NDLR: Quelques raccourcis dans cet article, notamment le choix de l'église Charisma pour contre-balancer un culte dominical un peu plus "rigoriste". Entre les deux, il existe des milliers de communautés vivantes qui vivent leur foi dans l'équilibre !
Les évangéliques font recette
Protestants : 400 000 fidèles appartiennent à ce courant…
par Christophe Plotard
Ce n’est pas vraiment une surprise. Claude Baty, 59 ans, pasteur de l’Église évangélique libre de Paris-Alésia, sera le prochain président de la Fédération protestante de France. Élu le 31 mars, il entrera en fonction le 1er juillet. Une révolution ? Non. L’homme est proche des luthéro-réformés, majoritaires au sein de la Fédération.
Il suffit, pour s’en convaincre, de se rendre au culte, un dimanche matin, rue d’Alésia. Sous les poutres de la chapelle, la prière d’une petite centaine de fidèles est rythmée par les lectures de textes, les psaumes chantés au son du piano, les temps de silence et le partage du pain et du vin. La prédication du pasteur Baty est ordonnée et ponctuée de références théologiques. Dans la plus pure tradition protestante. Deux heures plus tôt, autre lieu, autre ambiance. Les locaux de Charisma Église chrétienne, à Saint-Denis (Seine-Saint-Denis), sont pleins à craquer. Ils sont des centaines, presque exclusivement d’origine afro-antillaise. La logistique est impressionnante : hôtesses et service d’ordre omniprésents ; écrans retransmettant en direct les images du culte et diffusant les paroles des chants à la manière d’un karaoké ; traduction en plusieurs langues. Sur la scène, sous les spots et les boules à facettes, l’orchestre et la chorale “mettent le feu”, dans un déluge de décibels. Le public est déchaîné.
Charisma est l’une des Églises évangéliques, tendance charismatique, les plus en vogue du moment. Le pasteur, venu spécialement des États-Unis, enchaîne métaphores, phrases répétitives et injonctions à la foule. « Le baptême, c’est plonger et secouer, plonger, secouer ! Allez-y, secouez votre voisin ! » Puis il saisit une chaise et la brandit dans les airs. « La peur ne peut plus vous attaquer ! », hurle-t-il.
Entre ces deux assemblées, le fossé semble immense. Et pourtant, toutes deux revendiquent une même appartenance au protestantisme évangélique. L’Église de la rue d’Alésia s’inscrit dans la lignée des mouvements de première génération, implantés en France au XIXe siècle et centrés sur la Bible, la prière et la doctrine (lire encadré page 34). Charisma, au contraire, est issue du courant pentecôtiste-charismatique, en plein essor depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, et dont « l’accentuation dominante tourne autour des miracles et de l’action du Saint-Esprit », selon le sociologue Sébastien Fath, auteur d’un ouvrage de référence sur la question.
Intenable grand écart ? Une chose est sûre : le pentecôtisme et, plus encore, le charismatisme – sa branche la plus exaltée – sont désormais les courants dominants de la mouvance évangélique.
La France est loin d’être un cas isolé. Selon les estimations, ils seraient entre 420 et 700 millions dans le monde, dont au moins 50 % de pentecôtistes et charismatiques, et leur nombre progresse chaque année de près de 2 %. Contrairement aux idées reçues, les États-Unis ne concentrent qu’un croyant sur cinq. C’est essentiellement en Amérique du Sud (en particulier au Brésil), en Afrique et en Asie que les effectifs progressent le plus vite. En Chine, près de 10 000 personnes se convertiraient chaque jour.
Parmi les raisons du succès, la place accordée à la conversion est déterminante. C’est un élément commun à tous les protestants évangéliques : on devient chrétien par choix personnel et l’engagement qui en découle permet, disent les convertis, de redonner un sens à son existence. Mais deux facteurs expliquent plus particulièrement l’essor des charismatiques : leurs communautés apparaissent à la fois comme des lieux d’entraide et de socialisation et des espaces d’épanouissement personnel. D’où leur incroyable succès au sein des populations d’origine immigrée. Certaines diasporas étrangères possèdent même leurs propres Églises, dites “ethniques”, fréquentées par près de 50 000 fidèles venus notamment du Congo, de Haïti, de Chine ou encore de Corée du Sud.
« Le facteur identitaire joue à plein, explique Stéphane Lauzet, secrétaire général de l’Alliance évangélique française. Quand l’un se convertit, il entraîne tous ceux qui l’entourent. Et la place donnée à l’émotionnel correspond à des modes d’expression traditionnels de ces populations. » Autre élément fondamental : le recours à des techniques d’évangélisation particulièrement visibles. S’inspirant des shows qui existent aux États-Unis ou au Brésil, les pentecôtistes et charismatiques français ont appris l’art de l’événementiel religieux de masse. Fin août 2006, par exemple, le prédicateur américain T. L. Osborn, réputé pour ses guérisons miraculeuses, rassemblait 10 000 fidèles sur l’esplanade du château de Vincennes. Trois mois plus tôt, la “Marche pour Jésus” attirait 20 000 personnes dans les rues de Paris et s’achevait par un concert géant place de la République.
C’est la preuve qu’il existe un véritable réseau confessionnel. Les évangéliques français ont leurs grands rendez-vous, leurs stars du gospel, leurs sites Internet, comme TopChrétien ou VoxDei, et leurs centres de formation. L’Institut biblique de Nogent-sur-Marne, fondé en 1921, et la Faculté libre de théologie évangélique de Vaux-sur-Seine, inaugurée en 1965, ont donné une assise intellectuelle à ce courant du protestantisme et rehaussé le niveau des pasteurs. Mais ces études plutôt académiques séduisent surtout dans le milieu évangélique traditionnel. Les nouveaux mouvements, eux, veulent passer de la théorie à la pratique. Objectif : lever des armées de missionnaires.
À qui s’adressent-ils ? En priorité aux jeunes. Des milliers d’entre eux participent depuis des années aux “rencontres de Pentecôte” dont la prochaine édition se tiendra fin mai, à Valence. Trois jours de fête, de prière et de formation. Un cocktail mis à profit aussi par des structures comme “Cijem Force” ou “Jesus Revolution”. La première est une école d’évangélisation et d’approfondissement de la foi, ouverte depuis septembre 2006 à Clamart (Hauts-de-Seine). La seconde est un mouvement norvégien, implanté en France en 2001, qui propose aux jeunes – dont, actuellement, une quinzaine de Français – de devenir de « bons soldats de Jésus-Christ » en participant à des tournées missionnaires de plusieurs mois à travers l’Europe.
Soldats ? « Ce sont des abus de langage, regrette Stéphane Lauzet. Certains ne font pas attention et utilisent, par tradition, des mots comme “croisade” ou “armée” qu’on employait au XIXe siècle. » Mais sur le fond, assure-t-il, on est loin du prosélytisme agressif : « Les trois quarts des nouveaux venus ont été invités par un contact personnel, un ami par exemple. »
Les opérations de masse et autres distributions de bibles dans les rues ne forment donc que la face émergée de l’iceberg. Au quotidien, les Églises évangéliques séduisent surtout par les activités qu’elles proposent : réunions d’études bibliques, aide aux plus démunis, cours de soutien scolaire, camps de vacances pour enfants. Dans les communautés charismatiques, on propose même des séances de coaching ou de guérison. La foi au service de la santé, de la prospérité et de la réussite.
Le terrain politique, en revanche, est délaissé. L’exemple donné par les États-Unis et le président Bush, évangélique méthodiste, suscite bien davantage de critiques que de louanges chez les fidèles français. La seule organisation véritablement engagée dans le débat d’idées est le Comité protestant évangélique pour la dignité humaine (CPDH), dont l’un des membres fera partie, avec Claude Baty, de la nouvelle équipe dirigeante de la Fédération protestante de France. Créée en 1999 à Strasbourg, cette organisation milite pour le droit à la vie et le respect de la famille. Mais sans aucun lien avec Washington, assure-t-elle, ni volonté de lobbying.
Les thèmes sont assez proches de ceux défendus par le Vatican. « Nous avons souvent des points de vue communs avec nos amis catholiques fidèles aux positions du pape », reconnaît Daniel Rivaud, délégué général du Comité. Les évangéliques chassent-ils sur les terres de Rome ? « Pas du tout, répond le pasteur Lauzet. Nous n’avons pas pour but de piquer des fidèles à d’autres religions. Mais il arrive que des catholiques décident de nous rejoindre, souvent des non-pratiquants. »
« Pour les évangéliques, un catholique baptisé qui ne pratique pas est quelqu’un à ré-évangéliser, confirme le père Michel Mallèvre, secrétaire national du Conseil pour l’unité des chrétiens à la Conférence des évêques de France. Mais, au fond, beaucoup de gens butinent, ça correspond au modèle individualiste moderne. Ils sont par exemple catholiques par héritage, redécouvrent la foi au sein d’une Église évangélique, puis en rejoignent une autre. Et parfois, même, deviennent réformés ou reviennent au catholicisme. C’est un phénomène qu’on ne peut pas mesurer. » Impossible, non plus, de savoir précisément combien de musulmans se sont déjà convertis. Quelques milliers sans doute. Les nouveaux baptisés gardent le secret pour éviter toutes représailles. Saïd Oujibou, lui, a décidé d’avancer à visage découvert. Converti depuis quinze ans, il prêche aux quatre coins de la France et raconte même son parcours dans un one-man-show qui remporte un franc succès. Comme à Clichy-sous-Bois, le 1er avril dernier.
Son cheval de bataille, c’est le respect de la liberté religieuse. « Allez à Mantes-la-Jolie distribuer des bibles, vous verrez si vous êtes encore en terre républicaine ou en terre d’Islam », lâche-t-il… La Fédération des Nord-Africains chrétiens de France, qu’il a contribué à créer en 2005, réunit plusieurs dizaines d’associations locales. Une goutte d’eau dans le bouillon évangélique de l’Hexagone. Depuis 1970, une nouvelle Église évangélique naît tous les dix jours en France.
Du ghetto au réseau, le protestantisme évangélique en France (1800-2005), de Sébastien Fath, Éditions Labor et Fides, 432 pages, 23 e.
Christophe Plotard













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