Analyse d’autant plus remarquable qu’elle a été rédigée il y a plus de quinze jours. Et même si les événements ont évolué beaucoup plus rapidement que ne le prévoyait le commentateur, la justesse de son analyse est confirmée par les développements dramatiques auxquels nous assistons depuis le putsch du Hamas dans la bande de Gaza, le 14 juin. (Menahem Macina).

Texte original : "Fight Delay: Inside the Hamas strategy" 1

The New Republic

Traduction française : Menahem Macina

Voici la transaction pratique que le Hamas propose à Israël : un armistice sans conditions préalables, en échange d’un Etat palestinien indépendant et dûment armé ; une suspension prolongée des hostilités, mais pas de traité de paix, ni de solution des questions sous-jacentes au conflit. Selon des entretiens avec ses dirigeants et les déclarations publiques de ce mouvement, le Hamas reconnaîtra Israël comme un "Etat occupant", tout en rejetant sa légitimité. En signe du sérieux de leurs intentions, les dirigeants du Hamas ont déjà tranquillement donné des assurances qu’ils reconduiront inconditionnellement la tahdia, la trêve des attaques contre Israël, qu’ils ont soigneusement observée durant l’année écoulée depuis leur stupéfiante victoire aux élections législatives du 25 janvier 2005. Ils conserveront leurs armes en sûreté, sans s’en défaire.

Malheureusement, il est à prévoir que les Européens ne tarderont pas à conseiller à Israël d’accepter cette transaction. Les Egyptiens ont déjà affirmé, en privé, qu’un armistice sans traité de paix est préférable à une autre Intifada. Et, n’en doutez pas, dans le futur, il y aura des Israéliens pour préconiser d’accepter cet accord qui est réalisable, et d’abandonner celui qui est nécessaire – c’est-à-dire, un accord de règlement final incluant une reconnaissance d’Israël. Voilà comment le Hamas espère parvenir à la légitimité et consolider ses acquis.

Israël a donc une dure décision à prendre dans les semaines, si ce n’est les jours à venir : faire l’essai d’un cessez-le-feu prolongé et permettre au Hamas de se hisser au pouvoir, ou empêcher ses pires ennemis de s’emparer de l’Autorité palestinienne (AP). En 1993, quand les accords d’Oslo ont ouvert les portes à Yasser Arafat, Israël a, sans le savoir, importé une cruelle guerre civile, attendant en vain qu’Arafat se transforme en voisin pacifique. Si Israël se fait des illusions en pensant que le Hamas est sur le point d’opérer une métamorphose purificatrice, il découvrira, en s’éveillant, que ce sont les fondamentalistes qui dirigent l’AP, sans même faire semblant d’accepter le droit d’Israël à exister.

Dès qu’ils ont appris que leur parti avait gagné 74 sièges sur 132 à l’assemblée législative palestinienne, les dirigeants du Hamas ont commencé à répandre de vagues formules à propos d’une hudna, ou trêve, de longue durée, le président du bureau politique du Hamas, Khaled Mashal, qui réside à Damas, et les principaux porte-parole du mouvement à Gaza, Ismael Haniyeh et Mahmoud Al Zahar, ont tous rapidement admis leur incapacité de se lancer dans un affrontement armé général avec Israël, pour l’instant. Ce qui impliquait, bien entendu, qu’ils désiraient être en mesure d’affronter Israël – et qu’ils prépareraient et mobiliseraient la société palestinienne en vue d’une confrontation éventuelle.

En attendant, toutefois, le Hamas propose un armistice, avec reconnaissance des lignes de juin 1967, incluant une souveraineté palestinienne sur Jérusalem-est. Ce sont les dirigeants du Hamas qui indiquent qu’il pourrait être possible de combiner cette proposition avec l’établissement d’un Etat palestinien sans "frontières provisoires", comme l’envisage la feuille de route soutenue par les Etats-Unis. En fait, ils prétendent qu'il y a une légère différence entre leur proposition d'armistice et l’accord intérimaire à long terme, avec frontières provisoires et souveraineté palestinienne, envisagé par Ariel Sharon. (Il va de soi que Sharon n'a jamais envisagé de se retirer sur les frontières antérieures à celles de la Guerre des Six Jours.)

Le Hamas présente cette vision des choses pour faciliter son accès à l’hégémonie. Il doit calmer les craintes israéliennes – et, en effet, le ministre de la Défense, Shaul Mofaz, a stupidement proclamé que le Hamas se comportait de manière "responsable" -, et donner l’assurance au Fatah que son partenariat avec le Hamas ne mènera pas nécessairement à une impasse, ni à plus d’effusion de sang. En outre – et ce n’est pas le moins important -, le Hamas veut donner aux Européens et aux Etats-Unis l’illusion d’un progrès en direction de la paix, pour qu’ils continuent à verser une aide à l’Autorité palestinienne.

En d’autres termes, le Hamas comprend qu’il doit se servir de sa victoire avec grand soin et que, s’il veut récolter les fruits du scrutin, il doit éviter de recourir aux armes 2. Ses dirigeants sont conscients des limites de leur réussite et de ses pièges potentiels, c’est pourquoi ils parlent plus aimablement que d’habitude et dissimulent leurs gourdins. Les 6 000 membres de leur branche terroriste, les Brigades Izz a-Din Al Qassam, ont reçu l’ordre de ne pas porter d’armes dans les rues, de ne pas faire de défilés commémoratifs, et de prendre leurs distances d’avec les manifestations violentes qu’ont organisées les militants du Fatah, battu aux élections

Il n’y a pas de raison, pour le moment, de douter de la volonté du Hamas de s’engager dans un armistice prolongé. Le nombre d’opérations terroristes perpétrées par le mouvement a constamment décliné depuis l’été 2004. Il y a eu seulement une explosion-suicide signée Hamas, durant cette période, à Beersheva, et encore, selon des sources fiables du renseignement israélien, fut-ce le résultat d’un "malentendu" au sein de l’organisation. Depuis le retrait des implantations et des troupes israéliennes de la bande de Gaza, le Hamas n’a pas tiré une seule roquette sur Israël. (Il a laissé cela au Jihad islamique, aux Comités de Résistance Populaire et à quelques factions des Brigades des Martyrs d’Al Aqsa.)

Ce comportement reflétait la décision du Hamas de prendre le contrôle de l’Autorité palestinienne avant de regarder à nouveau du côté d’Israël. En effet, l’accord du Caire – conclu entre le Hamas et le Président de l’AP, Mahmoud Abbas, en mars 2005 – contenait un simple engagement mutuel : une trêve dans les actions terroristes en échange d’élections. Ces derniers jours, la direction du Hamas a véritablement inondé Abbas de compliments pour avoir respecté sa part du marché. Maintenant, ils veulent qu’il accepte un armistice. La raison qui pourrait l’amener à accepter cette idée est claire : il n’est pas en mesure de parvenir à un accord de règlement final, à la fois parce qu’il est maintenant plus difficile de résoudre des questions (telles celles de Jérusalem et du droit au retour), qui ont empêché de parvenir à un accord à Camp David en 2000, et parce que la puissance du Fatah s’est amenuisée. C’est pourquoi une hudna serait préférable à quoi que ce soit d’autre.

Aux yeux des dirigeants du Fatah également, une hudna n’est pas exclue, quoique le mouvement proclame toujours son adhésion aux principes d’Oslo, d’une paix sans reconnaissance d’Israël. Après tout, même Arafat travaillait à un "statut d’Etat fugitif" (runaway statehood), où les Palestiniens acquerraient l’indépendance sans en payer le prix par des concessions menant à une situation formelle de "fin de conflit, fin de revendications". La menace demeure que, si on ne leur accorde pas un statut d’Etat fugitif, les Palestiniens se détournent graduellement de la perspective d’un petit Etat aux côtés d’Israël. Ce danger – que les Palestiniens choisissent de s’effondrer dans les bras réticents d’Israël – est le plus grand défi auquel est confronté Israël. Deux Etats sans la paix, par opposition à deux gouvernements luttant au sein d’un même pays – tel est le choix, en définitive.

A ce stade, personne ne peut dire si la victoire du Hamas sauvera l’AP de l’implosion et de la désintégration, ou si elle hâtera cette désintégration. A l’intérieur du Fatah, une violente querelle fait rage, et l’avenir de l’organisation est incertain. Le dispositif palestinien de sécurité – 60 000 hommes armés – est en plein désarroi. Les "clans armés" qui contrôlent réellement les territoires, qu’il s’agisse de groupes politiques ou de clans locaux, montent en puissance. Entre temps, le Hamas n’ose pas essayer d’affirmer son autorité.

Sur le terrain palestinien, la seule partie jouable est une version locale de ce qu’on appelle, en France, la "cohabitation" – un régime dans lequel un président travaille côte à côte avec le Premier ministre d’un parti rival. Mais la situation palestinienne est beaucoup plus compliquée, parce que le président est aussi le chef de l’opposition, et parce que la majorité parlementaire est un parti qui fonctionne également comme un organe clandestin. C’est un système à deux armées hostiles : l’appareil de sécurité, sous le commandement du président, et les milices, sous le commandement du parti majoritaire. (A ce propos, le Hamas envisage déjà d’élever les Brigades de Qassam au statut dont bénéficient les Gardiens de la Révolution en Iran.)

Pour parvenir à un accord de cohabitation, le Hamas consent à permettre que le Cabinet soit composé de technocrates plutôt que de fonctionnaires du Hamas, montrant qu’il préfère dominer que gouverner. Ses dirigeants ne se bercent pas de l’illusion que la débâcle électorale du Fatah signifie la mort de ce parti, qui est profondément enraciné. En fait, le Fatah a sept fois plus de fusils que le Hamas, et, selon mes calculs, il aurait pu réaliser un score électoral presque égal à celui du Fatah, si tant de votes n’avaient pas été éparpillés entre les 76 dirigeants du Fatah, qui se présentaient en indépendants et qui perdirent. Aussi, au moins dans un avenir proche, le Hamas n’affrontera-t-il pas le Fatah, mais choisira plutôt de coopter son rival et d’éroder graduellement son pouvoir. Pour le moment, Le Fatah conserve une certaine force.

Le Hamas élabore une stratégie à long terme. Il renforce ses capacités au lieu de tirer un profit immédiat de sa victoire électorale. Il utilise Abbas plutôt que de l’écarter. Il se joint aux appareils de sécurité plutôt que d’y effectuer des purges. Il tolère les accords d’Oslo plutôt que de les enterrer. Il prend soin de ne pas déclencher une contre-réaction, à l’algérienne, dans laquelle les organes de sécurité fomentent un coup d’état pour annuler les résultats de l'élection. Pour le Hamas, l’AP devrait devenir le premier pays à être conquis avec succès par la branche locale des Frères Musulmans. Le Hamas a besoin de temps, de beaucoup de temps, pour digérer sa proie. Il a besoin d’une cohabitation sur le plan intérieur et d’un armistice aux frontières. Comme un tigre au repos, ses griffes sont rentrées jusqu’à ce que vienne le temps de repartir en chasse.

Israël et ses amis doivent décider s’ils laissent le tigre devenir fort, ou s’ils l’affrontent dans sa tanière. Tant que le Hamas n’accepte pas le droit d'Israël à l’existence et ne renonce pas au terrorisme, Israël doit geler ses accords économiques, ses mesures frontalières et toutes ses autres relations avec l’Autorité palestinienne. Il faut mettre en oeuvre un siège diplomatique et un boycott actif, conjugué avec la persévérance dans les opérations antiterroristes. Toute tentative d’inviter l’Iran à intervenir doit être mise en échec, dans un effort pour écraser dans l’oeuf ce régime hostile.

Ehud Yaari * © The New Republic

  • Ehud Yaari, dont les titres et qualifications – notamment académiques – ainsi que le sérieux de ses analyses, sont bien connus des médias israéliens et autres, est sans doute l’analyste politique israélien le plus fiable en matières moyen-orientales et arabes. Il maîtrise la langue arabe, l’anglais et le français, et a interviewé, dans leur langue maternelle, des personnalités de premier plan du monde arabe et de la scène internationale. Il est commentateur, pour les questions moyen-orientales, de la Deuxième Chaîne de Télévision israélienne, et membre associé du Washington Institute for Near East Policy. 3

Note du traducteur
1 La traduction a été effectuée sur le texte anglais qui figure sur le site de l’AIJAC. Celui de The New Republic n’étant accessible que sur abonnement. Je remercie vivement Roseline de me l’avoir communiqué, en me recommandant de le traduire au plus vite. Ce que j’ai eu à cœur de faire, et ce avant l’entrée du Shabbat.
2 Jeu de mots, uniquement perceptible en anglais, entre "ballots" – scrutin – et "bullets" – balles.
3 Cette notice biographique a été compilée par Roseline.