Situé à côté de Raon-l'Etape, l'Institut Buhara ouvrira ses portes le 7 janvier. Quatre-vingts étudiants sont attendus.
RAON-L'ETAPE. - Très « man in black », oreillette bien en vue, l'homme filtre les entrées. L'ancien sentier est devenu une belle allée pavée qui grimpe jusqu'au château de « la sensée du keur ». Longtemps, le domaine de treize hectares a appartenu à l'évêque de Trèves, puis au baron de Türckheim. Construit à la place d'une ferme au XIXe siècle, l'édifice blanc d'un étage rehaussé de grès rose a été incendié à la fin de la dernière guerre. Les hospices civils de Lunéville en furent les propriétaires jusqu'en 1961. Peu à peu, il est tombé en ruine jusqu'à son rachat par la fédération naqchibandi de France, qui regroupe quatorze associations soufies turcophones et 1.200 adhérents à Metz Mâcon, Grenoble, Strasbourg, Delle dans le territoire de Belfort, Dijon et Bordeaux.
Le 7 janvier, l'Institut Buhara, premier établissement soufi de ce type en Europe, dont le nom vient de Boukharra, la ville ouzbèke, ouvrira ses portes au milieu des forêts vosgiennes. « Nous aurons 80 étudiants, à partir de 16 ans, qui paieront 1.500 € par an et qui viennent pour l'instant de l'Union européenne, 5 enseignants et 4 ouvriers », indique Yasr Demir, jeune directeur (29 ans) de l'établissement hors contrat, qui soutiendra sa thèse d'histoire l'année prochaine à Strasbourg. Le cursus de sept ans - quatre obligatoires plus trois facultatifs - comprend des cours de langue (français, turc, arabe littéraire), psychologie, histoire de France et des religions, mais aussi droit islamique et étude du Coran.
Un million d'euros de matériaux
« Notre but est de former des imams et des théologiens », souligne Murat Kurban, jeune assistant du président de la fédération. « Nous n'avons pas la prétention de faire un institut digne de renommée, juste de faire connaître un savoir et une spiritualité », fondés sur « la recherche de l'épanouissement, la remise en cause de soi, l'apprentissage du respect, de la fraternité et de l'égalité ».
Durant deux ans et demi, le château a été joliment rénové par des bénévoles qui y ont consacré leurs week-ends. Un million d'euros - deux millions disent certains - a été dépensé en matériaux : marbre, arabesques peintes, plafonds richement décorés, stucs... « Toute cette somme provient de dons. Nous n'avons reçu aucun financement étranger », affirme M. Demir. Sur un arc en plein cintre de la mosquée dont tous les murs sont recouverts de superbes faïences turques, un verset du Coran a été écrit : « Je ne sais plus de quelle sourate il est tiré et je n'arrive pas à le traduire », regrette le directeur. Quant aux salles de classe et à la bibliothèque, au deuxième étage, elles restent pour l'instant invisibles, « parce que les travaux ne sont pas achevés ».
Amour et respect
A l'inauguration hier, bien qu'invitées, les personnalités ( le maire de Saint-Dié Christian Pierret, les sous-préfets de Molsheim chargé des cultes dans le Bas-Rhin et celui de Saint-Dié), ont préféré s'excuser, comme s'ils craignaient de se montrer dans un institut coranique. De même que les femmes, singulièrement absentes hier. Pourtant, ses responsables n'occultent aucun des sujets sensibles : « Les événements malheureux du 11 septembre ont entaché l'image de l'islam et créé des tensions. Si à travers la formation de l'Institut, cette image venait à changer, nous en serions ravis », ajoute M. Kurban, informaticien de 27 ans, qui avant de connaître cette « voie » était croyant non pratiquant. « Comment trouver le bonheur ? La base de notre spiritualité, c'est l'amour et le respect de l'autre. Nous aimons les créatures par le Créateur », assure-t-il d'une voix douce.
Une fontaine trône au milieu de la salle de conférences. « Le son de l'eau est important dans le soufisme », explique toujours M. Demir. « Notre but est de parvenir à la fusion avec Dieu, avec le mystère », soutient-il. « De connaître l'extase par la voie intérieure. » De manière moins émotionnelle que les derviches tourneurs, dont trois ont dansé, dans une gestuelle hautement symbolique, hier au son d'une musique traditionnelle. « Nous souhaitons enlever les préjugés à notre égard », espère le directeur. Vaste tâche.
Patrick PEROTTO













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