Au-delà d’un siècle d’existence, on constate généralement que la plupart des Eglises chrétiennes, s’installent progressivement, atteintes par l’institutionnalisation ! Un processus conduisant fréquemment à une bureaucratisation croissante ! Rares en effet sont les Eglises échappant à ce glissement pervers. Quand un mouvement religieux se mue ainsi en institution, ses structures s’alourdissent, les mécanismes de la bureaucratie deviennent alors rapidement des fins en soi, l’Eglise se disperse dans ses objectifs en oubliant sa seule et véritable finalité et bientôt, sans s’en rendre toujours compte, les fidèles, au lieu de se consacrer à une cause, finissent par servir l’institution ! Si, dans notre civilisation moderne, la bureaucratie se présente comme un modèle culturel dominant, elle n’est pas pour autant exempte d’inconvénients majeurs lorsque celle-ci est attachée à une Eglise. Après avoir souligné succinctement les défauts habituels d’une bureaucratie ecclésiale galopante, nous tenterons de discerner les véritables remèdes pouvant contrecarrer ce processus d’allure irréversible.

L’administration, nécessaire mais paralysante

Une Eglise naissante se définit souvent comme un mouvement religieux, terme traduisant effectivement bien l’impulsion devant découler de l’ordre formel donné par le Christ : “Allez par le monde entier et annoncez l’Evangile à toute créature” (Marc 16.15). Conformément à ce commandement, si le mouvement en question s’implante rapidement dans le monde entier, il nécessite du même coup pour son fonctionnement une organisation administrative convenablement structurée ... qui, avec le temps, risque, hélas, de se pervertir !

Avant toute chose, on peut se demander si l’administration est nécessaire. Pour le bon fonctionnement de tout système social, il semble que l’homme ne puisse s’en passer. Il n’en est pas autrement pour une Eglise, et à fortiori lorsque son organisation est de caractère démocratique. Si elle reste contenue dans son évolution (lutte permanente contre toute forme de bureaucratie), il faut le reconnaître, la fonction administrative, quelle que soit l’entreprise, constitue une aide précieuse et nécessaire à l’efficacité de l’action. Mais, de par sa nature, l’administration, même contrôlée, montre aussi des aspects négatifs.

Tout d’abord, elle exige souvent un nombre trop important d’administratifs. Le cardinal Ratzinger s’adressant en juillet 2003 au Comité central des catholiques allemands (Zentralkomitee der deutschen Katholiken), n'hésitait pas à parler "d'un christianisme de fonctionnaires” (1) ! Au fur et à mesure que le système de gestion se développe, ceux-ci consacrent de plus en plus de temps à écrire des décisions et rapports ou à codifier par exemple des procédures de travail qui, une fois mises en pratique, risquent contradictoirement de freiner, voire de bloquer les propres mécanismes de l’entreprise en question ! Dans un de ses nombreux ouvrages, intitulé Convergences, Norbert Hugedé (2) analyse fort bien les caractéristiques de l’administration. Avec ses propres termes, soulignons quelques autres défauts habituels de celle-ci : “Outre que si la bureaucratie étouffe les compétences, elle contribue à développer l’irresponsabilité ... L’organisation administrative a une tendance naturelle à se prendre comme une fin en soi, et une grande partie du mal vient de là. Que tend à devenir une société qui s’organise, sinon l’exact contraire, sclérosé, déshumanisé, déspiritualisé, de ce qu’on avait rêvé ? Par quel paradoxe toute entreprise nouvelle qui se constitue et jusqu’à celles qui n’ont de signification, de raison d’être, que par leurs motivations d’ordre spirituel (je pense aux associations d’entraide, aux groupes de secours, aux communautés religieuses de tous bords...) n’ont-elles de cesse que de se pourvoir à leur tour d’un appareil administratif qui, à terme, les paralysera et les rendra parfaitement inutiles ?”

Non, la bureaucratie n’est pas spécifique aux entreprises et organismes économiques, cette “dégénérescence” de la fonction administrative atteint depuis longtemps beaucoup d’Eglises. Un mal qui se caractérise en outre, par le développement souvent injustifié des structures administratives locales, régionales ou nationales, par la création permanente de nouveaux ministères, départements, secteurs, fédérations, ou associations superflus dans le seul but inavoué, de renforcer le prestige de l’Eglise. Ces nouvelles créations, témoignant généralement de la dispersion des Eglises, œuvrent ainsi quelquefois dans des domaines très éloignés de l’Evangile en doublant (sans toujours égaler) l’action des associations laïques équivalentes. C’est certainement dans les Eglises ayant opté pour un modèle centralisé que l’institutionnalisation est la plus démonstrative. L’organisation structurelle de ces dernières, rigoureusement verticalisée (alors que le devoir du chrétien requiert avant tout l’horizontalité) institutionnalise encore plus le compartimentage entre départements ou ministères. Par ailleurs, la bureaucratisation découlant d’une telle organisation est très coûteuse et encore plus si cette dernière est de caractère démocratique. Bien que la démocratie ne soit pas contraire à l’Evangile, il est regrettable de constater que certaines Eglises pilotées par un gouvernement collégial électif, dépensent des sommes colossales (rappelons que beaucoup d’hommes et de femmes sur notre planète ne peuvent encore, économiquement, avoir accès à la bible) en envoyant régulièrement à l’autre bout du monde des centaines de représentants de communautés locales pour élire, dans une ambiance dispendieuse de congrès, leur Président mondial alors que la démocratie dispose aujourd’hui de nombreux moyens économiques pour assurer ce genre d’élection ! Notons enfin que dans ces hiérarchies institutionnelles ecclésiales, à tout moment et de tout niveau administratif, peuvent émerger insidieusement des objectifs personnels (souvent difficilement décelables par la base) contraire à la finalité des Eglises !

On est vraiment loin de la méthode élémentaire d’évangélisation prescrite par le Christ ! Un constat qui ne fait pas honneur aux Eglises “installées” où le temporel risque plus d’être la préoccupation prédominante. Pas étonnant alors que “les jeunes Européens se dégagent de plus en plus des structures institutionnelles”. L’historien des religions, Jean Delumeau va même jusqu’à poser cette question significative : “Mais qui nous assure que l’avenir du christianisme passe nécessairement par le maintien des institutions ecclésiastiques actuelles ?” (3)

Un remède : la simplification

La puissance d’une Eglise ne devrait pas être dans son organisation. D’ailleurs, il faut reconnaître que les Eglises progressent davantage là où les structures institutionnelles sont les plus légères. C’est quand la fonction administrative devient primordiale, autrement dit, une finalité dans l’Eglise que le processus de la bureaucratisation remplace une véritable gestion et devient une source d’asphyxie à tous les échelons. Malgré les commissions qui, régulièrement à tous les niveaux au sein des Eglises, repensent le rôle et le fonctionnement des divers organismes, l’administration de ces dernières est souvent sujette à l’hypertrophie ! Mais si, au-delà d’un siècle d’existence comme nous l’avons dit précédemment, il est naturel qu’une Eglise s’installe, il est possible cependant (théoriquement) de l’empêcher de s’enliser dans les marécages de la bureaucratie. En 1999, un groupe de hauts dignitaires du Vatican se nommant “Les Millénaires” et dont l’ouvrage (4) figura longtemps en tête des best-sellers déclarait que “réformer l’Eglise de l’an 2000, cela veut dire changer son gouvernement bureaucratique qui ne lui convient plus” !

L’embonpoint, même naissant, de l’administration d’une Eglise n’est souvent jugulé qu’avec peine. Il est toujours plus facile de créer un nouveau département (et de trouver de bonnes raisons pour le créer) ou un niveau administratif supplémentaire que d’alléger une structure exorbitante. Si l’Eglise en question veut garder son qualificatif de mouvement religieux, il lui faudra régulièrement, rationaliser, optimiser et corollairement oser simplifier son administration. Non, le terme simplification n’est pas suranné mais plutôt souvent mal compris (5) ! Dans ce domaine, ce qui est fait généralement, certes avec beaucoup de jugement, reflète pourtant, hélas, l’esprit timoré des commissions de réforme administrative. En contrepartie, lorsque les propositions de ces dernières semblent s’orienter vers des avancées spectaculaires, elles ne sont pas pour autant acceptées d’emblée par les membres des Eglises, trop attachés aux structures séculaires !

Quel conseil d’administration suffisamment audacieux pour décider par exemple, de supprimer des niveaux dans la fonction administrative afin de libérer quelques bons ouvriers pour le champ missionnaire ? Si les Eglises ne veulent pas être arrêtées en ce qui concerne l’essentiel de leur mission (Marc 16.15 pour mémoire), elles doivent également apporter des simplifications à leur organisation administrative locale (pour freiner une bureaucratie ecclésiale galopante, les interventions des communautés de base sont parfois salutaires) et à défaut de volontaires-compétents-responsables suffisants pour conduire toutes les activités traditionnelles, veiller notamment à alléger, du moins temporairement, leur organigramme en supprimant par exemple un département ne convenant plus aux besoins locaux plutôt que de traîner administrativement un département fantôme. Nous devons constater aussi que dans beaucoup d’Eglises, la fréquence des réunions administratives est trop rarement reconsidérée. A cet égard, le spécialiste de la communication visuelle, B. Y. Auger est peut-être le plus catégorique : “Trop de réunions sont des réunions de routine parce que c’est le jour de la semaine ou du mois ... Ne perdez pas de vue qu’une réunion puise dans une ressource précieuse, le temps des participants” (6).

Cependant, si l’autorité de l’Eglise s’exprime par une forte centralisation (7) et un nombre élevé de niveaux hiérarchiques - nous avons souligné précédemment que ce modèle structurel impliquait généralement une solide bureaucratisation - il est évidemment dans ce cas, difficile, pour ne pas dire impossible, de revenir à un modèle de hiérarchie simple tel que celui, transparaissant implicitement à travers les paroles de l’apôtre Paul lorsqu’il précise à Timothée les qualifications des responsables de l’Eglise. Au plus haut niveau de l’Eglise catholique, depuis de nombreuses années, on est bien conscient de la nécessité de changements de grande ampleur dans la manière dont l’Eglise est gouvernée. Le cardinal König notamment déclara en 1999 que : “La grande question de la décentralisation de l’Eglise catholique demeure posée. Le gouvernement est trop centralisé à Rome. Le bureaucratisme est excessif ... Le Vatican doit faire confiance aux évêques et le pouvoir doit être décentralisé au niveau des conférences nationales, régionales et continentales” (8).

A l’inverse, lorsque l’organisation ecclésiastique est de type décentralisé (autrement dit, du ressort des églises locales), les dynamiques régionales sont mieux prises en compte - sans pour autant que ce modèle ne compromette de façon inévitable la stabilité doctrinale pour les communautés locales - et il est beaucoup plus aisé pour ces groupes locaux ou régionaux de s’exprimer et de sauvegarder une structure modeste, autonome et flexible rappelant un peu l’indépendance des Eglises primitives. D’une manière générale, si elles veulent contrôler le processus d’institutionnalisation et la bureaucratisation qui s’y attache la plupart du temps, les Eglises doivent favoriser la déconcentration de leur gestion administrative - de nombreuses fonctions peuvent être souvent gérées localement -, faciliter le décloisonnement de leurs activités et développer des relations décentralisées entre ministères, départements, secteurs ou églises de base. N’oublions pas, selon les Ecritures, que les chrétiens vivant dans une région donnée forment avant tout une “communauté en chemin” sous le regard de Dieu, sans aucune médiation et non réfugiée dans une quelconque “forteresse” paroissiale.

Bref, dans beaucoup d'Eglises chrétiennes séculaires (et même plus jeunes), de plus en plus de fidèles et d'hommes d'Eglise dénoncent - en vain - la lourdeur et l'inadéquation de l'appareil administratif en espérant une refondation de leur Eglise qui devrait passer par une réforme audacieuse des structures, l'abandon d'un gouvernement bureaucratique, une simplification radicale de la gestion et surtout le recentrage sur l'objectif premier. Et même si dans notre civilisation moderne, l’institutionnalisation constitue un moyen incontournable dans la mise en œuvre des activités ecclésiales, la liberté de l’Evangile exige toutefois qu’il y ait beaucoup “de jeu” dans les structures. En d’autres termes, les institutions, selon leur niveau de souplesse, sont des outils contribuant à servir ou ... à paralyser les activités d’évangélisation des Eglises !

Claude Bouchot

___ (1) Agence KNA, “Allemagne : Une forte bureaucratisation”, 23-7-2003. (2) N. Hugedé, “Convergences - La finitude et la transcendance”, Belle Rivière, Neuchâtel, 1982, p. 81-83. (3) Jean Delumeau, “Guetter l’aurore”, Grasset & Fasquelle, 2003, p. 23. (4) Groupe “Les Millénaires”, Le Vatican mis à nu, Traduction française : Robert Laffont, Paris, 2000, p.8. (5) Un ironiste n’a-t-il pas dit que “pour simplifier l’administration, il suffit de constituer un comité qui désignera à son tour une commission chargée d’organiser un colloque en vue d’élaborer des propositions” ! (6) B. Y. Auger, “Les réunions, l’art et la manière d’en tirer le meilleur profit”, Berger-Levrault, Paris, 1980. (7) Notons en passant que la centralisation va rarement de pair avec la démocratie. “Point n'est besoin d'observer longuement l'Église catholique pour constater qu'elle n'est pas une démocratie. Avec le Pape à sa tête et sa hiérarchie épiscopale, elle ferait même plus figure de monarchie ... Si les orthodoxes privilégient un mode d’autorité collégial, les protestants le mode communautaire, l’Église catholique reste, elle, profondément marquée par le mode personnel” (L'autorité dans l'Eglise, journal La Croix, www.la-croix.com, 5-11-2004). (8) Interview au journal La Croix, 18-10-1999.