Goudron incertain, échoppes délabrées, chèvres errantes. La rue principale de Bole-Rwanda, le quartier des immigrés somaliens d'Addis-Abeba, ne respire pas le réveillon. En apparence, la vie quotidienne, celle du coiffeur bondé, de la cabine téléphonique à ciel ouvert, des jeunes hommes en goguette, bat son plein. Et il suffit de prononcer le mot "Mogadiscio" pour délier les langues et souvent faire éclater la joie.

Personne ici n'ignore, jeudi 28 décembre, que les islamistes, qui contrôlaient la capitale somalienne depuis juin, l'ont abandonnée voici quelques heures, sous la pression conjuguée de l'armée loyaliste somalienne et des forces éthiopiennes. Ayan, 18 ans, a le visage sérieusement enserré dans un foulard noir, mais le verbe tout à fait libre. "Quelle bonne nouvelle ! sourit-elle. Les Ethiopiens vont nous aider à rentrer chez nous ! Les gens des Tribunaux islamiques ne sont pas des vrais musulmans : ils transforment des enfants en tueurs. Ils disent se battre contre les infidèles mais seul le pouvoir les intéresse."

Voilà huit mois, cette jeune fille, qui tient désormais un commerce de tissu familial dans la capitale éthiopienne, a fui Mogadiscio "parce qu'ils (les Tribunaux islamiques) ne voulaient plus de femmes travaillant dans les boutiques ; ils voulaient nous enfermer à la maison". Aujourd'hui, elle se dit convaincue, "après avoir écouté la BBC et CNN", que "la guerre va s'arrêter" et que la Somalie va se doter d'un "vrai gouvernement".

La "paix" : le mot fleurit sur toutes les lèvres. Sur celles de Brahim, 26 ans, étudiant vétérinaire "sans occupation", réfugié du Somaliland, qui refuse d'"appartenir à une nouvelle génération de la guerre civile" et pense que, maintenant, il va enfin pouvoir se marier ; ou d'Abderrahmane, 65 ans, qui fulmine contre les "faux musulmans" mis en déroute, tout en triturant son chapelet ; ou sur celles de Yassin, 18 ans, reconnaissant à l'égard des "Ethiopiens qui nous aident à nettoyer la Somalie d'Al-Qaida".

Mogadiscio livrée au chaos ? Le risque de guérilla ? D'embrasement de la Corne de l'Afrique ? Dans l'enthousiasme, personne n'en parle parmi ces réfugiés attachés à l'Ethiopie, leur "deuxième patrie", qui jurent qu'ils "rentreront dès la paix revenue".

A l'évidence, l'heure n'est pas à l'étalage d'opinions sur l'intervention de l'armée nationale éthiopienne chez le voisin somalien. L'Ethiopie, qui a longtemps nié l'évidence de sa participation militaire, a la victoire discrète. La nouvelle de la débandade des milices islamistes ne figurait même pas, jeudi matin, au premier plan de la "une" du très gouvernemental Ethiopian Herald. Elle ne venait que sous un titre rappelant les justifications de l'Ethiopie : les préoccupations pour sa propre sécurité et la requête du Gouvernement fédéral de transition (GFT) somalien, jusqu'à présent retranché dans la ville de Baidoa. L'article mettait néanmoins en relief "le défilé organisé (en Somalie) par les habitants pour exprimer leur joie", tandis que le Daily Monitor affirmait "le droit de l'Ethiopie à se défendre".

Pas de triomphalisme non plus chez le premier ministre éthiopien, Meles Zenawi : "L'Union des tribunaux islamiques a simplement complètement disparu. Elle a abandonné Mogadiscio hier (mercredi) et tôt ce matin (jeudi)", s'est-il réjoui, jeudi après-midi, lors d'une conférence de presse. "Nous ne laisserons pas Mogadiscio brûler (ni) sombrer dans le chaos", a-t-il promis. Mais M. Zenawi a également assuré que les forces éthiopiennes en Somalie quitteront le pays "dans les prochains jours (...) ou prochaines semaines, mais sûrement pas dans des mois".

Tous les observateurs estiment en effet, exemples irakien et afghan à l'appui, que les Ethiopiens pourraient être prisonniers de leur victoire militaire si une force politique dotée d'un minimum de soutien populaire ne vient pas combler rapidement le vide laissé par la fuite des Tribunaux islamiques de Mogadiscio et par la fin de l'ordre qu'ils avaient imposé.

Les premiers pillages, constatés jeudi, illustrent déjà cette possible perspective. "A court terme, les événements sont favorables aux Ethiopiens, analyse un diplomate occidental. Ils peuvent créer un réflexe d'union nationale et affaiblissent les forces séparatistes que l'on disait aidées par les islamistes. Mais si le gouvernement transitoire somalien ne parvient pas à rétablir l'ordre et en appelle aux Ethiopiens épaulés par les Américains, le risque d'"irakisation" de la Somalie existe."

"Les Ethiopiens sont parfaitement conscients de ce danger. C'est pourquoi il faut une aide massive au gouvernement de transition somalien. L'enjeu est énorme : il ne s'agit de rien de moins qu'éviter la transposition en Afrique des conflits du Moyen-Orient", insiste-t-on à l'Union africaine (UA), dont le siège est à Addis-Abeba. Divisée, l'organisation panafricaine a laissé faire les Ethiopiens, mais appelle désormais le monde à aider massivement la Somalie.

"Ce pays sans Etat a été totalement abandonné, constate le Malien Alpha Oumar Konaré, président de la Commission de l'UA. Comment peut-on admettre qu'un pays ne soit rien, rien que du vide, en plein XXIe siècle ?"

Philippe Bernard