Heidi et ses frères (info # 010903/7) Analyse

Par Ilan Tsadik © Metula News Agency




Un kibboutz en ville, ça existe. C’est pas courant, soit, mais ça existe. Un kibboutz qui fonctionne à merveille, de nos jours, c’est déjà beaucoup plus rare. Bon, mais ça n’a encore rien de dévastateur pour les méninges, relativement à l’histoire vraie que je suis en train de vous raconter.




J’ai vu des gens bizarres et admirables à Zikhron Yaakov, une petite ville dans les collines, pas loin de la Méditerranée, quelque part entre Tel-Aviv et Haïfa. Pittoresque en diable ! On y fait les vins du Carmel Mizrahi dont nous ne sommes pas dingos à la rédaction de la Ména.




Mercredi, Juffa est allé rencontrer des gens d’une usine qui fabrique, entre autres, des machines à filtrer l’air, qu’on utilise dans les abris individuels et publics. Il s’agit de systèmes qui neutralisent à la fois les gaz toxiques et les bactéries gloutonnes de chair humaine et qui permettent, de plus, aux personnes réfugiées dans l’abri de respirer. Notre rédacteur en chef et sa femme font partie de l’assoce Rakhem de Metula, qui s’occupe de pourvoir aux services de santé des habitants de leur village en temps de paix, mais surtout en cas de conflit. Et puisque les analystes de notre agence craignent que si une nouvelle guerre venait à éclater, elle verrait probablement l’introduction d’armes de destructions massives, il était compréhensible que Juffa aille voir si on ne pouvait pas équiper chaque maison de Métula d’un de ces filtres.




Jusque là : normal, blanc ! Le Juffa a tout de même été un peu surpris lorsque le garde de l’usine Bet-El l’a reçu en allemand. Ca leur a permis de faire causette, puisque notre chef pratique couramment une dizaine de langues. "Un volontaire d’une soixantaine d’années, venu de Stuttgart pour donner un coup de main à Israël", a-t-il pensé, "voilà rien que de très sympathique", m’a-t-il rapporté.




Là où ça a commencé à prendre des allures de voyage dans le temps et dans l’espace, c’est lorsque Juffa s’est aperçu qu’il pénétrait dans une usine… allemande, en plein… Zikhron Yaakov. Il y avait plein de dames, déguisées en "Heidi", qui lui ont fait un petit "shalom" souriant et qui ont poursuivi la conversation dans la langue de Goethe. Moi, je lui ai rappelé que c’était la période de Pourim, le carnaval juif, et que tout le personnel de cette société avait sans doute décidé de se déguiser en Teutons des prairies. C’est même une vachement bonne idée de gag, trouvai-je à voix haute. Mais quand Juffa m’a promis que tout était propre et brillant, j’ai compris qu’ils y allaient un peu fort.




Notre rédac-chef a fait son business, totalement soufflé par ce qu’il voyait et entendait, et moi, je suis allé me rendre compte sur place, le lendemain, qu’il n’avait pas rêvé debout. Cette histoire est tellement décoiffante, que j’ai refilé mon billet pour Haïfa-Espanyol – un truc rarissime, qui se vendait 100 euros au marché noir – à notre collaborateur occasionnel Etienne Duranier. Hé, mes cocottes, vous matez le scoop, Ilan, faire l’impasse sur un 8èmes de finale de coupe d’Europe de son équipe préférée pour aller vérifier l’authenticité d’un conte de fées ? C’est pas du quotidien tout ça !




Je me suis fait tout petit, j’ai passé la panoplie d’homme invisible que maman m’avait achetée pour Pourim. Ces précautions, c’est parce que les personnages de cette fable nous ont dit ne pas vouloir que l’on parle d’eux et surtout pas que la Ména ne fasse de pub, ni pour leur communauté, ni pour leurs industries. D’ailleurs, pour plus de sécurité, ils n’ont (presque) pas de site Internet.




Le développement durable, vous en avez entendu parler ? Le business humain aussi ? Loin des requins d’affaires et des marges de profit goliathesques ? Bin eux, c’est cela ! Ils fabriquent, en passant, les meilleures unités de protection contre les attaques bactério-chimiques. Ils équipent les maisons individuelles mais aussi les hôpitaux ; tous les hôpitaux d’Israël par exemple. Et ils sont si appliqués, si sérieux, soigneux qu’ils sont devenus les plus importants fabricants mondiaux de ces équipements.




Durant la visite de Rakhem, nos Métuliens ont d’ailleurs croisé des ingénieurs de Singapour qui venaient assister à des démonstrations et passer une très grosse commande. Il vient des clients de partout, mais attention à ceux qui demandent que le matériel leur soit livré sans mentionner son origine israélienne, car ils s’en repartiront les mains vides. C’est qu’ils aiment leur pays d’Israël ces citoyens allemands.




Au point de ne pas faire de bénéfice sur les installations qu’ils vendent sur le marché domestique. C’est ainsi qu’il nous en coûtera 1 000 euros pour protéger l’abri de la Ména contre les mauvais plans des Assad et Ahmadinhitler. Pose comprise, soit une demi-journée de boulot.




Les bénéfices, ils les font à l’exportation, a expliqué Amir, le directeur juif-israélien du marketing de Bet-El. Cool !




Car dans l’usine, certains travailleurs sont originaires d’Allemagne et d’autres d’Israël. Ils sont 250. Il y a environ quatre indigènes pour un Allemand, et ils bossent dans des conditions et une ambiance à faire pâlir d’envie tous les syndicats de la planète. Ils partagent tous les jobs à part un : ce sont les Européens qui nettoient, et ça se voit. Et les juifs ne s’en plaignent pas.




Jeudi, je les guette à la sortie. J’ai lié conversation avec l’une des "Envahisseurs" ; je suis dans la peau de David Vincent. Même que j’ai rencontré une vraie Germaine, c’est à ne plus rien y comprendre, à faire gaffe à tout ce qu’on écrit. Là, je suis, sur l’artère principale de Zikhron Yaakov, à discuter en hébreu avec la sÅ“ur aînée de Heidi. Froquée comme Heidi, avec une jupe prince de Galles et de grosses chaussettes blanche ! La vraie Germaine a aussi des pommettes roses, exactement comme dans les films, et un sourire à faire re-chavirer le Titanic.




Sort un jeune homme blond, la vingtaine, type viking de bande dessinée. Je dis : "il est arrivé sur notre planète depuis longtemps celui-ci ?". Elle dit, avec un tout mignon accent délissssieux : "non, il est né ici, zétte un zabra ! Le mois prochain, il s’engage dans Tzahal, mais dans les chantiers navals de Haïfa, car nous zommes antimilitaristes".




Punaise, fait chaud ! Un zabra, ça, je veux dire un sabra, ce Hansel, de Hansel et Gretel ? Et vous êtes nombreux ? – Non, 750 ! Vous restez longtemps ? Votre stage en Israël dure longtemps avant que vous ne rentriez chez vous ?




Germaine est encore plus rouge, à croquer et rieuse qu’au début : "Zé tici chez nous, nous zommes ici pour toujours".




Ils possèdent également une fabrique de confitures de très grande qualité, qu’ils font dans leur usine du Golan avec les fruits du Golan. Mais c’est trop cher pour les Israéliens alors ils ne les destinent qu’à l’exportation. Et ils envoient des Apfelstrudel made in Israël aux plus prestigieux salons de thé de Vienne. Jahwohl, natürlich, bien sûr…




Il s’agit d’un groupe de chrétiens religieux dont le but est de partager la vie de leurs frères juifs et de les aider. Ils aiment tous ceux qui nous aiment – tu sais, Germaine, je m’aime beaucoup ! – et rejettent ceux qui nous veulent du mal. Ils n’ont pas d’église, pas plus que de curé ou de pasteur ; ils m’ont l’air drôlement en bisbille contre le clergé et les religions officielles. Et puisqu’ils vivent en Israël et que c’est un symbole de division d’avec leurs frères juifs, ils ont laissé tomber la croix. De leur colliers et de leurs murs.




Ils ne regardent pas la télé, ne lisent pas les journaux – pas même la Ména – et ne fréquentent pas les autres colonies allemandes de Terre Sainte. Leur truc, à ce que j’en ai compris, c’est la torah telle quelle, comme les Samaritains et les Cananéens. Ils se réunissent dans une maison de réunion – c’est pas con, ça ! – une synagogue et ils prient chacun "selon son coeur".




Au début, me confie Germaine, c’était un peu difficile avec les autorités. Ils n’avaient que des visas de touristes qui les obligeaient à sortir du pays tous les trois mois. Désormais, ce sont des résidents permanents, ce qui va leur donner accès à la nationalité israélienne qu’ils convoitent.




Une secte ? – Ils n’en ont pas l’air. D’autres Européens les ont rejoints, des Hollandais, entre autres. Et puis ils ne viennent pas d’une communauté précise, active ou formée en Allemagne et l’accès à leurs usines et maisons est très ouvert et décontracté. Ils ont établi un autre kibboutz plus bas dans la plaine, à Binyamina.




Un car passe en sens inverse, il pénètre dans la fabrique, En sortent des touristes fringués comme Germaine, qu’on dirait un groupe de danseurs folkloriques. Mais nein, nein, ce sont des amis du même asiXXXX venus leur rendre visite d’Allemagne. Ils viennent par milliers confirme Heidi, voir comment nous vivons ici.




Elle doit partir embrasser les touristes, les veinards. Elle me dit shalom, la petite sÅ“ur venue de la Forêt noire, et me laisse à la réalité de l’asphalte. Y a-t-il dans l’œuvre de ces braves gens une tentative de réparer un peu du mal que leurs parents nous ont fait il y a soixante ans ? Plus que probablement. Et alors ? Ils sont là, eux, ils bossent dur et ils n’ont tué personne. Ils sont un exemple d’ingéniosité, d’obstination et de rigueur pour les industriels israéliens. Un modèle à suivre, ne craignons pas de le dire. Tout comme ils sont un modèle pour tant de sionistes de salons, qui se plaignent que la vie est dure en Israël et qu’ils ne s’y accommoderaient pas à cause de… la langue. Quoi, ils ne parlent pas allemand ?




Une dernière chose : ces gens ne sont pas comme nos amis d’Alsace, ils désirent plus que tout qu’on leur foute la paix. Ils ont atteint le point de fusion avec le ciel d’Israël et ils lui parlent ici au prix d’une communication locale. Laissons-les à leur bonheur, ne le gâchons pas par notre curiosité, je parle ici pour les confrères qui me lisent.




Tous les Allemands ne sont pas des Boches et tous les Goys ne sont pas antisémites, ces braves gens nous aident à nous en rappeler. Ô Germaine tout le bien que tu m’as fait ! Si tu savais !