On est surpris de constater à quel point la figure du cardinal Lustiger perturbe certains bons esprits, lesquels vont jusqu’à lui attribuer des objectifs dissimulés. Ainsi en est-il de Daniel Sibony dans son récent article (1). Selon lui, le cardinal Lustiger n’aurait eu pour dessein d’affirmer son judaïsme que pour mieux attirer les juifs dans le giron du christianisme. Hélas, le raisonnement de Daniel Sibony s’apparente à une forme — heureusement atténuée — de «théorie du soupçon» qui, à force de «chercher ce que ça cache», de «décrypter le discours apparent», etc. aboutit à des spéculations hasardeuses.

La réalité est plus simple et plus encourageante : l’Eglise d’aujourd’hui, du moins dans les démocraties occidentales, a tourné la page du prosélytisme — même si des points de friction subsistent encore. Il suffit d’aller à sa rencontre pour constater qu’elle est en recherche des racines juives du christianisme, sans pour autant bien sûr abdiquer ses convictions. Ceux qui fréquentent assidûment les cours de judaïsme dans les centres communautaires le savent bien, qui croisent souvent des auditeurs chrétiens passionnés par l’étude de la Bible et du Talmud.

De même, il n’est pas rare d’entendre les membres de divers ordres monacaux entonner avec ferveur de vieilles mélodies hébraïques traditionnelles, en particulier le fameux cantique «Osseh shalom» («Il fait la paix»), pour comprendre la nature du phénomène. Pas la moindre trace de prosélytisme ou d’affirmation de supériorité, mais un intérêt sincère. C’est pourquoi Daniel Sibony a tort d’attribuer à celui qu’il nomme «le subtil Jean-Paul II» le noir dessein «de ramener les juifs qui se cramponnent à la vieille Alliance, les amener à reconnaître la Nouvelle». Il passe à côté de l’essentiel de l’action du pape, dont on peut avec le recul distinguer les axes principaux : d’une part réaffirmer les principes de l’Eglise — de son point de vue bien sûr — en portant la critique sur certaines mÅ“urs contemporaines, et d’autre part travailler avec acharnement à libérer les ­peuples d’Europe de l’Est du joug soviétique.

Quant aux relations avec les juifs, Jean-Paul II, certainement avec l’impulsion de Jean-Marie Lustiger, a accompli un immense pas en avant en reconnaissant l’Etat d’Israël en décembre 1993. En effet, cette reconnaissance rend caduc l’un des piliers de l’édifice théologique chrétien, à savoir la lamentable théorie du «peuple témoin», peuple juif éternellement condamné à errer pour expier la «faute» de n’avoir pas reconnu la messianité du Christ.

Enfin, pour en revenir au regretté cardinal, ­Daniel Sibony voit dans la volonté posthume de Jean-Marie Lustiger de faire prononcer le kaddish à l’extérieur de Notre-Dame une ultime manipulation : bien signifier aux juifs que c’est seulement à l’intérieur de l’Eglise que se situe l’aboutissement. Là encore, c’est passer à côté de l’explication la plus évidente : Jean-Marie Lustiger fut un homme sincère, il n’a jamais renié ses origines, et au moment de sa mort, il a souhaité comme tout juif que l’on dise le kaddish, voilà tout, et rien de plus banal que ce désir.

Mais au fond, peu importe l’origine du cardinal Lustiger. Il est parfaitement représentatif de l’Eglise d’aujourd’hui dans les démocraties occidentales — qui est bien différente à cet égard de certains courants catholiques en ­Pologne par exemple — à la fois désireuse de renouer avec le judaïsme, et de réaffirmer certains principes fondamentaux de la doctrine chrétienne, tout en ayant intériorisé sans réticences les valeurs démocratiques : chrétiens, juifs, musulmans, agnostiques, athées ou autres, à chacun ses convictions dans le ­respect commun du pluralisme.

(1) Libération du 13 août. Dernier ouvrage paru : le Judaïsme pour débutants, tome II (éditions la Découverte).