Jésus, mon meilleur pote Migros Magazine du 27/11/06



A Genève comme à Zurich, son arrivée a suscité l’émoi. Entre style résolument branché et marketing efficace, l’International Christian Fellowship – un mouvement évangélique – fait un carton, surtout parmi les jeunes.



Ils sont tous «trop cool» à l’International Christian Fellowship (ICF). A commencer par Matthias – Bölsterli, mais ici tutoiement et prénom restent de mise – le pasteur quadra aux allures de publicitaire branché. «Et bonjour, je m’appelle Cécile et je suis responsable de tout le communicating», sourit la jolie grande brune. Promue attachée de presse bénévole depuis quelques semaines, cette Vaudoise exilée à Genève s’apparente presque à une ancêtre du haut de ses 25 ans. Moyenne d’âge de cette nouvelle forme d’Eglise débarquée au bout du Léman dans les valises de Matthias Bölsterli: à peine 20 ans. Interdit aux plus âgés? «Non, mais nous nous focalisons vraiment sur les non-chrétiens. Les jeunes, c’est l’avenir et donc notre première cible», lâche une Cécile aux anges. Son discours se teinte sans fausse pudeur de marketing. «La plupart des Eglises se contentent d’attendre que tout le monde vienne. Et il n’y a personne. Parce qu’il faut être efficace pour convaincre.»



Le culte version show
En ce dimanche après-midi, le hall de la grande salle de la Madeleine louée par ICF Genève bourdonne déjà. L’équipe prépare le culte du soir conçu comme un véritable spectacle, avec groupe de louange pêchu – le guitariste n’est pas sans rappeler celui de Metallica – gros son et éclairage pro. «En plus, là, c’est la VIP night mensuelle», s’enthousiasme Steph(anie). Cette charmante blonde de 20 ans passe son temps entre sa seconde année de médecine et ses potes de l’ICF, où elle se charge des aspects «artistiques» de la célébration. «Nous adaptons un maximum le message de la Bible à notre époque. Nous vivons les choses en profondeur par petits groupes à la maison, une fois par semaine. Le dimanche, place au show avec de la danse, du théâtre, du multimédia. On se donne à fond pour Jésus et pour qu’un maximum de jeunes puissent le rencontrer.» Dès le matin, une équipe de «roadies» se chargent ainsi de la mise en place technique. «Et le soir, ils ne sont pas partis avant 23 heures», précise Steph admirative.

Un tel enthousiasme collectif laisserait sûrement rêveur le pasteur de Saint-Pierre, une ou deux rues plus haut. A l’inverse, ce voisinage pourrait sembler écrasant, mais encore faut-il le connaître. Or, la plupart ignorent jusqu’au nom du premier temple de la Réforme. A priori bizarre puisque, quoique transconfessionnelle, ICF s’inscrit clairement dans la mouvance évangélique, petite sœur du protestantisme. Calvin en mangerait son chapeau. Matthias Bölsterli s’en réjouit. «ICF est justement née du désir de casser les concepts vieillots associés au christianisme traditionnel. Nous privilégions une foi joyeuse, décomplexée. Et surtout pas ennuyeuse.» Matthias n’a jamais étudié la théologie, mais il n’a visiblement pas loupé les cours de psychologie. C’est en 1996 qu’avec des amis il fonde International Christian Fellowship.

Depuis, la communauté zurichoise affiche 3500 membres au compteur et un record de Suisse. Performance d’autant plus remarquable qu’elle ratisse large: familles, 3e âge et enfants rejoignant les ados chaque semaine dans une halle du très tendance «Züri West». «La forme nous différencie, pas le fond. On ne réinvente pas l’Evangile, nous le débarrassons de la poussière des traditions. Nous renouvelons le christianisme pour que les gens d’aujourd’hui en comprennent le message.» En s’américanisant? «Bien sûr, l’inspiration du projet est venue en visitant certaines églises là-bas. Le reste, dont les termes anglais, appartient simplement à la culture des jeunes.»

Concept efficace, en tout cas, reproduit à quatorze exemplaires en Suisse (dont seules Genève et très récemment Lausanne pour la Suisse romande) et à une quarantaine de copies en Europe, jusqu’à Trondheim, en Norvège, en passant par Londres ou Berlin. Les créateurs n’en demandaient pas tant. «Ce n’était pas prévu. Chaque ICF est indépendante mais bâtie autour d’une même vision. Nous songeons à une définition plus pointue de notre label, explique Matthias Bölsterli, avant d’ajouter: désormais, nous espérons bien voir naître près de 300 ICF dans le monde.»



Une Eglise qui leur ressemble
Bon, en attendant, faut déjà faire tourner la popote à Genève. En arrivant avec femme et enfants, Matthias n’avait d’autre but. «Après une pause en Australie, j’ai constaté que Zurich n’avait plus besoin de moi et j’ai eu envie de commencer l’aventure ailleurs. Il y avait ici un petit groupe évangélique qui végétait et j’ai repris les choses en main.»



Et le moins que l’on puisse dire, c’est que le courant passe. «Je ne me sens pas comme un pasteur traditionnel, plutôt comme un chrétien engagé. J’essaie de donner accès à quelque chose que j’ai découvert et qui remplit ma vie.» Détendu, très proche de ses ouailles, il ne se prend guère pour un gourou. «Je me contente de les coacher pour les aider à ériger une église qui leur ressemble. Pour le moment, je crois qu’ils ont besoin de mon aide. Notre communauté est toute jeune, financièrement encore fragile. Mon autorité, je la tire de ce que je suis dans ma vie de tous les jours. J’essaie de faire envie, de montrer des directions que me paraissent bonnes. A eux de faire leurs choix.»

Depuis qu’un Mister Suisse membre d’ICF Zurich a ému les foules avec des déclarations plutôt maladroites sur l’homosexualité – «alors qu’il ne s’agit absolument pas d’un tabou chez nous» – Matthias n’a de toute manière plus peur de la polémique ni des médias. «En fait, à chaque fois, nous recevons encore plus de monde.»

Enthousiasme et décibels
L’horloge indique 16 h 30, l’heure d’un meeting préparatoire débordant d’enthousiasme. Pas de doute, ils ont la pêche, à commencer par Louis, pourtant porteur d’une mauvaise nouvelle. «J’ai été averti au dernier moment que les danseurs ne se produiront pas. Pas grave, comme à chaque fois, on va vivre un grand moment avec Jésus», conclut-il en sautillant sous les applaudissements. Plus embêtant, Matthias se retrouve du coup sans avoir préparé de message. Mais il a de la ressource. Et deux ou trois discours prêts à l’emploi. En attendant, il prie et tout le monde se donne la main.



Une heure plus tard, il y a foule. Rien n’est laissé au hasard et même l’heure de retard fait très rock’n’roll. Pour patienter, à côté du bar et des bières, le visiteur peut acheter des livres de circonstance: Nicky Gumbell, l’évangéliste américain, côtoie l’abbé Pierre et des CD de musique évangélique.

La salle de la Madeleine a presque fait le plein. Deux cents personnes sifflent et applaudissent le countdown façon entrée de stars. La scène s’illumine et le groupe de louange entame un morceau des plus électriques: One Way, Jesus you’re the only one that I could live for s’égosille de belle façon Noah derrière son clavier. Cool, on vous dit.

Pierre Léderrey



Paroles de convertis

Se définissant volontiers comme «l’Eglise de la nouvelle génération, vivante, rafraîchissante et inspirante», l’ICF a une «vision», celle d’une «relation personnelle avec Jésus». Pour y parvenir, chacun est invité à la prière matinale, au culte hebdomadaire commun, ainsi qu’au renforcement de ses talents propres.

C’est ainsi que grâce à sa tchatche et à son sens du contact, Cécile se retrouve tout naturellement dans le rôle de communicante. «Mes parents ne sont pas chrétiens. Je me suis inscrite dans un groupe de jeunes d’Orbe par amour pour un garçon. Je trouvais l’ambiance sympa, alors un jour, j’ai dit: Dieu, si tu es vraiment là, je veux le savoir. Quelque chose m’est tombé dessus. C’était fort. J’en ai pleuré. Tout a commencé comme ça…», évoque-t-elle avec le même naturel que si elle parlait de ses premiers pas de danse.

«Monté par hasard sur scène et plus jamais redescendu depuis», Noah suivait autrefois ses parents dans une communauté philippine. «J’ai arrêté dès ma majorité. Cela ressemblait plus à une habitude qu’à autre chose. Et puis, lors d’un voyage linguistique, j’ai rencontré des gars qui vivaient vraiment leur foi à fond. J’ai été touché. Et lorsque je suis venu la première fois à ICF – Genève, j’ai su que je pourrais aussi y partager quelque chose de fort avec des amis.»

Plusieurs leaders du groupe reconnaissent respecter la chasteté avant le mariage. «Question de valeurs et de style de vie», souligne par exemple Antony, 17 ans et les cheveux en pétard. Une preuve de plus que l’habit ne fait pas le moine?