Analyse d'Antoine Schluchter pasteur et théologien protestant
Le protestantisme évangélique, très militant, est mû par une authentique conviction de la nécessité d’annoncer l’évangile, mais il s’enracine aussi dans un terreau d’attentes plus simplement humaines.
Le Nouvel Observateur du mois de février 2007 (édition Paris Île de France, n° 2206) a consacré un dossier de huit pages aux Eglises évangéliques intitulé « Les évangéliques à l’offensive ». Le fait que l’un d’entre eux prenne la succession du pasteur Jean-Arnold de Clermont (Eglise réformée de France) en serait un signe : « Les murs de la très respectée Fédération protestante de France... tremblent. »
Le protestantisme évangélique, très militant, est mû par une authentique conviction de la nécessité d’annoncer l’évangile, mais il s’enracine aussi dans un terreau d’attentes plus simplement humaines.
La croissance des évangéliques inquiète. L’auteur du dossier n’a pas tort quand elle évoque le vocabulaire pour le moins musclé dont il est fait usage dans des communautés de type pentecôtisant. On entendra facilement des prédicateurs parler de « gagner, de conquérir la France pour Jésus et de chasser l’esprit de pauvreté, d’oser réclamer à Dieu un statut social digne de ses enfants ». Car la théologie dite de la prospérité, selon laquelle la bénédiction spirituelle des individus se mesure à l’aune de leur prospérité matérielle, est répandue dans ces Eglises. Il n’est pas rare de voir des évangélistes et autres prophètes arriver aux réunions en tenue ultrachic et au volant d’une voiture de luxe. Certains fidèles ne comprendraient pas que leur pasteur ne se distingue pas visiblement du commun des mortels.
Lambeau de civilisation
Est-on en présence d’une logique de conquête orientée à la fois en direction du pouvoir et de l’avoir ? L’occupation de l’espace médiatique par ces communautés, dont beaucoup sont issues de l’immigration, et leur légitimation croissante sont effectivement analysées en termes de conquête du pouvoir. Ainsi, bien qu’il soit assez solide en France, le protestantisme évangélique classique constituerait un lambeau de civilisation obsolète, voué à l’insignifiance d’ici à un demi-siècle. Le mouvement est déjà beaucoup plus avancé dans d’autres pays comme l’Espagne où même le pentecôtisme traditionnel, informé et ouvert à la réflexion, est supplanté par une version très enthousiaste et syncrétiste importée d’Amérique du Sud, selon le professeur Jean-Pierre Bastian de Strasbourg.
La détresse qui accompagne les groupes lancés sur les routes du monde est immense. Quitter sa terre est toujours un arrachement. S’attacher à un nouveau pays au fonctionnement et à la culture radicalement différents est un processus long et douloureux. Ainsi les Antillais se demandent s’ils sont vraiment français, une fois débarqués dans l’Hexagone. Et beaucoup d’immigrés font l’amère expérience de plafonner socialement et économiquement.
Exprimer sa foi selon sa culture répond aussi à une logique de survie. Pour ces groupes, en situation de précarité, il est fondamental de cultiver ses racines, celles qui descendent jusque dans les profondeurs de l’être quand l’eau se fait rare en surface.
Combat spirituel
Qui dit survie dit aussi combat contre ce qui fait obstacle à l’intégration. Le sentiment de non-reconnaissance est amplifié par la suspicion dont ces communautés sont régulièrement l’objet de la part des puissances publiques. Elles mènent cette lutte en recourant à la notion biblique de combat spirituel (Ephésiens 6, 10-17, « contre les puissances spirituelles mauvaises ») exprimée avec une intensité dramatique dans la prière communautaire.
Les communautés issues de l’immigration partagent avec l’ensemble du monde évangélique la conviction d’avoir à proclamer un message de salut destiné à l’ensemble de l’humanité. Elles entendent bien porter haut le flambeau de l’Evangile là où elles se trouvent, car elles sont le fruit des missions protestantes depuis le XIXe siècle.
Les leçons du boom
La croissance des Eglises issues de l’immigration suit l’augmentation des flux migratoires. La proximité identitaire et la lutte contre la précarité qu’elles partagent avec ces populations donnent de l’efficacité à leur évangélisation. Ce rayonnement leur permet souvent de déborder de leur cadre ethnique ou national pour atteindre d’autres groupes en situation difficile et en quête de sens, qu’ils soient immigrés ou français. Cette adéquation à une situation nouvelle témoigne d’une capacité d’adaptation qui interroge les Eglises traditionnelles dont la forme de témoignage manque d’impact.
La coexistence des logiques de conquête et de survie surprend, mais n’est pas si contradictoire qu’il y paraît. Vouloir gagner le monde au Christ répond tout d’abord à son commandement (Matthieu 28, 19). Cette conquête spirituelle est aussi source de légitimation au sein du protestantisme évangélique . C’est une façon de faire ses preuves. Elle permet enfin un positionnement original dans la société civile. En donnant à la religion chrétienne un visage dynamique, ces groupes suscitent curiosité, mais aussi respect. C’est une façon de vivre sur, de passer par-dessus, les traumatismes de l’exil. Autrement dit, de survivre aux frustrations en prenant une part active à l’Histoire du Salut.
Les Eglises historiques s’inscrivent désormais dans une logique de survie et le temps de la reconquête a sonné. Elles devraient trouver une intéressante source d’inspiration dans la démarche entreprise par les Eglises issues de l’immigration.
La vraie question n’est-elle pas de prendre de la hauteur en nous détachant des logiques de survie de nos groupes respectifs et de conquête de nouveaux marchés religieux pour transmettre ensemble l’Évangile à nos contemporains ?













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