
par Nicolas Ciarapica (rediffusion d'un article de 2006)
Ce qui suit est une série de réflexions sur les concerts humanitaires, qui sont une version moderne des "ventes de charité". Je me réjouis que le dernier en date ait permis de lever des fonds pour une oeuvre chrétienne. Mais je trouve, dans notre monde chrétien, des aspects pervers et dangereux à ces grandes manifestations, comme le Téléthon, qui est devenu je le pense un "nouvel impôt". Je sais bien que certains vont m'accuser d'être un spécialiste de la critique et de ne rien donner ou de ne pas monter des projets d'une telle envergure. Je garderai entre Dieu et moi ce que je donne à Son oeuvre, et je donnerai néanmoins mes idées.
Tout d'abord, pourquoi dis-je que le Téléthon est un nouvel impôt? Notre gouvernement a une obligation sanitaire en matière de recherche sur les "maladies orphelines". Il se doit en théorie de bien doter la recherche médicale en sorte qu'elle puisse accomplir ses missions. Pourtant, les carences sont là et c'est pour y pallier que des associations se sont levées et à l'aide d'appels d'argents, drainent maintenant des sommes astronomiques. Qui dit sommes d'argent importantes dit nécessité d'un contrôle accru. C'est un enjeu important, et l'Etat l'a bien senti: c'est comme si on ne voulait plus laisser le peuple donner à qui il veut, mais uniquement à quelques associations, de moins en moins nombreuses, de plus en plus imposantes. Notons que dans le concert de louanges qui entoure le Téléthon, il ne s'est trouvé que la Fondation Lejeûne pour dénoncer les dérives de la "sélection génétique": l'eugénisme se met en place, et ceci via un impôt volontaire. L'eugénisme consiste à choisir les embryons "viables" et à supprimer les embryons "malades", trisomiques, handicapés et autres, ce qui pose le problème en ces termes: "Les parents qui laissent arriver à termes des enfants 'difformes' ou 'pas aux normes' sont ils des irresponsables? En tous les cas il faut leur restreindre les allocs'..."
On l'a vu avec le tsunami en Asie: les dons ont massivement afflué et se sont amassés dans si peu de comptes en banques qu'au final, que s'est-il produit? Les bénéficiaires n'ont pas pu fournir assez de programmes et les dons ont été réaffectés. Mais sur place, les populations indigentes n'ont pas vraiment pu profiter de cette manne titanesque et quelques associations continuent d'agir avec les moyens du bord pendant que des milliards travaillent sur des comptes en banque.
Dans notre monde évangélique, nous sommes maintenant de la même façon submergés de demandes d'aide. Telle association "basée sur la foi", requiert de nous un coupon réponse indiquant combien nous comptons donner chaque mois... afin que le comptable puisse établir un budget prévisionnel. Les "biens de consommation" évangéliques sont désormais vendus à la façon du marketting mondain, pour un "don suggéré" ou "9,99 euros", pour nous faire croire que l'article ne vaut pas 10 euros. Tel concours chrétien nous permet de gagner un cd, un livre ou un objet, comme ce T-shirt signé par les artistes et laissé aux bons soins du "hasard" (de l'arabe az zahr, le "génie" du jeu de dès).
Mais ce qui me semble le plus préoccupant, c'est ceci: pourquoi doit-on avoir quelque chose en échange de notre don, s'il est pour une bonne cause? Je ne parle pas de l'abattement fiscal, mais du gateau ou de la pizza que j'emporte après la "vente missionnaire". Si je n'avais pas eu de contrepartie, aurais-je vraiment donné? Je parle du souvenir du concert "super génial" ou tout le monde s'est "éclaté" et dont le bénéfice ira à une oeuvre, qui en a évidemment bien besoin. Aurais-je soutenu avec autant d'enthousiasme ce projet sans la présence d'artistes ou sans ce concert? Dans la Bible, Dieu fait-il fructifier ce qui est ainsi donné avec une arrière pensée d'avoir en retour quelque chose de terrestre ?
C'est un des effets pervers, exactement comme dans le monde, que l'organisation de ces "rallies" ou de ces "téléthons" chrétiens. Les têtes d'affiche font vendre, tel bon dessinateur touchera plus de monde, tel excellent commercial aura du génie pour vendre ou parrainer un projet, mais que deviennent les autres, les centaines et les milliers d'autres oeuvres tout aussi méritantes, tout aussi en besoin urgent de liquidités, mais qui communiquent moins bien, qui n'ont pas de copains artistes communicants ou qui n'ont pas les moyens de franchir la barrière de la discrimination par l'argent, qui bouche souvent et de plus en plus l'accès à certains médias chrétiens?
Soyons simples et reprenons le contexte de notre "concert humanitaire" pour montrer l'absurdité de la "mondialisation" ou de la "centralisation" évangélique. Au final, après avoir fait les comptes de ce que l'évènement aura coûté, une somme minime (en proportion du coût total) est revenue à une seule oeuvre, tout le monde aura pensé avoir accompli son devoir de soutien à la mission, tandis qu'une somme proportionnellement énorme a été dilapidée pour "se faire plaisir". Déplacer 4.000 personnes venues de la France entière (frais de trains, d'essence, etc.), déplacer et payer des dizaines d'artistes, louer la salle, le matériel d'éclairage et les machines à bruit, payer les professionnels de l'organisation, les repas, les nuitées, etc., chaque participant aura donné 7.50 euros pour le projet, alors qu'il aura dépensé entre quelques dizaines et 100 euros pour le reste ! On est en plein dans ce que dénonçait l'homme d'affaire texan Doug Perry: "On estime que dans le monde entier, les chrétiens dépensent 8 milliards de dollars par an pour se rendre à plus de 500 conférences pour PARLER des missions. C’est plus du double de la dépense faite pour AGIR dans les missions." (lire la suite).
Le danger est que ces bons communiquant fassent main basse sur le superflu des croyants, et que ce superflu soit versé, comme pour le tsunami, dans un nombre de "poches" toujours plus restreint. Cela me rappelle ce "revivaliste" qui vient de quitter la France pour les USA, et qui avait ratissé les églises pour un projet de radio dont nul ne sait ce qu'il est devenu. Quand à l'argent, n'en parlons pas, il a servi sans doute à une tentative de construction de "méga-church à la française", qui s'est soldée par un échec: l'édifice est à vendre dans le Sud-Est de la France.
Assurément, le Seigneur voit les choses tout à fait différemment de nous. Pour Lui, ce n'est pas la "musculature imposante" des frères de David, ce gringalet, qui sauve. Ce ne sont pas les dons ou les talents des artistes, la motivation et le nombre des groupes de jeunes qui peuvent assurer la pérennité d'une oeuvre de foi.
Comme à Gédéon qui levait son armée, Dieu demande à ceux qui marchent par la foi de lâcher encore du lest: "Le peuple est encore trop nombreux, enlève encore des hommes... Enlève encore... Et encore". Et c'est toujours ce qui semble mesquin et ridicule qui triomphe du monde, une graine de moutarde, un grabataire, un pauvre berger...
A n'en pas douter, Jésus passerait pour un imbécile aux yeux de nos "leaders" actuels adeptes du "fund raising" à l'américaine: quelle incompétence ! "Que ta main droite ignore ce que fait ta gauche" disait-il. Il voyageait comme un clochard et n'avait même pas sur lui de quoi payer le péage. Il est entré à Jérusalem sur l'âne d'un autre, a fêté la Pâque dans la maison d'un autre, il a même été couronné... avec... des épines ! Et comble de l'imprévoyance, il a choisi Judas comme trésorier ! Vraiment, ce Jésus n'était pas sérieux.
Ou alors il a voulu prouver quelque chose à ceux qui voudraient marcher à sa suite. Que la marche par la foi ne s'encombre pas "des affaires de cette vie". On regarde avec respect et crainte un George Müller, cet "extra-terrestre" qui, au 19e siècle, fonda des orphelinats par centaines sans JAMAIS faire connaître aux hommes ses besoins. Par la foi, il forçait la main à Dieu. Non pas que Dieu n'ait pas le désir d'agir, mais il veut nous apprendre à vivre chaque jour de Ses miracles, pour pouvoir faire de GRANDES oeuvres, et pas organiser de GRANDES oeuvres pour lever de PETITES sommes. L'aspect centralisateurs de tels évènements empêche de démultiplier leur organisation, alors que la simple marche par la foi suscite de multiples vocations d'hommes et de femmes qui se lèvent et entrent, à leur tour, dans la moisson, avec rien d'autre que la foi !
A une époque où les dîmes "pour l'oeuvre e Dieu" financent en réalité des locaux aux équipements coûteux qui ne servent qu'à... mettre la chair à l'aise; à une époque où il faut dorloter jeunes et moins jeunes, les faire se mettre debout pour accéder plus facilement au porte monnaie; à une époque où l'argent des chrétiens est l'objet de la convoitise de commerciaux aux dents longues qui ont souvent tendance à fonctionner en circuit fermé; je déplore ces méthodes charnelles qui nient la réalité du DON GRATUIT, qui n'exige pas de contrepartie mais fonctionne "selon l'analogie de la foi".
Je déplore ces systèmes de "tonte systématique des brebis", systèmes qui coûtent cher en machines-à-bruits, studios d'enregistrement, communication sur papier glacé alors que dans le même temps 200 millions de croyants dans le monde n'ont pas pas assez à manger: est-il sain et saint d'investir tant d'argent dans ce qui n'est somme toute qu'un spectacle destiné à amuser une chrétienté Occidentale désoeuvrée, alors qu'il existe tant de causes concrètes que nous pourrions soutenir pour peu d'argent?
Je déplore ces grands évènements centralisés et centralisateurs, qui obligent au déplacements coûteux dans de grandes villes de centaines de personnes, et laissent de côté ceux qui ne peuvent se déplacer.
Je propose pour tous ceux qui ont à coeur d'oeuvrer pour le Seigneur de le faire en comptant sur Lui.
Je propose à tous ceux qui organisent des manifestations de renoncer à l'orgueil charnel de l'organisateur qui produit à ses annonceurs des chiffres et des statistiques. Je leur propose de se cantonner à des manifestations locales, en impliquant au maximum l'ensemble des acteurs de la communauté évangélique locale.
Je propose que dans chaque localité, les croyants s'unissent et portent des projets en se jumelant avec des localités soeurs dans d'autres régions du monde, et que s'établisse ainsi un maillage fort et généreux, un axe "Nord Sud". Je regrette en cela la disparition de l'Association Diaspora Africaine Chrétienne, vision fantastique mais minée par les égoïsmes et l'individualisme. Je m'interroge sur cette explosion d'églises africaines et tous ces "pasteurs" qui jouent des coudes pour êtres les premiers, sur les ravages pathétiques de l'évangile de la Prospérité en Afrique et en France, sur ces pauvres types qui paradent avec de belles voitures et des costumes luxueux pendant que leurs voisins croupissent dans la misère et qui leur disent que c'est par là qu'on reconnaît "l'approbation de Dieu".
Je propose que chacun renonce à une part de ses loisirs, de son argent, pour venir en aide concrètement à son prochain, "proche" ou "éloigné".
Je propose que les artistes retournent à leur premier appel et renoncent à la gloire et au piédestal où on voudrait les mettre, s'engagent à cesser toute autopromotion, et commencent à se produire simplement autour d'eux, sans grands frais mais en se "laissant attirer par ce qui est humble".
Je sais bien que je rêve et que des "évangélistes", des "apôtres", des "conducteurs de louange" et autres "chanteurs" sont tellement dévorés par l'orgueil d'être LE pasteur de LA plus grosse église qui organise LE séminaire dans lequel il faut aller que mes voeux pieux seront balayés d'un revers de main. Je sais qu'ils diront en ricanant du haut de leurs estrades et de leurs journaux que c'est l'amertume et la jalousie qui m'habite.
Mais je me permettais tout de même de penser à voix haute, sait-on jamais. La voix porte loin, dans le désert...













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