Isabelle : Quelle est votre réaction par rapport à l'issue du procès de Charlie Hebdo ?
Plantu : Je pense que c'est une décision qui était évidente. J'ai toujours pensé que Charlie Hebdo l'emporterait, car juridiquement je ne vois pas comment on pourrait interdire à des dessinateurs de réaliser telle ou telle image. Et je suis heureux pour Charlie qu'il ait été relaxé. Toutefois, je pense que ce procès n'est quand même pas une bonne nouvelle, car ce débat suivi de ce verdict sera ressenti à tort par beaucoup de musulmans comme une humiliation supplémentaire. Je pense qu'ils ont tort de le vivre comme ça, mais ils ont été ainsi manipulés et beaucoup d'imams leur ont fait croire qu'il existe un conflit que l'Occident souhaite engager contre les musulmans, ce qui n'est pas la vérité.
Sirius2_1 : En légitimant la seule critique des intégrismes, ce jugement ne risque-t-il pas d'ouvrir la porte aux sanctions contre la critique des religions ?
Plantu : Ce qui est sûr, c'est que ces polémiques successives feront que les décideurs en images, qu'ils soient dans les journaux (direction artistique) ou dans les télévisions, choisiront de moins en moins des images à polémique. Et je suis ainsi persuadé que si les dessinateurs de presse se laissent faire, on leur demandera de moins en moins de dessins pour éviter des vagues.
Thibault : Ne pensez-vous pas que ce procès, malgré l'issue positive pour Charlie Hebdo, conduira à une autocensure de certains journalistes ?
Plantu : Effectivement, c'est le drame qui s'annonce, car ce jugement est une bonne chose pour Charlie Hebdo, mais ces procès successifs impressionneront forcément tous les pétochards des médias. En fait, nous avons tout simplement les moyens de faire correctement notre travail, encore faut-il être soutenu par les décideurs en images.
Piergil92@orange.fr : Vous, M. Plantu, ça va vous rendre plus pugnace ou plus réservé ?
Plantu : Ça va me rendre et plus pugnace et plus réservé. Pour la raison suivante : j'organise depuis octobre dernier des rencontres avec l'ONU de dessinateurs de presse à l'initiative du secrétaire général Kofi Annan. La première fois, à New York, nous avons fait venir des dessinateurs juifs et musulmans pour bien exprimer que nous avions envie de ne pas nous laisser faire. Samedi dernier, nous étions à Genève pour une nouvelle rencontre. Il y a avait des chrétiens (du Liban), des musulmans (d'Iran et d'Algérie), et un Israélien. Là où nous souhaitons être nuancés dans notre travail, c'est que nous voudrions faire une trêve des blasphèmes : cela veut dire que si certains musulmans considèrent que dessiner Mahomet est un blasphème (moi, je m'en fous complètement, je n'ai pas l'intention de dessiner Mahomet tous les matins), je demande aux dessinateurs du monde arabe de penser que quand ils dessinent les Israéliens avec un nez crochu, il faut qu'ils sachent que cela aussi est considéré par les juifs du monde entier comme un blasphème. Cela veut dire que c'est à nous, dessinateurs de presse, et à nous, journalistes, d'être un peu plus malins, d'être de plus en plus dérangeants, tout en respectant les croyants. C'est pour ça que j'ai fait venir à Genève Stavro, dessinateur chrétien de Beyrouth, qui nous expliquait que malgré les menaces du leader du Hezbollah, il continue à dessiner Nasrallah. Un détail de la vie de Stavro : quand il se rend à une télévision pour faire son show de dessinateur de presse, il est obligé de changer trois fois de voiture. C'est là que je me rends compte qu'il faut défendre pied à pied tous les dessinateurs menacés.
Nab : Allez-vous appeler à l'arrêt des caricatures israéliennes "racistes" comme vous avez appelé à l'arrêt des caricatures des juifs au "nez crochu" au Moyen-Orient ?
Plantu : J'aimerais que l'on me montre des caricatures racistes en Israël. J'ai été étonné de voir en Israël des dessinateurs très outrés, s'en prenant bien entendu au Hamas, bien entendu également au Hezbollah, mais s'en prenant avec une grande virulence à l'armée israélienne. Il existe un dessinateur à Jérusalem qui s'appelle Schlomo Cohen. Il a dessiné il y a un an Sharon créant un bain de sang ; j'ai trouvé ce dessin terriblement fort, et je me suis dit que peu de dessinateurs du monde arabe auraient l'occasion de faire des dessins aussi méchants contre leurs propres dirigeants. Cela ne veut pas dire qu'il y ait une totale liberté en Israël, mais cela veut surtout dire que les dessinateurs du monde arabe ont très, très peu de liberté.
J'ai un ami qui dessine à Doha, au Qatar, Ali Shujjat, il travaille sur des sites Web d'Al-Jazira, et il voudrait faire des dessins autres que des attaques contre George W. Bush et Israël ; mais il n'en a pas la possibilité, car comme il le dit, ses rédacteurs en chef ne le laisseraient pas faire. Il ne peut dessiner que des Ben Laden plutôt sympathiques, ce qui est un petit peu réducteur...
Jean Planté : Auriez-vous osé faire un dessin avec Moïse au lieu de Mahomet pour dénoncer les "dérapages" des Israéliens en Palestine ?
Plantu : Quand Rabin a été assassiné, j'ai dessiné un religieux descendant du Sinaï avec les Tables de la Loi où il était écrit : "Mort à Rabin". On sait que Rabin a été assassiné par un Israélien intégriste. Et dans mon dessin, une voix venant du ciel (Dieu) dit à l'intégriste : "Sombre crétin, je ne t'ai jamais demandé d'écrire ça sur les Tables de la Loi."
Robert_1 : Croyez-vous qu'il est plus difficile de faire de l'humour avec la religion islamique qu'avec d'autres religions ?
Plantu : Non, car on peut faire des plaisanteries sur toutes les religions, il faut juste être un peu malin. Cela me rappelle qu'un des douze dessins du Jylands-Posten représente un kamikaze arrivant au Ciel après son attentat ; Mahomet l'accueille sur son nuage et lui dit : "Désolé, je n'ai plus de stock de vierges". Ce dessin, avant d'être compris comme caricature danoise, est tout simplement une bonne blague qui circule en Egypte depuis des années. Le caricaturiste algérien Ali Dilem me racontait samedi plein de blagues sur Mahomet. Si lui les mettait en dessins, je crois qu'il n'aurait pas de problèmes car il est musulman. Si un Occidental les dessinait, il y aurait un souci. Il faut bien comprendre qu'il y a un souci aujourd'hui parce que tout le monde vit cette polémique sur fond de tragédie : je pense aux cinquante morts au Pakistan lors des manifestations contre les caricatures danoises. Sur la religion catholique, par exemple, il y a eu plein d'occasions de faire de l'humour sur Jésus-Christ. Je pense à ce dessin de Loup où l'on voit Jésus-Christ marchant sur l'eau, et les apôtres nagent à ses côtés. Un des apôtres dit à Jésus : "T'es con, elle est bonne !"
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Boncitoyen : Si ces caricatures ont créé un sentiment de manque de respect par rapport à une bonne partie du monde – je ne dis pas seulement les musulmans, mais aussi les chrétiens et les juifs –, quel est l'apport de ces caricatures ?
Plantu : Je crois qu'au début, quand les dessinateurs danois ont voulu faire leur série de dessins sur Mahomet, ils étaient comme beaucoup de dessinateurs de presse en train de se dire "on peut faire de moins en moins de choses en ce moment". J'ai cru, en voyant leurs dessins, qu'il s'agissait d'un Charlie Hebdo danois. Je me suis trompé : il s'agissait de douze dessins publiés par le plus grand journal danois, et je pense que toute la polémique vient du fait que beaucoup de musulmans ont cru qu'il s'agissait d'une attaque frontale. Si un Charlie Hebdo danois avait publié les douze caricatures, personne n'aurait entendu parler d'une quelconque polémique danoise.
Jérémie_Fontanieu : Ne pensez-vous pas normal, dans le monde au sein duquel nous vivons aujourd'hui, qu'une certaine forme de retenue s'impose à l'égard des communautés qui constituent notre pays ?
Plantu : J'ai toujours pensé que les dessinateurs de presse se devaient d'être impertinents, mais devaient être aussi pertinents dans leur rigueur journalistique. Cela veut dire que depuis que je fais ce travail, au Monde, j'ai toujours trouvé normal de pratiquer l'autocensure. Il est particulièrement démagogique depuis des dizaines d'années de faire croire aux lecteurs qu'un dessinateur a le droit de tout se permettre. En me rendant au procès de Charlie Hebdo le mois passé, une des collaboratrices de Charlie qui témoignait nous disait : "En tant qu'homosexuelle, je suis souvent choquée par les dessins de mes petits camarades de Charlie, qui nous traitent dans leurs dessins de pédés et de gouines. Et d'ailleurs, il n'est pas rare que certains dessins trop outrés soient écartés." J'appelle ça de l'autocensure, et c'est bien normal.
Il faut en finir avec cette idée que les journalistes libres ne pratiqueraient jamais l'autocensure. Cela m'énerve prodigieusement, et je trouve très démagogique de faire croire à des jeunes qu'on peut tout se permettre. Cela étant, il n'est pas question qu'une seule idée politique ou éditoriale ne soit pas exprimée dans un journal, que ce soit en texte ou en images. Rien ne doit être caché dans les opinions, encore faut-il être malin au moment où on les exprime.
Cden : Depuis l'affaire des caricatures, vous êtes-vous autocensuré sur des dessins que vous auriez proposés les années précédentes ? Si oui, pour quel type de dessin et sur quel thème ?
Plantu : Bien entendu, il y a beaucoup de dessins où je me suis autocensuré. Par exemple, je me souviens qu'un samedi, il y a une dizaine d'années, le rédacteur du chef du Monde m'avait autorisé à faire un dessin sur un sujet délicat : dans la même journée, le pape Jean Paul II et le numéro un russe, Boris Eltsine, étaient "subclaquants". J'avais dessiné Eltsine et Jean Paul II dans le même lit à l'hôpital, il y avait un urinoir, des préservatifs qui traînaient sur le sol, et Jean Paul II disait à Boris Eltsine, bourré : "Arrête de prendre toute la place". En faisant le dessin, je me suis rendu compte que j'allais trop loin, et que si Jean Paul II était mort dans les heures qui suivaient mon dessin, ma caricature aurait été ressentie comme un blasphème inutile. Aussi, j'ai pris mon téléphone et j'ai prévenu mon rédacteur en chef que je ne ferais pas mon dessin au propre. Il y a d'autres exemples où des rédacteurs en chef refusent des dessins outrés et, très franchement, ils m'ont plutôt rendu service.
Jipe : Ne pensez-vous pas que le simple fait que ces caricatures aient pu donner lieu à un procès est déjà un échec de la liberté de la presse ?
Plantu : Je le pense un peu. Je crois même que les responsables de la Mosquée de Paris, qui, au départ, ne souhaitaient pas faire de procès, ont été obligés de faire ce combat juridique, car ils ont été sans doute poussés par certains extrémistes. De mon côté, j'étais plutôt modéré dans cette affaire, et à partir du moment où il y avait un procès, je m'étais naturellement rangé du côté de Charlie Hebdo. Ce qui fait qu'à cause de ce procès, les modérés ont été séparés dans des camps un peu plus extrêmes, ce qui n'est pas une bonne chose pour l'avenir. Car, je le répète, j'aurais préféré qu'il n'y ait pas de procès, car maintenant, beaucoup de manipulateurs vont essayer de faire croire que c'est une nouvelle attaque contre l'islam.
Philippe : Est-on en train de céder la place à ce type de pouvoir religieux qui ne devrait pas avoir de considération dans une société qu'on appelle laïque ?
Plantu : Je crois réellement que si les médias ne se laissent pas faire, si les médias sont malins, il n'y aura rien à craindre. Le problème est que les médias (et là je ne parle pas des dessinateurs) font trop souvent dans la caricature. Je pense qu'il est plus facile pour une télévision de montrer un drapeau danois brûlé en Libye ou au Caire que de raconter les nuances de la pensée musulmane, qui méritent bien mieux que ce que certains fondamentalistes voudraient faire croire.
Jisr : La caricature, lorsqu'elle égratigne les puissants, joue pleinement son rôle de poil à gratter et donc de ferment de l'esprit critique déconstruisant la pensée dominante. Mais qu'en est-il lorsqu'elle se met au service des idées reçues (musulman = terroriste) et se retourne contre des populations passablement éreintées par un racisme latent, ou qui, sur la planète, vivent avec le sentiment d'être victimes d'une politique impérialiste ou néo-impérialiste ?
Plantu : C'est bien la raison pour laquelle je pense que les dessinateurs de presse ont un défi passionnant à relever : continuer à être irrespectueux tout en respectant les croyants. Notre mission de dessinateurs de presse est de nous en prendre aux intolérants, aux barbus de tout poil et de toute religion. Nous devons nous en prendre sans nuance à certains dirigeants du Hamas, du Hezbollah, à Al-Qaida, à l'occupation répétée des territoires palestiniens, parce qu'il s'agit d'intolérances terrestres. L'urgence n'est pas du tout de nous en prendre à ce qui se passe au-dessus des nuages. Nous avons déjà fort à faire avec les intégristes sur cette Terre.
François : Vous sentez-vous suffisamment soutenu par vos lecteurs, par les Français... ? Merci
Plantu : Je me sens assez protégé, déjà par mes rédacteurs en chef, car au moment où il s'est agi de répondre aux interdits des imams, j'ai fait un dessin où je répétais la phrase "je ne dois pas dessiner Mahomet", les lettres se superposaient, et à la fin on y voyait le visage d'un barbu. Ce dessin a été reproduit à la "une" du Monde et par les plus grands journaux internationaux. Comme j'ai eu la chance d'aller dans beaucoup d'endroits du Proche-Orient et ailleurs, les gens ont compris qu'il s'agissait pour moi, comme toujours, de m'en prendre aux fondamentalistes ; et comme ils connaissent mon travail depuis trente-cinq ans, ils savent que je n'ai jamais fait de dessin pour me moquer des religions. Par contre, on peut dire que j'ai fait tellement de dessins contre certains intégristes religieux que j'ai de la matière pour faire un livre de 500 pages qui pourrait s'intituler "Le Petit Religieux illustré", que j'ai déjà annoncé à la télévision il y a cinq ans ; mais comme toutes les semaines il y a du nouveau, je suis obligé d'ajouter des chapitres. J'ai peur d'être amené à dessiner la Bible, finalement...
Juliette_D : Allez-vous vous y prendre à deux fois la prochaine fois que vous voudrez dessiner une caricature où figure Mahomet ?
Plantu : Je vous le répète, l'urgence n'est pas de dessiner Mahomet. L'urgence, c'est de réaliser des images dérangeantes sur les religions, et non pas sur les croyants. C'est la raison pour laquelle je fais revenir plusieurs dessinateurs laïques, chrétiens, juifs et musulmans à Paris le 11 avril au ministère de la culture, rue Saint-Honoré, et nous aurons la grande chance de pouvoir débattre sur l'avenir de la caricature. Seront présents Ali Dilem (Algérie), Kichka (Israël), Ranan Lurie (Etats-Unis), Ramize Erer (elle travaille à Istanbul, et ce sera passionnant d'écouter une dessinatrice nous raconter comment, en toute liberté, elle peut faire des dessins rigolos sur les femmes en Turquie et sur l'islam).













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