
Pour tenter de lutter efficacement contre un ennemi, il faut d’abord bien le connaître. Se fondant sur ce postulat, une équipe d’épidémiologiste de haut vol, regroupant spécialistes de Harvard, de Baltimore et de Brisbane en Australie, a tenté d’évaluer l’impact en terme de mortalité de la nouvelle pandémie grippale qui menace la planète depuis l’émergence du virus H5N1.
Les estimations proposées jusqu’ici par des « experts » plus ou moins mandatés par des organismes internationaux sont loin d’être consensuelles puisqu’elles oscillent entre 2 millions et un milliard de morts !
Pour établir leur nouvelle évaluation, Christopher Murray et coll. ont procédé par étape.
Ils ont tout d’abord tenté d’estimer le nombre de morts dus à la grippe espagnole, de loin la plus importante pandémie grippale du siècle dernier, qui a frappé pratiquement tous les pays du monde entre 1918 et 1920. Sur ce point les évaluations des historiens sont encore assez approximatives puisqu’elles se situent entre 20 et 100 millions de morts. Pour obtenir des chiffres plus précis, Murray et coll. se sont basés sur l’étude de recueils de mortalité nationaux ou régionaux réputés fiables entre 1915 et 1923, ce qui leur a permis de définir une surmortalité imputable à la grippe espagnole. Ce travail en apparence simple a été rendu très délicat en raison des autres causes de surmortalité exceptionnelles durant la même période, et tout particulièrement des morts au combat pour la population masculine des pays impliqués dans la première guerre mondiale.
Il ressort de cette première étape que l’excès de mortalité du à la grippe espagnole a été très variable d’une région à l’autre du monde passant de 0,25 % de la population dans certains états américains à 8 % dans des provinces indiennes en passant par un taux de 0,75 % en France (environ 300 000 morts). Le principal facteur de variation de la mortalité durant cette pandémie semble être le niveau socio-économique des populations, la latitude et donc la température ne paraissant pas être des facteurs indépendants.
La deuxième étape a consisté à extrapoler, à partir de ces résultats, la surmortalité liée à une nouvelle pandémie liée à un virus grippal ayant une virulence et une contagiosité comparable à celles de la grippe espagnole. En tenant compte de l’évolution démographique et socio-économique du monde depuis 1918, de la pyramide des âges actuelle, et toutes choses étant égales par ailleurs, Murray et coll. estiment que la nouvelle pandémie pourrait tuer 1 % de la population mondiale soit pour être très précis 64 408 888 personnes (!) dans le monde (estimation médiane 62 millions). Comme en 1918, cette surmortalité planétaire moyenne de 114 % (si les décès étaient concentrés sur une année), serait répartie de façon très inégale (en fonction du revenu moyen par habitant), avec par exemple 89 000 décès en France et 14 800 000 en Inde et 17 800 000 en Afrique sub-saharienne.
Cette estimation impressionnante de précision est-elle plus fiable que les précédentes. A priori non.
D’une part ses prémisses, le calcul des morts dus à la grippe espagnole, est sujet à caution, puisque même si l’on excepte les décès directement liés à la guerre comme les auteurs l’ont fait, la surmortalité observée entre 1918 et 1920 n’a probablement pas pour seule origine la pandémie grippale, les conséquences indirectes du conflit pouvant être également en cause.
En second lieu, l’hypothèse de travail selon laquelle le virus H5N1 muté aura exactement la même virulence et la même contagiosité que celui de la grippe espagnole de 1918, n’est corroboré par aucun élément objectif. La létalité associée au virus H5N1 lorsqu’il se transmet comme aujourd’hui d’un oiseau à un homme, est très sensiblement supérieure (50 % environ pour les 258 cas observés au 29 novembre 2006) à celle que l’on observait en 1918, mais on ne sait pas quelle sera la virulence de ce virus dans l’espèce humaine s’il advenait qu’il se transmette d’homme à homme.
De plus rien ne permet d’affirmer que le nouveau virus sera plus souvent mortel dans les mêmes tranches d’âge que la grippe espagnole (15-40 ans) et qu’il ne décimera pas également les plus de 80 ans (dont le nombre a cru de façon exponentiel depuis 1918).
Enfin, à l’inverse, ces estimations, calquées sur l’épidémie de 1918, ne tiennent pas compte des possibilités thérapeutiques actuelles (des antiviraux en préventif ou en curatif, aux techniques de réanimation en passant par l’utilisation large d’antibiotiques pour traiter les surinfections bactériennes) ni surtout de notre capacité à développer rapidement un vaccin efficace.
Presque à coup sûr dans l’erreur, cette « prévision » a cependant l’avantage d’attirer à nouveau l’attention de la communauté médicale et des responsables politiques sur ce qui pourrait être le plus grand défi sanitaire de l’humanité depuis bien longtemps.
Dr Anastasia Roublev
Murray C et coll. : « Estimation of potentiel global pandemic influenza mortality on the basis of vital registry from the 1918-20 pandemic : a quantitative analysis. » Lancet 2006 ; 368 : 2211-18.













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