'ont peut accéder au salut par diverses églises chrétiennes. Le prosélytisme des évangéliques n'est donc pas un obstacle à l'oecuménisme «L'esprit souffle où il veut» Jean 3:8
2° L'effondrement de l'emprise religieuse sur les sociétés occidentales, française en particulier. Pâques, Noël, la Trinité n'ont plus de sens pour une majorité de Français. La France devient païenne ! L'action prosélyte se fait aujourd'hui dans une large part de population qui n'a plus aucune attache religieuse, plus de socialisation chrétienne .De ce fait, il n'y a plus tellement de concurrence entre églises. Des millions n'ont plus de relation avec le christianisme. Un bon exemple est l'explosion récente de la proclamation (Kérigme) évangélique chez les catholiques comme les évangéliques par les «cours Alpha», méthode d'évangélisation de base, conviviale, mais précise. Autre exemple d'œcuménisme prosélyte et évangélique c'est la musique chrétienne engagée qui atteint un large public. Conclusion : L'évangélisation prosélyte d'aujourd'hui est davantage complémentaire à l'œcuménisme plutôt qu'opposée.

5° Le prosélytisme serait la marque d'une lacune intellectuelle ou de sagesse.

Réponse: Le prosélytisme mobilise autant de ressources intellectuelles que les autres activités religieuses.
Idée très populaire dans les médias: au sommet, tous les grands esprits devront se rencontrer ! Le terrain évangélique montre au contraire que le prosélytisme n'est pas affaire d'amateurisme, d'arriération, ou d'esprit démodé de clocher. Bien sûr, on peut citer les dérives démagogiques, du racolage, quand le «produit d'appel» est la guérison ou les miracles proposés, au risque de produire des désenchantements ultérieurs tragiques. Certes encore, on peut noter parfois un activisme évangélique où l'action prime sur la réflexion. Mais la vérité des stratégies prosélytes démontre qu'on ne peut réduire cela à de l'arriération, du simplisme, ou de la manipulation de bas étage.
Cette diversité de stratégies est impressionnante ! Elle va des opérations coup de poing dans les villes, aux actions en profondeur durant trente ans dans des tribus reculées d'Indonésie ou d'Amazonie, en passant par tous les intermédiaires : Théâtre, concerts, chorales, diaconie, formation permanente, alphabétisation, couture, cercles sociaux, groupes de soutien, affichage passif, sans oublier l'évangélisation du un à un, qui reste la méthode la plus efficace, en taux de réponse. Elle est encouragée par toutes sortes d'ouvrages et de formations adaptées à chaque contexte. Au-delà des méthodes le projet prosélyte s'articule sur une théologie de la Croix très normative, un Christ rédempteur, seul médiateur obligé du salut personnel, et sur une ecclosiologie de professant, c-à-d de convertis, en somme un «individualisme communautaire militant» ! Double articulation qui est pour beaucoup dans l'efficacité du prosélytisme évangélique. Notons son cadre social : écoles du dimanches, camp de jeunes, réunions de prières, cultes et repas fraternels, littérature pieuse, musique écoutée. Veiller à ne pas séculariser le message religieux ! Les églises évangéliques, basées sur l'engagement et la norme biblique, ont su toutefois respecter les cultures différentes des individus tout en leur permettant de penser «autrement que dans le monde» ! Ces églises de convertis, de membres engagés, ne sont ni spontanées ni l'effet d'une arriération.
Les grandes églises protestantes ont demandé à leurs meilleurs cerveaux de se consacrer à la théologie systématique et au dialogue œcuménique. Quant à elles, les églises évangéliques ont demandé à leurs meilleurs cerveaux de se pencher sur l'évangélisation en cette période post-moderne. Les convertis ne «tombent pas du ciel !» En France, sur mille personne une seule sera touchée pour devenir membre d'une église locale. L'activité prosélytique demande donc une mobilisation de ressources intellectuelles et culturelles considérables, un énorme effort militant et persévérant. Rien de spontané, d'irréfléchi, d'inférieur, qui n'atteindrait qu'un public arriéré ou simpliste. Le prosélytisme évangélique est loin de produire des imbéciles, des inadaptés culturels. Il a produit des têtes, même des chefs d'état.
Conclusion : le prosélytisme évangélique est loin d'être une activité rétrograde. Dans une société pluraliste et sécularisée comme la France, les églises n'ont qu'une alternative. Ou bien elles se conforment aux discours ambiants hostiles à toute offre publique de conversion. Elles gagnent alors la bienveillance du grand public sécularisé, et meurent lentement, étouffées sous les applaudissements. Ou bien elles affichent leur différence par une offre de salut clairement repérable, hors des dérapages sectaires, ce qui sera à coup sûr l'option qui assurera la pérennité de ces églises. Tandis que d'autres églises, distraites, fatiguées, séduites par l'air du temps, cesseront l'évangélisation pour laisser la place aux premières.

Résumé par Bernard Scheidegger, Montélimar, le 28 05 2007