NDLR: On apprend cette semaine que Yad Vashem, mémorial israélien de l'Holocauste, était en train de traduire en arabe le matériel de la visite guidée du musée. Une lacune symptômatique?

Les héros arabes de l’Holocauste Objectif-info.com Robert Satloff - Washington Post lundi 25 décembre 2006 - 23:51

Les Arabes, cas unique au monde, semblent parfaitement libres de nier ou de minimiser l’étendue de l’Holocauste. Hasan Nasrallah, le chef du Hezbollah, a déclaré à ses partisans que les "Juifs ont inventé la légende de l’Holocauste." Bashar Al-Assad le président syrien disait récemment à un journaliste qu'il n'avait "aucune indication fiable sur la façon dont les juifs avaient été tués ni sur le nombre de tués." Et selon le site Internet officiel du Hamas, la volonté des nazis d'exterminer les juifs est "une histoire inventée, sans fondements".

De tels points de vue ne sont pas exceptionnels chez les Arabes. Un institut de recherche sur l’Holocauste qui fait autorité a récemment rapporté que l'Égypte, le Qatar et l'Arabie Saoudite favorisent tous la négation de l’Holocauste et protègent les auteurs négationnistes. Les archives du Musée de la Mémoire de l’Holocauste des États-Unis témoignent qu’un seul dirigeant arabe de premier plan, le jeune prince d’un État du Golfe, a visité officiellement le musée dans ses 13 ans d’existence. Il n’existe pas un seul manuel scolaire officiel, ni un quelconque programme éducatif traitant de l’Holocauste dans un pays arabe. Dans les médias arabes, la littérature, et la culture populaire, la négation de l’Holocauste est universelle, et c’est délibéré.

Pourtant quand les dirigeants arabes et leurs peuples nient l’Holocauste, ils renient aussi leur propre histoire, celle de l’Holocauste dans les contrées arabes. J’ai consacré quatre années de recherche, à éplucher des archives et à mener des entretiens dans 11 pays pour parvenir à déterrer cette histoire, qui révèle la complicité et l'indifférence de beaucoup d’Arabes pendant l’Holocauste, mais aussi l’héroïsme de certains autres qui ont pris de grands risques pour sauver des vies juives.

Aucun mémorial de l’Holocauste, pas même le mémorial officiel israélien de Yad Vashem n'a jamais identifié un « juste » arabe. Il est temps que cela change. Il est temps aussi que les Arabes retrouvent et s’approprient ces épisodes de leur histoire. Cela ne changera pas l’état d’esprit des plus radicaux d’entre eux, mais pour d’autres, cela permettrait de faire de l’Holocauste une source de fierté, de lui conférer la dignité d’un souvenir, au lieu de l’esquiver ou de se livrer à des dénégations.

L’Holocauste a aussi fait partie de l’histoire arabe. Dès le début de la deuxième guerre mondiale, les plans nazis pour persécuter puis exterminer les juifs s’étendaient à tous les pays que l'Allemagne et ses alliés espéraient conquérir. Cela touchait de vastes territoires arabes, de Casablanca à Tripoli et jusqu’au Caire, où vivaient plus d’un demi-million de Juifs.

Bien que l'Allemagne et ses alliés n’aient pu contrôler ces régions que pendant peu de temps, ils avancèrent beaucoup dans cette direction. De juin 1940 à mai 1943, les nazis, leurs collaborateurs français de Vichy, et leurs alliés fascistes italiens ont mis en œuvre sur les terres arabes de nombreuses mesures préparatoires de la solution finale. Il s’agissait de lois privatives de propriété, d’interdiction d’accès à l'éducation, du retrait du gagne-pain, d’assignation à résidence, d’interdiction de circuler, mais aussi de tortures, de travail de forcé, de déportations et d’exécutions.

Il n'y avait pas de camps de la mort, mais plusieurs milliers de juifs furent internés dans plus de 100 camps de travail forcé, où l’on ne trouvait parfois que des Juifs. Souvenons-nous de l'avertissement du commandant Strasser à l'épouse du dirigeant tchèque clandestin, Ilsa, dans le film "Casablanca" de 1942 : "Il est possible les autorités françaises décident qu’il faudra un camp de concentration ici-même." De fait, c’est dans les territoires arabes de l'Algérie et du Maroc que se trouvaient les premiers camps de concentration libérés par des troupes alliées.

Environ 4.000 à 5.000 juifs d’Afrique du Nord, 1 pour cent du total ont péri dans des territoires arabes contrôlés par les puissances de l’Axe, alors que ce fut le cas de plus de la moitié des Juifs européens. Ces Juifs avaient la chance d’habiter sur la rive méridionale de la Méditerranée, où les combats prirent fin relativement tôt et où il aurait fallu des bateaux, et pas seulement des trains à bestiaux, pour les conduire vers les fours, en Europe. Mais si les États-Unis et les troupes britanniques n'avaient pas expulsé les forces de l'Axe du continent africain en mai 1943, les Juifs d'Algérie, de Libye, du Maroc, de Tunisie, peut-être même ceux d’Égypte et de Palestine auraient presque certainement connu le même destin que les Juifs d’Europe.

Dans ces contrées, les Arabes ne se sont pas comportés de façon très différente des Européens : plongés dans la guerre, la plupart d’entre eux fit preuve d’attentisme. Beaucoup participèrent pleinement et en toute connaissance de cause aux persécutions. Et un petit nombre de courageux aidèrent à sauver des Juifs.

Les collaborateurs arabes étaient partout. On trouvait parmi eux des fonctionnaires arabes de mèche contre les Juifs devant les tribunaux, des contremaitres arabes en charge des détachements juifs de travail, des gardes arabes sadiques dans les camps de travail juifs, et des indicateurs arabes qui passaient de maison en maison avec des officiers SS en leur montrant où des juifs vivaient. Sans l’aide des Arabes autochtones, la persécution des Juifs aurait été pratiquement impossible.

Les Arabes, alors sous la domination des colonialistes européens, ne faisaient-ils qu’obéir aux ordres ? Un journaliste posa une fois cette question à Harry Alexander, un juif de Leipzig, en Allemagne, qui avait survécu du camp de travail français de Djelfa, dans le désert algérien bien connu pour sa dureté. "Non, non, non!" explosa-t-il en réponse. "Personne ne leur disait de nous battre tout le temps. Personne ne leur disait de nous enchaîner ensemble. Personne ne leur disait de nous attacher à un poteau complètement nus et de nous battre, de nous pendre par les bras et de nous arroser au jet, de nous enterrer dans le sable en laissant dépasser nos têtes, de nous frapper et de nous uriner dessus …. Non, ils faisaient cela de leur propre initiative et ils y prenaient plaisir."

Mais tous les Arabes ne participèrent pas à la campagne déclenchée par des Européens contre les Juifs. Ceux qui ont risqué leur vie pour sauver des Juifs sont une source d’inspiration même s’ils étaient peu nombreux.

Ces Arabes abritaient des Juifs chez eux, gardaient les objets de valeur que les Allemands leur auraient confisqués, partageaient avec des Juifs leurs maigres repas, et avertissaient les chefs juifs des descentes de SS en préparation. Le sultan du Maroc et le bey de Tunis fournirent un appui moral et, parfois une aide concrète à leurs sujets juifs. A l’époque de Vichy, les sermons du vendredi des mosquées d’Alger interdisaient aux croyants de recevoir en dépôt les biens juifs confisqués. Selon les termes employés par Yaacov Zrivy, un habitant d’une petite ville près de Sfax, en Tunisie, "Les Arabes ont veillé sur les Juifs."

J'ai aussi trouvé de remarquables histoires de libération. Dans des collines rasées à l'ouest de Tunis, 60 Juifs qui s’étaient échappés d'un camp de travail de l'Axe frappèrent à la porte de la ferme d'un homme appelé Si Ali Sakkat. Celui-ci les cacha courageusement jusqu'à la libération par les alliés. Dans la ville côtière tunisienne de Mahdia, un notable local appelé Khaled Abdelwahhab recueillit plusieurs familles au milieu de la nuit et les transporta précipitamment à la campagne pour protéger une femme des entreprises d'un officier allemand spécialiste du viol.

Et il y a des preuves solides que l'Arabe le plus influent d’Europe, Si Kaddour Benghabrit, le recteur de la grande mosquée de Paris a sauvé pas moins de 100 juifs en leur faisant donner par le personnel administratif de la mosquée des certificats d'identité musulmane, qui leur permit d’échapper à l'arrestation et à la déportation. Ces hommes, et d'autres, étaient de véritables héros.

Selon le Coran : "Celui qui sauve une vie, sauve le monde entier." Ce texte fait écho à l'injonction du Talmud, "Si tu sauves une vie, c’est comme si tu avais sauvé le monde."

Les Arabes doivent écouter ces récits, à la fois ceux qui mettent en scène des héros et ceux qui concernent des lâches. Ils doivent les entendre d’abord de la bouche de leurs propres professeurs, prêcheurs et dirigeants. S’ils le font, ils pourront dire comme l’a fait au terme de sa visite ce prince arabe qui s’est rendu au musée de l’Holocauste. "Ce que nous avons vu aujourd'hui doit nous aider à changer le mal en bien, la haine en amour, et la guerre en paix."

rsatloff@washingtoninstitute.org

Robert Satlof est directeur du Washington Institute for Near East Policy. Il est l’auteur de "Parmi les Justes : histoires perdues de l’Holocauste dans les pays arabes "(Public Affairs)