NDLR : il y aura toujours des gens pour contester les chiffres de la Shoah, insistant sur celui de 5 millions plutôt que 6. Si le souci de l'exactitude historique est un impératif, il est impossible de négliger que ces demandes sont davantage motivées par une idéologie nauséabonde que par l'amour de la précision.

Ce mardi 19 décembre avait lieu à « l’Institut chrétien d’Etudes Juives » 2 rue Agron à Jérusalem, une conférence avec le Père Patrick Desbois, qui depuis 3 ans parcourt l’Ukraine pour découvrir les fosses communes oubliées des victimes juives de l’année 1941. Curieuse occupation pour un prêtre peut-on dire…




Il est remarquable de voir le travail accompli par cet homme, non-juif. C’est pour la mémoire de son grand-père déporté avec d’autres Français à Rawa-Ruska, à la frontière de la Pologne et de l’Ukraine, dans une région où la population des villages était à 80 % juive, que Patrick Desbois entreprit ce travail incroyable d’auditionner des témoins de cette « shoah par balle ». Aujourd’hui, après avoir découvert 500 fosses communes (il pense qu’il en existe beaucoup plus) de victimes juives, il arrive à la conclusion que plus d’un million et demi de Juifs ont été assassinés publiquement dans les villages en Ukraine. Les témoignages qu’il a obtenus auprès de ceux et celles qui se souviennent pour l’avoir vécu et participé de force, sont à présent enregistrés et archivés. Ils vont constituer la mémoire de cette Shoah dont on a peu parlé. La plupart des gens que Patrick Desbois a écoutés, avouent pour la première fois de leur vie les horreurs qu’ils ont été forcés de faire il y a 65 ans. Ces enfants avaient 10 ans, 12 ans.., des jeunes qui ont été marqués pour la vie. Jusqu’à aujourd’hui, ils ont obligé leur mémoire à oublier des choses innommables… C’était leurs copains de classe juifs, des commerçants juifs du villages, les ¾ du village, qui étaient fusillés et enterrés… 2 balles maximum par Juif… il fallait tirer les cadavres, les transporter, parfois extraire les dents en or. Selon l’imagination débordante des tortionnaires nazis, il se pouvait que les Juifs soient enterrés vivants (le Père Desbois a montré des images de squelettes dont on peut deviner qu’il s’agit d’une maman protégeant de son bras son enfant des pelletées de terre…), et la « fosse », selon les témoins, mettait plusieurs jours à mourir, bougeant comme un corps vivant…




Mettre les « génocideurs » hors d’état de nuire (1)

Le travail de Patrick Desbois est remarquable à plus d’un titre : il permet en premier lieu de répertorier ces lieux ignorés où reposent des centaines de milliers de corps assassinés, et par la suite de pouvoir donner une sépulture digne à toutes ces victimes. Il donne à beaucoup de Juifs existants des renseignements précieux sur où et quand ont disparu leur famille. Il permet à des milliers de personnes encore vivantes en Ukraine de pouvoir confesser publiquement la vérité d’une horreur qui a « pourri » leur vie : enfin, quelqu’un vient leur demander de raconter ce qu’ils ont vu ! Et pour finir, ce travail est la révélation d’une barbarie inqualifiable et d’un génocide dont on n’avait pas jusque-là pris la mesure exacte.

Fin 2006, à l’heure où un chef d’Etat iranien, siégeant à l’ONU, nie publiquement la Shoah et menace Israël d’une extermination totale, il est grand temps pour l’humanité de se réveiller en mettant hors d’état de nuire ces « Génocideurs », comme les appelle le Père Desbois.




Les Einsatzgruppen

« L’autre Shoah », selon l’expression du Père Patrick Desbois, c’est la Shoah des Juifs fusillés, assassinés par les SS, les « Einsatzgruppen » (unités mobiles d'extermination), et la Wehrmacht durant l’avancée de l’armée allemande en URSS en 1941. Le pacte germano-soviétique avait été rompu et Hitler voulait conquérir l’immense empire soviétique. Les Einsatzgruppen étaient des escadrons de SS et de la police allemande qui suivaient l'avancée de l'armée allemande. Ils avaient pour mission, entre autres, d'exterminer ceux qui étaient perçus comme des ennemis politiques ou raciaux trouvés derrière les lignes de front en Union Soviétique occupée. Les Juifs (hommes, femmes et enfants) étaient leurs principales victimes mais il y avait aussi des Tsiganes, et des fonctionnaires de l'Etat soviétique et du Parti communiste. De nombreux chercheurs pensent que le massacre systématique des Juifs d'Union Soviétique occupée par les bataillons des Einsatzgruppen et la Police de l'ordre (Ordnungspolizei) constitue la première étape du programme nazi d'extermination de tous les Juifs européens.




Des preuves authentiques

A tous ceux qui nient encore, voilà cinq preuves sur lesquels le Père Desbois s’est appuyé pour accréditer ce travail de mise en lumière d’une « autre shoah » : 1) les corps – ils sont là même si beaucoup ont été brûlés (2) par les nazis, pour effacer les traces de leurs forfaits. 2) les douilles – le Père Desbois a réalisé que « là où sont les douilles, sont les corps » : accompagné d’un expert et muni d’une « poêle à frire » qui permet de retrouver sous terre des objets métalliques, le père Desbois a entrepris systématiquement de faire une topographie exacte du lieu de la tuerie (3), en partant des endroits où se positionnaient les tireurs laissant autour d’eux des centaine de douilles de balles. Ces lieux sont identifiés à présent selon un système GPS. 3) Les témoins toujours vivants, pour beaucoup des paysans d’Ukraine, de Crimée, de Galicie... 4) Les archives soviétiques, qui contiennent de précieuses informations – c’est un travail gigantesque que de décrypter des millions de micro-fiches de rapports de justice soviétique d’après-guerre. 5) Les archives allemandes – beaucoup de photos ont été prises par les officiers nazis, et les groupes SS devaient toujours faire des rapports indiquant précisément le nombre de victimes « saboteurs soviétiques », en fait pour la plupart des Juifs, et la manière dont ils avaient procédé pour les exécutions.




La nécessité de « Veilleurs »

Citons pour finir des propos de ce prêtre singulier, révélant ses inquiétudes : « Si on a pu faire disparaître 10.000 personnes derrière le cimetière d’un village, pourquoi ne le referait-on pas aujourd’hui ?… », et de rajouter : « Les négateurs de génocides ne font que préparer le prochain génocide. Le monde a besoin aujourd’hui de veilleurs qui ne dorment pas la nuit, pour empêcher l’humanité de dormir, et la prévenir des dangers destructeurs… ». C’est dans ces termes que le Père Desbois a conclu la conférence. Il est heureux de voir le travail de ce chrétien, qui, main dans la main avec le Centre du Yad Vashem et en concertation avec sa hiérarchie et les rabbins, a entrepris un travail gigantesque de mémoire. Saluons-le.

Pasteur Gérald Fruhinsholz,

le 22 déc.06

(1) Il existe une interview remarquable du Père Desbois faite par Guysen Israel News -

(2) A la fin de la guerre, les Nazis ont obligés les paysans à déterrer les corps des fosses pour les brûler… Ils ne purent le faire pour toutes les fosses.

(3) On peut noter sur la carte le lieu connu d’une de ces tueries, Babi Yar, où le 29 et 30 septembre 1941, 33.000 Juifs furent systématiquement tués, empilés les uns sur les autres dans un ravin. Il y a des témoignages de Juifs « fusillés » qui ont pu à la faveur de la nuit sortir de là et s’enfuir avec les partisans.