Jesus Camp, un documentaire controversé

Un nouveau documentaire américain arrive sur nos écrans de cinéma, décrivant les colonies de vacances dirigées par une chrétienne pentecôtiste fondamentaliste, Becky Fischer, également une fervente admiratrice du président George Bush. Jesus Camp a soulevé une forte polémique outre-Atlantique, d’une part en raison des pratiques de piété dépeintes, qui peuvent paraître choquantes, d’autre part à cause de l’orientation religieuse et politique du film, qui associe implicitement les protestants évangéliques à des partis-pris que beaucoup d’entre eux rejettent, aux Etats-Unis comme en Europe.

Le long-métrage montre des enfants parlant de leur foi avec éloquence, mais également avec une forte émotivité, ce qui a suscité des accusations de lavage de cerveau à l’encontre de Fischer. Les images où les campeurs prient pour George Bush en imposant les mains à une effigie grandeur-nature en carton du président ajoutent une tonalité politique à un film déjà fortement marqué par un esprit d’extrémisme religieux. La colonie a d’ailleurs fermé, suite aux dégradations perpétrées sur place par des opposants antireligieux, motivant les propriétaires du site à refuser le renouvellement du bail aux organisateurs du camp. Les réalisatrices, Heidi Ewing et Rachel Grady, ont défendu l’objectivité de leur travail en soulignant qu’elles ne font que reprendre les paroles des enfants et des autres personnes dont les propos figurent dans le film. Mais de nombreuses voix se sont élevées pour critiquer leurs décisions de montrer certaines scènes plutôt que d’autres. On leur reproche leur approche partisane d’un contexte religieux dans lequel beaucoup de chrétiens, dont un nombre croissant de protestants évangéliques américains, ne se reconnaissent pas.

La fédération nationale des camps et congrès chrétiens (CCCA – Christian Camp and Conference Association) a publié un communiqué pour préciser que les méthodes employées par Becky Fischer ne ressemblent pas à l’approche pédagogique et spirituelle de l’ensemble des camps et colonies chrétiennes aux USA. Selon Bob Kobielush, président de la CCCA, « le film ne représente pas l’œuvre accomplie par les camps chrétiens depuis des dizaines d’années ». D’autres responsables évangéliques à l’échelle nationale ont affirmé que le film est une piètre représentation des milieux évangéliques. Parmi eux, Ted Haggard, ancien président de l’association nationale des évangéliques américains, a dénoncé la vision biaisée du film après sa sortie, bien qu’il ait accordé des entretiens aux réalisatrices pour le tournage.

Alors que le magazine Time titrait le 19 mars 2007 « L’émergence de la gauche religieuse », soulignant l’importance croissante d’évangéliques qui rejettent la politique de George Bush, de nombreux chrétiens reprochent à Jesus Camp de perpétuer l’amalgame superficiel entre protestants évangéliques et conservatisme politique aux Etats-Unis. L’article de Time mentionne le travail de l’organisation Sojourners, sous la direction de Jim Wallis, un évangélique militant pour la prise en compte politique de considérations éthiques autres que l’avortement et l’homosexualité, focalisant sur la priorité biblique donnée à la question de la pauvreté et des droits sociaux. Auteur de nombreux livres, Wallis a récemment suscité de nombreuses réactions en écrivant : Why the Right gets it wrong and the Left doesn’t get it (« Pourquoi la droite se trompe et la gauche n’a rien compris ») , dans lequel il vilipende l’irresponsabilité des prises de positions politiques de nombreux chrétiens de droite, tout en pointant du doigt la mauvaise volonté de nombreuses personnalités de gauche dans leur évaluation des prises de positions évangéliques et bibliques. Time magazine mentionne cette émergence d’un protestantisme évangélique de gauche comme une des tendances montantes aux USA en 2007.

Si Jesus Camp n’est pas représentatif des milieux évangéliques dans leur ensemble, c’est notamment en raison de la présélection de facto des jeunes campeurs. Becky Fischer admet sans détour que les enfants déjà portés sur le militantisme religieux constituent la principale source d’inscriptions pour ses sessions. « Si je mets de l’eau dans mon vin, personne ne viendra, » a-t-elle déclaré. « Si vous voulez des choses moyennes, ordinaires comme il se fait à l’école du dimanche ou au catéchisme, c’est pas mon truc. Je veux des enfants déjà passionnés ». Elle affirme vouloir former des enfants à devenir des décideurs de demain, notamment dans le domaine de la politique. En cela, son discours plait aux adultes peu satisfaits de voir leurs enfants se couler dans le moule de la société contemporaine, cibles passives de stratégies commerciales destinées à en faire principalement des consommateurs. En visionnant le film, il est indéniable que les enfants sont passionnés et prennent du plaisir à nombre des activités qui leur sont proposés dans ces colonies. Certains argumenteront qu’il vaut mieux cela qu’un été passé devant la Playstation ou à vivre par procuration devant les séries télévisées. Rachel Grady, une des réalisatrices du documentaire, admet qu’elle a filmé surtout l’extrême droite du mouvement évangélique. Elle souligne que son objectif premier n’était pas de faire un film sur le mouvement évangélique, mais sur la manière dont certains enfants peuvent vivre la foi religieuse.

La réception de Jesus Camp en France sera certainement plombée par des obstacles culturels et linguistiques. J’ai déjà lu des critiques du film sur des sites francophones qui affirment de manière erronée que les enfants font des prières à George Bush, alors qu’une certaine connaissance des milieux charismatiques et pentecôtistes permet de comprendre qu’il s’agit seulement de prières adressées à Dieu pour qu’il bénisse Bush, avec imposition des mains sur une effigie en carton du président. Le geste peut-être considéré comme ridicule, mais il ne s’agit pas d’une divinisation de Bush. De même, le vocabulaire utilisé autour du film risque de porter tort à la clarté du débat. Dans ce contexte, le terme « liberal », notamment, ne correspond pas à une tendance théologique, mais décrit une option politique qui correspond à une position « Ã  gauche du centre ». Tandis qu’en français, le terme libéral, utilisé à propos de chrétiens protestants, décrit plutôt une tendance théologique moderniste qui rejettent l’autorité de la Bible comme parole inspirée de Dieu. Ainsi, en français, il serait antinomique de parler d’un « Ã©vangélique libéral », alors qu’en anglais, dans le débat sur la religion et la foi au Etats-Unis, il fait référence aux protestants évangéliques qui, acceptant l’autorité divine de la Bible, désirent voir figurer en bonne place les questions de la pauvreté, de l’engagement social et de la protection de l’environnement. Et il s’en trouve un nombre croissant.

Jonathan Hanley,
19 avril 2007

Notes:
1. Bob Kobielush, président de la CCCA, dans un entretien accordé à Sarah Pulliam pour Christianity Today, 13 novembre 2006. 2. 3. Becky Fischer, citée dans un article de Sarah Pulliam pour Christianity Today, 13 novembre 2006. 4. Rachel Grady, dans un entretien accordé à Peter Chattaway pour Christianity Today, le 12 septembre 2006.

Lire également:
>>> Jesus Camp Shuts Down, But Fischer Says Her 'Indoctrination' Will Continue (Christianity Today)
>>> Plongée au coeur des évangéliques américains (Le Figaro)