
La mort d’Ana Carolina Reston repose le problème de l’anorexie dans la mode. Enquête en Suisse
jean-daniel sallin Publié le 17 novembre 2006
La mort d'Ana Carolina Reston, Khadija l'a apprise hier matin à Milan. Alors qu'elle participait justement à un casting. Le top-modèle genevois connaissait la Brésilienne de 21 ans. Pour l'avoir croisée souvent sur les podiums. Et, lorsqu'on lui explique les derniers jours de la jeune femme, anorexique depuis trois ans, elle laisse parler son cœur.
«Je suis dégoûtée. Ce milieu devient complètement fou. Les agences et les stylistes se livrent à une surenchère effroyable avec les mannequins. On les prend de plus en plus jeunes et, désormais, on leur demande de faire la taille 34. C'est totalement criminel!» D'origine sénégalaise, Khadija gravite sur la planète fashion depuis cinq ans. Et elle a l'avantage d'être «mince naturellement». «Je fais 56 kilos pour 178 cm. Je mange comme je veux. Et je n'ai jamais eu aucune pression pour perdre du poids.»
Mais Khadija ne vit pas avec des œillères. Elle voit ces filles qui flirtent dangereusement avec la barre des 40 kilos (comme Ana Carolina) en consommant alcool et cocaïne pour éviter de manger. «Franchement, quel plaisir a-t-on vraiment de voir ces squelettes défiler?», s'interroge-t-elle. «En tout cas, moi, ça ne me donne pas envie d'acheter…»
Le cercle vicieux
Valérie (*) confirme la version de Khadija. Elle a quitté ce milieu après une année à Milan. «J'ai été choquée par ce que j'ai vu. Et puis, j'en ai eu assez qu'on me saoule avec mon poids…» A l'époque, la Vaudoise a 17 ans. Et des rêves plein la tête. Elle veut faire carrière dans le mannequinat. On lui en trouve les qualités. Mais, malgré ses 52 kilos pour 178 cm, son agence la trouve encore trop grosse. «Je partageais mon appartement avec trois autres filles et j'étais la seule qui mangeait normalement. Pour les autres, c'était une pomme par jour, rien de plus!»
La pression est quotidienne. «Chaque jour, on vient te mesurer la taille et les hanches avec un centimètre et on te répète à l'envi que si tu n'atteins pas un certain poids, on ne t'envoie pas au casting», explique Valérie. C'est le cercle vicieux qui commence. Car, dans cette affaire, les agences n'investissent jamais à perte. Au début, elles veulent bien payer le loyer et le book. Mais elles comptent bien être remboursées. Et vite!
«Si tu ne travailles pas, l'agence ne touchera pas d'argent», reprend Valérie. «Elle doit donc faire en sorte de répondre aux exigences des clients.» La Vaudoise n'a pas chômé à Milan. Mais elle n'a pas beaucoup fait de défilés. «Une seule fois, j'ai suivi un régime. On voulait m'envoyer en Grèce, mais, avant, je devais perdre cinq kilos. J'ai tout fait pour partir…» Si certaines s'enferment des heures dans la salle de bain pour vomir, d'autres abusent du café et de la cigarette pour couper la faim.
«J'ai des formes…»
En Suisse, on se montre un peu plus tendre avec les mannequins. «Ce n'est pas un grand pays de la mode, analyse Mara Costa. Ce sont plus des petits événements, des défilés amateurs…» La Brésilienne n'a que 25 ans et elle est venue finir sa carrière de mannequin à Genève.
Après des haltes à Paris, Milan et Shanghai. Mais, en dix ans, Mara a quelque peu détonné dans les agences. Car elle ne répond pas vraiment aux diktats de la mode. «C'est vrai, j'ai des formes, je n'entre pas dans la classe de filles qui défilent pour la haute couture», précise-t-elle. «J'ai plus travaillé pour le prêt-à -porter ou la bijouterie, qui préfèrent les mannequins plus ronds.»
Maigrir, la jolie Brésilienne y a pensé. Parfois. Lorsqu'elle participait à des castings où elle était «la seule grosse» dans la salle. «Cela te complexe un peu quand tu commandes une pizza et, à côté de toi, les autres filles ne mangent qu'une assiette de tomates.» Mara a fait un peu de sport. Pour tenter de perdre du poids. «Mais je ne suis pas allée jusqu'à l'anorexie. Et puis, c'est ma morphologie, je suis née comme ça!»
Syndicat de mannequins?
On ne peut pas s'empêcher pourtant de se demander pourquoi les mannequins se laissent dicter ainsi leur hygiène de vie. Au bout du fil, Khadija le concède volontiers. Elle est d'ailleurs prête à monter aux barricades. Pour freiner cette fuite en avant. «J'ai appris qu'à Milan, une autre fille est tombée sur le podium pendant le défilé. Cela devient grave…» Le top-modèle genevois rêve d'un véritable syndicat de mannequins. Qui puisse élever la voix lorsque leurs employeurs dépassent les bornes. A quand des piquets de grève sur les podiums? Reste à savoir si ces dames sauront rester solidaires face aux réalités économiques… Pas sûr!













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