Le jubilé, une politique réaliste !

par Frédéric de Coninck, tiré du dernier n° du magazine Certitudes

Les lecteurs modernes regardent parfois avec suspicion l’institution du Jubilé telle qu’elle est définie dans le chapitre 25 du Lévitique. Ils y voient une utopie irréaliste, un projet qui, pensent-ils, n’a jamais été mis en œuvre et risque d’égalitarisme qui leur semble dangereux. Or le Jubilé n’a été rien de tout cela.

Bien loin de relever de l'utopie, le programme jubilaire fut régulièrement réclamé, et parfois partiellement mis en oeuvre, dans une série de contextes que je vais détailler à présent. On a retrouvé, tout d'abord, l'édit, tout à fait jubilaire d'un roi Babylonien, Ammisaduqua, ayant régné au XVIIe siècle avant Jésus-Christ. D’après les termes de cet édit, le roi remit alors les arriérés qui lui étaient dus. "Le collecteur ne peut pas poursuivre, à fins de paiement, les tributaires de la couronne". Ensuite "quiconque aura prêté de l'orge ou de l'argent à un Akkadien ou à un Amorite à intérêt (...) du fait que le roi a proclamé la redistribution, sa traite est annulée. Il ne peut pas réclamer l'orge ou l'argent". Si, de plus, le prêteur a fait un faux "du fait qu'il a distordu le document et travesti la vérité, il devra rembourser à l'emprunteur six fois la somme escroquée". Enfin le roi renonça à percevoir certains impôts cette année là .

Plus tard, bien plus tard, à une époque où l’on possède plus de documents, on retrouve des épisodes tout à fait semblables, en Grèce et à Rome. La Grèce connaît plusieurs crises sociales. La première que l'on connaisse survient dans les années 600. Elle est réglée par Solon. Les petits cultivateurs, accablés de redevances et de dettes, se soulèvent. "Solon libéra la terre en arrachant les bornes (...). Contre les dettes, il édicta la seisachteia, terme qui peut se traduire par exonération. On ne sait s'il faut entendre par là une abolition des dettes ou une simple diminution des intérêts. La seule chose certaine, c'est qu'il interdit la contrainte par corps, l'esclavage pour dettes, libérant ceux qui en avaient été frappés et rappelant les exilés" . Mais au IVe siècle la crise recommence. "La situation sociale s'aggravait du luxe insolent déployé par les riches. Les pauvres réclamaient le partage des terres et, de nouveau, l'abolition des dettes" . Au IIIe siècle encore : "Les conflits sociaux persistent, allant de la grève à la guerre civile. Les revendications traditionnelles de partage des terres et d'abolition des dettes prennent un accent particulier de violence. Il arrive qu'elles reçoivent satisfaction. Certaines cités de Thessalie achètent des terres et les distribuent aux pauvres, mais l'expérience se traduit par un échec. A Sparte, en 241, le roi Agis abolit les dettes, mais est aussitôt massacré. Le parti oligarchique appelle à l'aide la Macédoine, puis Rome" . On connaît aussi à Rome, au IIe siècle av. J.-C., des tentatives locales pour limiter l'extension de la propriété foncière par propriétaire. Lorsque la pauvreté se déplace en ville on voit des procédures équivalentes germer. Ainsi, Claude Nicolet nous parle d'une "plèbe urbaine très modeste, endettée au moins à un titre, celui des loyers des logements et des boutiques, pour lesquels César doit instituer en 47 un moratoire, puis un contrôle" .

Sur ces derniers exemples on observe clairement ce qui pouvait se passer : la richesse se concentrait progressivement entre quelques mains de sorte que la famine menaçait, peu à peu, le plus grand nombre. A partir du moment où la révolte grondait les souverains décidaient de remettre les dettes et de redistribuer les terres, au moins dans une certaine mesure. Cette richesse ce concentrait d’autant plus rapidement que les taux d’intérêts étaient astronomiques, à l’époque, de l’ordre de 50 % par an, ce qui rendait tout remboursement très difficile. Les champs passaient de main en main, jusqu’au moment où la société tout entière se retrouvait bloquée.

Le Lévitique ne proposait donc pas une utopie extrémiste, il proposait, simplement, de réguler le système, de le rendre plus prévisible avant que la société tout entière ne se retrouve bloquée, que la révolte gronde, que le sang ne coule et tout ce qui s’en suit. Le Lévitique voulait éviter l’accumulation des inégalités de génération en génération.

La question que le Jubilé pose à nos sociétés n’est donc pas celle de l’égalitarisme, elle est celle des inégalités qui menacent notre fonctionnement social, de l’accumulation qui se perpétue de génération en génération. Le Jubilé entendait donner à chaque nouvelle génération sa chance. Je pense que nous en sommes loin. Je pense également que les tensions communautaristes qui traversent la plupart des sociétés européennes d’aujourd’hui sont le fruit du désespoir de pans entiers de la population qui pensent « qu’ils ne s’en sortiront jamais ».

Que pouvons-nous dire, que pouvons-nous faire, aujourd’hui, pour rendre espoir à ceux qui sont enfermés dans la pauvreté ? C’est cela la question qui nous est posée.

Frédéric de Coninck