Depuis des années, Européens et Américains divergent sur la stratégie à adopter en réponse au nucléaire iranien.

Les experts sont à peu près d'accord : l'Iran aura la capacité nucléaire d'ici quelques années. Entre deux et trois ans au plus tôt, selon l'Institut de réflexion stratégique de Londres, qui, dans son dernier rapport publié mercredi, remarque les «progrès constants» réalisés par Téhéran (lire ci-dessous). D'ici environ quatre ans, estime de son côté l'ex-ambassadeur de France à Téhéran, François Nicoullaud, très familier du dossier, dans la condition idéale, nuance-t-il, où les Iraniens «seraient parfaitement décidés, parfaitement compétents et parfaitement efficaces» (1). Face à cette quasi-certitude d'une prochaine arme atomique à court ou moyen terme, l'attitude de la communauté internationale pour faire plier Téhéran apparaît globalement brouillonne. En tout cas, marquée par de profondes divergences entre les membres du groupe dit «5 + 1» (Etats-Unis, France, Grande-Bretagne, Russie, Chine et Allemagne), et même entre Européens et Américains, longtemps hostiles aux initiatives de l'Europe suspectée de vouloir retarder une condamnation de l'Iran par le Conseil de sécurité. Au sein même des Européens, des différences sont apparues entre Français, Britanniques et Allemands. Tous ces conflits, bien sûr, le régime islamique s'est employé à les exploiter. A ces divisions, se sont enfin ajoutés les propres cafouillages de Paris sur la stratégie à suivre à l'égard du régime islamique. Renoncement. A chaque nouvelle déclaration, Jacques Chirac est suspecté de vouloir infléchir sa politique à l'égard de l'Iran, d'autant plus qu'on le suspecte de vouloir terminer son mandat par un coup d'éclat diplomatique ­ qui pourrait être la décision iranienne d'arrêter l'enrichissement d'uranium. C'était le cas le 18 septembre, à la veille de l'assemblée générale de l'ONU, lorsque le président français avait fait une ouverture majeure vers Téhéran en suggérant une nouvelle approche du dossier, celle du double renoncement : «Les Six renoncent à saisir le Conseil de sécurité et l'Iran renonce pendant la durée de la négociation à l'enrichissement de l'uranium.» Cette position, même si elle n'a donné à ce jour aucun résultat, est toujours défendue par Paris. Le 27 octobre, au moment où l'Iran installe une seconde chaîne de centrifugeuses, le chef de l'Etat, au risque d'irriter Washington, faisait savoir qu'il n'avait «jamais été un grand partisan des sanctions» et «jamais été convaincu de leur efficacité» tout en acceptant l'idée de «sanctions ajustées, adaptées, provisoires, réversibles» en cas d'échec des négociations. Plus récemment, il a tenté de faire cavalier seul en projetant d'envoyer un émissaire à Téhéran. But de l'opération : inciter le régime islamique à la modération sur le Liban, où sont déployés 1 600 Casques bleus français, ce qui fait craindre à Paris des attentats contre ce contingent. «Inchangé». S'agit-il cette fois d'un nouvel infléchissement de la politique française, qui aurait enfoncé un coin entre Paris et Washington sur la manière de faire face à la menace nucléaire iranienne ? Non, répond l'Elysée, pour qui «la position de la France n'a pas changé». «Elle ne peut accepter la perspective d'un Iran doté de l'arme nucléaire», précise le communiqué publié hier. Une telle mise au point a apparemment satisfait la Maison Blanche, qui a observé que Jacques Chirac avait «révisé et développé ses propos». «Nous n'avons aucun doute quant à la détermination de la France à atteindre l'objectif politique» d'un Iran sans arme nucléaire, a ajouté le porte-parole du département d'Etat. «Tout le monde a le droit à un "mulligan" de temps en temps», a-t-il ajouté en faisant une référence quelque peu ironique à la seconde chance qu'un joueur de golf peut accorder à son partenaire après un premier coup malheureux. Les propos présidentiels auraient pu effectivement être lancés lors d'une partie de golf entre dirigeants amis ou à l'issue d'une dernière tournée au Café du commerce. Sans doute pas sous les lambris dorés d'un bureau présidentiel devant des journalistes américains qui, en général, ne laissent rien passer.

(1) In le Turban et la Rose, Ramsay (2006).