"Les évolutions de certains charismatiques qui privilégient les sentiments sur la parole divine nous inquiètent mais ne nous concernent pas directement"
–René Zanellato

En ouvrant le 22 août dernier, à Chaumont, en Haute-Marne, le grand rassemblement évangélique tzigane devant un chapiteau bondé, le pasteur George Meyer, président de la mission «Vie et Lumière» ne cache pas sa joie. "Le gouvernement espagnol a reconnu nos frères grâce au travail bénéfique qu'ils effectuent pour insérer des jeunes et des personnes dans le besoin. Cela montre que le Seigneur peut faire de grandes choses, lui qui a réussi le miracle de réunir Roms, Gitans, Manouches, Yéniches et voyageurs qui ne s'entendaient pas jusqu'à l'annonce de l'Evangile", lance le prédicateur. «Je me réjouis avec vous de cet évènement qui prouve que les Etats européens reconnaissent enfin le rôle positif joué par les Eglises qui créent du lien social », ajoute Claude Baty, président de la Fédération protestante de France. « Il ne faut pas avoir peur du communautarisme surtout quand il est porté par les Eglises qui prouvent, notamment chez les Tziganes, leurs capacités à socialiser des gens qui se sentent rejetés », précise-t-il après la cérémonie. Claude Baty espère que cette collaboration entre l'Etat et l'Eglise tzigane constitue les prémices de la reconnaissance d'autres communautés.

Environ 40% d'évangéliques

Pour les Tziganes, la voie de la représentativité a été particulièrement difficile à ouvrir, qu'ils soient évangéliques ou membres d'associations laïques. Au sein des associations sédentaires spécialisées, le débat sur la capacité des Tziganes à se représenter eux-mêmes reste d'actualité. Travaillant plutôt dans le sens d'une sédentarisation, elles se trouvent sur bien des sujets en contradiction avec des mouvements tziganes qui oeuvrent dans le sens d'un maintien et d'un développement du mode de vie itinérant. « Les Tziganes adoptent traditionnellement la religion des pays où ils se sont fixés au cours des siècles ; en ce qui concerne les relations avec les pouvoirs publics, ils passent par l'intermédiaire de sédentaires sympathisants ou d'associations caritatives », affirme un travailleur social qui s'interroge sur le rôle des mouvements tziganes. Représentant aujourd'hui 120 000 membres soit environ 40% des gens du voyage, les évangéliques forment l'organisation la plus ancienne et la plus structurée. Né dans les années 50, sous l'impulsion du pasteur Clément Le Cossec qui a formé les premiers pasteurs tziganes, le mouvement s'est rapidement développé à travers toutes les ethnies tziganes. Les pasteurs tziganes ont éprouvé beaucoup de difficulté à entamer le dialogue mais du fait de l'importance de leurs groupes pouvant rassembler jusqu'à 200 caravanes, ils devinrent des interlocuteurs incontournables. "Le mouvement 'Vie et Lumière' est né après la seconde guerre mondiale, remarque un responsable d'aire d'accueil, dans une époque où les modes de vie traditionnels et les valeurs des gens du voyage se trouvaient bouleversés par l'évolution de la société. Le terrain était alors favorable pour que les gens se réfugient dans une forme de piété sécurisante qui permet d'oublier les difficultés de l'existence." D'autres expliquent de manière beaucoup plus terre à terre que les capacités d'organisation des évangéliques attirent un grand nombre de personnes. En suivant les pasteurs, elles peuvent stationner moins difficilement et profiter de l'aide des services sociaux de l'Eglise. Pour les responsables de «Vie et Lumière», le succès du mouvement puise ses racines dans les différentes vagues de Réveil qui animent le protestantisme depuis le XVIIe siècle et principalement dans le pentecôtisme anglo-saxon du XIXe siècle, implanté dès cette époque en France.

"Pour devenir pasteur chez nous, il faut beaucoup de courage"

"Nous sommes des pentecôtistes de l'ancien temps qui nous appuyons d'abord sur la Bible. Les évolutions de certains pentecôtistes et charismatiques qui privilégient les sentiments sur la parole divine nous inquiètent et ne nous concernent pas directement", remarque le pasteur René Zanellato, responsable des relations internationales. De fait, si la guérison et le parler en langues constituent des éléments importants de la spiritualité tzigane, les impositions des mains se font de manière collective et les miracles très clairement attribués à Dieu et non à tel ou tel pasteur. Pour leur très grande majorité, les pasteurs viennent des familles de gens du voyage et sont formés par des Tziganes dans l'école biblique du mouvement. Ils reçoivent une formation très pratique basée sur l'accompagnement humain des familles et sur les problèmes spécifiques au mode de vie des gens du voyage. Enfin, ils doivent faire leurs preuves pendant cinq ans aux côtés de pasteurs confirmés. "Pour devenir pasteur chez nous, il faut beaucoup de courage, car les Tziganes sont toujours accusés de tout. Celui qui se met en avant porte toutes les responsabilités et paye souvent le prix fort", raconte le pasteur Wasso Ferret, rédacteur en chef du périodique Vie et Lumière.

Au sortir de la seconde guerre mondiale durant laquelle un million de Tziganes moururent dans les camps d'internement et de déportation, l'apparition de responsables tziganes représentait un phénomène nouveau et surprenant. Cela l'était d'autant plus que l'ethnocide nazi représentait le point culminant d'anciennes politiques d'assimilation menées de manière plus ou moins violente dans la plupart des pays d'Europe. En Suisse, les enfants étaient retirés à leurs familles ; en France, dès les années 1930, la sédentarisation forcée dans des camps était considérée comme un moyen de « civiliser » les gens du vovage. Ce contexte, encore très présent dans les mentalités des gens du vovage, explique l'extrême méfiance qu'ils nourrissent vis-à-vis des sédentaires mais explique aussi que certains, confortés par une forte conviction religieuse, se soient engagés dans un combat de défense de leur mode de vie.

"Les familles qui s'arrêtent de voyager contre leur gré le vivent en général très mal, perdent leurs repères et deviennent dépendantes de l'assistanat. C'est pour cela que nous nous battons pour maintenir le droit de voyager", affirme l'un d'entre eux. Bien avant que la micro-entreprise individuelle et le micro-crédit ne soient à la mode, les assistantes sociales de l'Eglise aidaient à la création et à la régularisation d'activités de commerce et d'artisanats itinérants, plus adaptés aux réalités économiques que les métiers traditionnels de la vannerie ou de la musique qui n'arrivent plus à nourrir une famille. Dans une même logique pragmatique, l'Eglise tzigane s'implique dans toutes les questions qui concernent l'habitat adapté aux gens du voyage, les aires de stationnement et la régularisation des terrains acquis par les gens du voyage qui se voient refuser l'autorisation de se raccorder aux réseaux d'eau et d'électricité. "Nous sommes des voyageurs, mais nous avons aussi besoin de ports d'attache à partir desquels nous pouvons rayonner", remarque un pasteur qui pense surtout à la scolarisation des enfants. Dans la mesure où seulement 30% des aires d'accueil prévues par les lois Besson sont opérationnelles, les gens du vovage éprouvent d'extrêmes difficultés à stationner.

L'Eglise joue aussi un grand rôle dans la lutte contre les discriminations qui visent systématiquement les gens du voyage. Bien que présents en France depuis plusieurs siècles, ils ne disposent pas des mêmes droits que les autres citoyens, notamment en ce qui concerne les papiers d'identité ou le droit de vote. "Sur tous ces dossiers nous militons activement aux côtés des autres associations. Mais nous gardons notre autonomie car nous misons aussi sur l'efficacité d'actions constructives en organisant les grands déplacements, en évitant des conflits ou en participant à la réalisation d'aires d'accueil réellement adaptées à nos besoins", explique le pasteur Désiré Vermeersch, président de l'association sociale nationale et internationale tzigane (ASNIT) qui représente l'Eglise auprès des institutions.

Olivier Berthelin
article tiré du magazine "Le Messager", l'hebdo Protestant d'Alsace-Moselle n°36.