quelques témoignages :
Jenny Rosenstein : «Je prends juste du pain, du thé et un œuf dur».
Le long couloir sombre de l’appartement de Jenny Rosenstein, un troisième étage sans ascenseur dans le centre de Tel-Aviv, est tapissé de ses peintures et de ses cauchemars. Jenny peint sans cesse. Des fleurs, parfois. Souvent ses souvenirs du ghetto de Modilov-Podolsk, en Ukraine, où elle a été enfermée pendant deux ans alors qu’elle était âgée de 6 ans.
« Jusqu’en 1997, confie-t-elle, je n’ai pas pu parler de ce que les nazis ont fait à ma famille.» A 8 ans, Jenny perd l’usage de la parole après avoir vu sa petite sœur de 3 ans massacrée à la hache par des responsables nazis du ghetto, et plusieurs membres de sa famille fusillés sous ses yeux. A la fin de la guerre, elle est soignée pour troubles psychologiques et mauvais traitements, d’abord dans des hôpitaux russes, puis en Israël où ses parents décident d’immigrer en 1950.
Plus de soixante ans après, Jenny, 72 ans, souffre de dépression, d’insuffisance cardiaque et de rhumatismes. Mère de deux enfants qui lui rendent visite « une fois toutes les deux ou trois semaines, en vitesse», cette veuve vit des 1 100 shekels (environ 200 euros) de réparations allemandes et des 2 400 shekels (430 euros) d’assurance vieillesse qui lui sont versés tous les mois. Coiffeuse dès l’âge de 16 ans, elle n’a pas réussi à mettre d’argent de côté pour sa retraite. « Je donnais tout l’argent à mes parents, et ensuite pour soigner mon mari.» « Entre les médecins, les médicaments et toutes les factures que je dois payer, explique Jenny Rosenstein, je ne m’en sors pas. Il y a des médicaments que je ne prends pas, parce qu’ils sont trop chers. Comme ces calmants pour les nerfs, qui coûtent 350 shekels [60 euros, ndlr] pour deux semaines, et qui ne sont pas remboursés. Parfois je n’achète plus de nourriture, je prends juste du pain avec du thé et un œuf dur.»
Elizabeth Dargutzki : «J’ai mes chats, et les voisins s’occupent de moi»
«Je n’ai rien réclamé, je ne savais pas où demander. Je n’ai reçu qu’une fois 4 000 marks [environ 2 000 euros]. Tant que mon mari était là ,nous nous en sortions. Mais maintenant, je suis complètement seule ; je souffre des jambes, et les 1 700 shekels [300 euros]de la sécurité sociale ne suffisent pas», explique Elizabeth Dargutski, 81 ans, appuyée sur son déambulateur, dans la petite cour nauséabonde qui jouxte son logement, dans un quartier pauvre de Jérusalem. Une vingtaine de chats de gouttière rôdent autour d’elle. Ils ont élu domicile dans sa chambre-salon- cuisine où une odeur âcre rend l’air irrespirable. «Je n’ai que mes chats, et les voisins s’occupent de moi et m’apportent à manger pour shabbat [le repas traditionnel juif du vendredi soir]», confie-t-elle. «Quand je n’ai plus d’argent, je ne mange plus. Je prends juste une tasse de café. J’ai l’habitude. Quand j’étais cachée dans la forêt pendant la guerre je restais parfois des semaines sans manger», ajoute-t-elle.
Originaire de Lituanie, Elizabeth a perdu toute sa famille, assassinée par les nazis, alors qu’elle était âgée de 13 ans. «Nous étions dans le ghetto de Kaunas. Ils ont pris tout le monde, ma mère, mon père, mes sœurs. Comme j’étais très blonde, ils ont pensé que j’étais chrétienne. Ils m’ont dit que je n’avais rien à faire là , que le ghetto c’était pour les Juifs.» Elizabeth s’enfuit et se cache dans la forêt pendant cinq ans, jusqu’à la fin de la guerre. Elle survit grâce à une vieille femme qui l’a prise en amitié. «Elle aussi pensait que je n’étais pas juive à cause de mes cheveux blonds. Elle s’est occupée de moi comme une mère.» Dans les années 60, elle parvient, avec son mari, à fuir le régime communiste et à immigrer en Israël. «Je voulais vivre dans le pays des Juifs. Je sais que le gouvernement a besoin d’argent pour acheter des armes et pour défendre Israël. Je ne cours pas après l’argent. Je voudrais juste avoir assez pour vivre.»
Léopold Rozen : «Ehud Olmert touche quarante fois ce dont j’ai besoin»
«La seule chose qui marche encore, c’est ma tête. Tout le reste est foutu», constate, sarcastique, Léopold Rozen, 85 ans, en montrant la liste des quelque trente médicaments qu’il devrait avaler quotidiennement. Les fils du respirateur d’oxygène, auquel il est branché dix-sept heures par jour, traînent sur le carrelage de son salon, à Holon, près de Tel-Aviv.
Evadé en 1943 du ghetto de Stanislav, en Pologne, Léopold a vécu caché deux ans dans la forêt, où il attrape la tuberculose. Soigné après la guerre, il est resté affligé d’une insuffisance respiratoire qui s’est aggravée avec l’âge. Il souffre d’asthme, mais aussi d’épilepsie, de problèmes cardiaques et a pratiquement perdu l’usage d’une main, transperçée d’une balle lors de son évasion.
De l’assurance vieillesse israélienne et des réparations versées par l’Allemagne, Léopold perçoit 5 000 shekels par mois (900 euros). Une somme insuffisante pour couvrir ses frais médicaux et le salaire de la jeune femme russe qui s’occupe de lui à temps plein. Celle-ci tient le petit appartement dans un état de propreté si impeccable qu’on ne devine pas la détresse de son occupant.
«Je suis obligé soit de ne pas prendre certains de mes médicaments, soit de me restreindre sur la nourriture. Il y a des jours où je mange deux fois des œufs. Parfois, je ne mange pas de viande pendant une ou deux semaines», explique Léopold. Puis, étranglant un sanglot : «C’est dur. Je suis né dans une famille riche. J’ai honte.»
Il est arrivé en Israël en 1956 : «Les Polonais ne voulaient pas des Juifs, et personne ne voulait embaucher un invalide, privé d’une main.» Ici, il travaille comme peintre en bâtiment, puis s’essaie à «toutes sortes de métiers» pour faire vivre sa femme, aujourd’hui décédée, et leurs trois enfants.
Sa misère actuelle le secoue d’une bouffée de colère : «Le gouvernement s’en fout ! Ehud Olmert touche quarante fois ce dont j’ai besoin, et les ministres ne pensent qu’à leur salaire de 45 000 shekels [environ 8 200 euros]. Je ne demande rien, juste de vivre normalement.»