Six calvaires décapités en quelques jours, entre le 8 et le 18 mai. Des inscriptions qui renvoient au satanisme. Et une mystérieuse signature - « ABM » - taguée à la hâte sur des chapelles visées. Depuis, une demi-douzaine de gendarmes sont mobilisés sur cette nouvelle affaire de dégradations d'édifices religieux. Toutes les pistes semblent mener, à nouveau, un an après une série de profanations et d'incendies de chapelles dans le Morbihan et le Finistère, vers un monde à la frontière du satanisme, de l'idéologie néonazie et de la musique black metal.

Aryan black metal. Un courant extrémiste ultraminoritaire

Le black metal est une musique très sombre, froide, qui crie notamment sa haine des religions, en particulier du christiannisme. Une musique qui a fait irruption dans les cours des collèges et des lycées, et qui emprunte aussi au satanisme esthétisme et signes distinctifs. Une musique qui serait l'expression d'une nouvelle forme de contestation et de provocatioon pour les jeunes sans repères, en quête de personnalité. « Beaucoup d'adeptes des courants durs du black metal arborent ces signes pour se donner un genre, pour paraître le plus méchant et le plus extrême possible », explique Stéphane, amateur de musique metal et spécialiste de ces courants musicaux underground. « La très grande majorité n'adhère pas aux thèses satanistes ou extrémistes et s'en fichent éperdument. L'aryan black metal n'est qu'un courant ultraminoritaire du black metal. Ceux qui en font partie sont rejetés par tout le mouvement black metal. »

Profanations de 2006. Amandine et Ronan « dans le droit chemin »

Amandine et Ronan, le jeune couple accusé d'avoir commis la série de profanations et d'incendies de chapelles, en février 2006, dans le Morbihan et le Finistère, sont sortis de prison en août dernier. « Ils ont tous les deux retrouvé un travail et ils m'envoient régulièrement de l'argent pour commencer à rembourser les victimes, assure leur avocat, Me Yves Daniel. Ils vont se marier dans quelques semaines. La prison leur a vraiment permis de prendre conscience de leurs actes. Elle les a ramenés dans le droit chemin. » Et de rappeler sa conviction : « Ils n'ont jamais fait partie d'une mouvance satanique. S'en prendre aux symboles religieux, aux patrimoine, en Bretagne, c'est devenu une façon de s'exprimer. Dans les cités, on brûle des voitures. En Bretagne, ce sont des monuments. Parce-que cela se voit et parce-que ceux qui font ça savent que cela va provoquer. »

Dégradations. Des dizaines de milliers d'euros de préjudice

Les profanations d'églises, de cimetière et de calvaires se multiplient depuis quelques années en Bretagne. Avec, à la clé, un coût financier exorbitant. « Lors d'un cas précédent accidentel celui-ci, la restauration du calvaire partiellement détruit avait coûté près de 10.000 euros », témoigne Jean Loaec, le maire de Pleuven (Finistère), qui a récupéré, et confié à un restaurateur morbihannais, tous les morceaux du calvaire vandalisé. L'évaluation des préjudices subis par les sept communes visées par cette série de dégradations est toujours en cours. « Le préjudice est surtout moral, estime l'élu. La population vit très mal ces épisodes tragiques. Les gens ressentent cela comme une agression. Vous savez, par ici, on compte une association par chapelle... ». Dans le seul département du finistère, comme dans le Morbihan, on compte près d'un millier de chapelles.

C'est un mystère. Pas de traces de câbles ou de corde. Aucun impact. Pas de marque de pas ou de pneu. Rien. A Pleuven, le maire a beau retourner le problème dans tous les sens, il ne voit pas comment celui ou ceux qui ont décapité le calvaire de la chapelle Saint-Thomas, dans la nuit du 16 au 17 mai dernier, ont pu procéder. « Il avait beaucoup plu la veille. Si une voiture était montée jusqu'ici, il y aurait forcément des marques au sol. Il n'y a rien. Absolument rien ! »

Modus operandi : « Pas d'explication tangible »

Comment faire tomber un imposant mât en granit surmonté d'une croix ? « Il faut une sacrée force, estime l'élu qui désigne le socle de la croix. Il doit peser près de 500 kg. Il a été déplacé sur plusieurs centimètres ! ». « Ces structures sont très solides, certifie Pierre Floc'h, artisan spécialisé dans la sculpture et la restauration qui a notamment travaillé sur les flèches de la cathédrale de Quimper. Il faut une sacrée pression pour faire tomber de telles croix. » A mains nues ? Impossible. Avec une masse ? La plupart des croix culminaient à deux ou trois mètres de hauteur. A l'aide d'un véhicule et d'un corde ? Au moins deux des six sites dégradés étaient inaccessibles en voiture. « Nous n'avons pas d'explication à ce jour », reconnaît la procureure de la République de Quimper, Anne Kayanakis.

ABM pour « Aryan black metal »

Pas d'explication vérifiée pour la manière d'opérer, peu d'indices également. Personne n'a rien vu ni entendu. Ne restent que les inscriptions tracèes sur les murs des calvaires et des chapelles. Des croix inversées, référence au satanisme. Sur un site également, un signe étrange. Une « rune », un idéogramme issu d'un alphabet ésotérique utilisé jadis par les peuplades germaniques pour entrer en communication avec les divinités. Le signe laissé sur le calvaire du cimetière de Gouesnac'h offrirait à son détenteur « un pouvoir de protection imparable »... Autre inscription : les trois lettres « ABM », qui ne cessent d'alimenter les conversations au sein de la population. Jusqu'aux suppositions fantaisistes, comme cette référence à une improbable « Association des Bretons Mécontents ». Il en est une qui retient davantage l'attention. « Aryan Black metal ». Un courant néonazi, ultraminoritaire, de la musique black metal (lire ci-contre).

Piste sataniste : un expert désigné

Quant à la piste sataniste, doit-elle être prise vraiment au sérieux . « Elle est clairement envisagée », confirme la procureure Anne Kayanakis. Un expert marseillais, spécialiste de ce mouvement, a d'ailleurs été officiellement requis pour travailler sur ce dossier. Hier, comme les gendarmes, celui-ci se refusait à tout commentaire. « Les vrais satanistes ne se montrent pas, estime pour sa part un autre spécialiste. Secrets, ils cherchent au contraire la discrétion. » Ne serait-ce qu'une affaire de jeunes désoeuvrés ? C'est ce que pense le maire de Bénodet dont la commune a, elle aussi été visée. « Il s'agit de virées nocturnes qui tournent mal. Ceux qui font ça savent très bien que cela va provoquer un impact psychologique important au sein de la population. Beaucoup plus qu'en cassant des vitrines dans un bourg. C'est aussi plus facile d'opérer en rase campagne, loin des regards... L'enquête de proximité va payer, j'en suis certain. »

« Pas des jeunes du coin »

A quelques kilomètres de là, autre calvaire, autre maire. A pleuven, Jean Loaec est « quasi persuadé qu'il ne s'agit pas de jeunes du coin ». « On les connaît presque tous. C'est arrivé, par le passé, que des bêtises du même ordre soient commises. A chaque fois, les auteurs sont venus me trouver pour se dénoncer et réparer. Là c'est autre chose », assure-t-il. Lui a sa petite idée sur ceux qui ont fait le coup. « On a beaucoup de résidences secondaires par ici. Les faits ont été commis à l'occasion des week-ends prolongés. C'est peut-être de ce côté là que se trouve la solution. »

Enquête réalisée par Hervé Chambonnière