Pour Jeanne-Marie



L’intervention à la barre de la famille de Jeanne-Marie Kegelin restera longtemps dans les esprits et dans les cœurs de ceux qui l’ont entendu. Même les médias – qui plusieurs fois comprennent mal ou à côté – ont été comme saisis.

La foi. Le pardon. La charité. Leur dignité et leur terrible chagrin. « Mais de quelle planète viennent ces gens-là ? », semblent se dire plusieurs envoyés spéciaux des principaux journaux français. C’est le respect et l’estime pourtant qui dominent dans leurs comptes rendus. C’est la première fois depuis des siècles devant une cour d’assises que l’on entend parler comme ça.

Louis-Dominique, le grand frère de 26 ans, séminariste, qui est aussi le parrain de Jeanne-Marie, se fait le porte-parole de sa petite sÅ“ur Marie-Colombe : elle n’a pas eu la force de venir au procès du meurtrier de sa sÅ“ur Jeanne-Marie, enlevée, séquestrée, torturée, violée et assassinée. Mais Marie-Colombe a voulu que l’on distribue un memento de Jeanne-Marie à la cour d’assises. Demande accordée. Le visage de la petite fille est entre les mains des magistrats, jurés et avocats pendant que sa famille évoque l’enfant qu’elle était.

Jeanne-Marie était la septième d’une famille de huit enfants, profondément catholique. Ses parents, puis ses frères et sÅ“urs ont décrit le caractère très gai, enjoué, espiègle et plein de vie de la petite fille. Un peu garçon manqué, jouant au foot, grimpant aux arbres. « Depuis sa disparition, nous ne pouvons plus jouer au foot », dira Louis-Marie. « J’ai arrêté de vivre depuis trois ans », précisera sa grande sÅ“ur Anne-Catherine.

Les témoins de l’audience n’auront pas manqué d‘être frappés par l‘évocation de la piété de cette enfant de dix ans. « Elle était plus digne du ciel que de la terre », témoigne sa maman, Marie-Martine. « C‘était une petite fille comme les autres, raconte Louis-Marie, mais elle avait compris l’exigence universelle à la sainteté. Elle avait une vie de prière intense. »

Dernier à l’avoir vu partir à vélo « le 18 juin 2004, fête du Sacré-CÅ“ur », son frère Benoît-Joseph a expliqué devant la cour comment il avait retrouvé le vélo de sa sÅ“ur, adossé au grillage d’un terrain de tennis, à environ 250 mètres du domicile familial. Sa famille a aussitôt prévenu les gendarmes et dès lors, redouté le pire. Jeanne-Marie sera retrouvée neuf jours plus tard, dans un ruisseau, atrocement mutilée.

« Nous avons peu à peu appris ce que Jeanne-Marie a subi. On n’a rien pu faire pour elle, livrée à la méchanceté des hommes », déclare le père, Dominique Kegelin, qui se dit « fier de son enfant qui a lutté jusqu‘à son dernier souffle face à ses bourreaux ».

A plusieurs reprises, la famille de Jeanne-Marie s’adressera au tueur présumé et à ses complices sur le banc des accusés, leur demandant d’avouer la vérité. « Le tribunal de Dieu est une justice implacable, alors réfléchissez ! »

La famille Kegelin devant une assistance frappée et émue, a invoqué le pardon pour les assassins de Jeanne-Marie. « La haine est un poison, dira Marie-Martine Kegelin, je ne veux pas distiller ce poison dans les veines de mes enfants. Je dois vivre pour mes autres enfants. (…) Je n’en veux pas à Dieu, déclare-t-elle encore à la barre, j’en veux à tous nos dirigeants de laisser se développer une pornographie ambiante. Nos jeunes deviennent pervers et les pervers deviennent les tueurs de demain. »

Un pervers et un tueur présumé se tient juste en face d’elle. Pierre Bodein. Des empreintes génétiques des trois victimes ont été retrouvés dans sa voiture et sur des couteaux lui appartenant. Il nie toujours tout pourtant et reste de marbre face à la famille Kegelin. Celle-ci malgré les abominables souffrances que lui a infligées Bodein, a donné à tous, publiquement, devant la cour d’assises du Bas-Rhin, le sentiment d‘être plus forte que le mal absolu.