Reportage exclusif : mon été à la rédaction de France 2 Mis en ligne le 17 novembre 2006

Nous avons reçu ce témoignage exclusif. Nous vous le livrons tel qu’il nous a été fourni :

« Je suis étudiant en université et j'ai pour ambition de faire du journalisme. Du vrai: du journalisme qui se donne pour but de rendre compte des faits dans leur globalité.

Cet été, j’ai été relativement déçu par ma petite expérience de stagiaire chez France Télévisions.

Je pense qu'il est intéressant d'en témoigner.

Les lecteurs me pardonneront mon anonymat. Dans un pays corporatiste comme la France, chacun comprendra pourquoi.

Cet été j'ai été en stage pendant un mois à la rédaction des Journaux Télévisés de France 2. Je pensais y découvrir autre chose que ce que j’ai vu. La déception fût grande. Cela m'a même définitivement convaincu que ce n'était pas à cet endroit que je me voyais travailler en tant que journaliste, et ce pour plusieurs raisons :

- le manque de liberté des rédacteurs et des journalistes pour réaliser leurs reportages sur le thème donné (de très lourdes contraintes de la direction, dont notamment le temps : donner ce qui plaît en 30 secondes sans prendre le temps d'expliquer et d'aller un peu plus dans l'analyse),

- lié à cela, le manque d'esprit critique possible : en observant le déroulement et la réalisation des reportages, je me suis rendu compte qu'il s'agit vraiment d'info « divertissement » sans analyse aucune, tout étant illustré par un ou plusieurs témoignages et avis d'anonymes sur le sujet, mais sans « travail critique » possible du rédacteur,

- et surtout...le manque de travail effectif ! Peut-être est-ce spécifique aux chaînes du service public, ou peut être est-ce dû à la période (juillet) mais il y avait beaucoup trop de journalistes pour le nombre de reportages à réaliser quotidiennement, et beaucoup restaient dans les bureaux sans faire grand chose... (et être payé à ne rien faire, ce n'est pas mon objectif).

Voici un exemple concret : j'ai accompagné une journée durant un rédacteur, un journaliste et un preneur de son pour un reportage censé passer à 13h et à 20h sur l'ouverture de Paris Plage. En arrivant, j'ai discuté avec le rédacteur pour savoir sous quels angles il envisageait d'aborder ce thème.

Je me disais qu'il serait intéressant, après avoir présenté avec quelques images de Paris Plage, de passer à un angle plus critique en soulignant notamment que de nombreux SDF vivant sous les ponts avaient été (violemment) expulsés et envoyés ailleurs quelques jours auparavant, car voir la misère ce n'est jamais très vendeur dans un cadre paradisiaque... Or est-il nécessaire de rappeler que la mairie qui nous a organisé ce beau Paris Plage 2006 est sensée être une mairie socialiste.

On pouvait également compléter le reportage en faisant un petit tour des autres « Paris Plage » dans le monde... En effet, ce concept s'est exporté à Bruxelles, Budapest, etc. ... Bref, ne pas se contenter de quelques pauvres images de gens se dorant sous le soleil, de gamins qui s'ébrouent, et de deux trois témoignages bien consensuels de la touriste qui s'émerveille de la plage à Paris, de la mère qui nous explique combien ses gamins sont contents de voir du sable, et d'un responsable sanitaire qui nous rappelle qu'il faut boire de l'eau, beaucoup, beaucoup d'eau.

Et bien, devinez quoi ? Nous avons passé une journée à papoter au soleil sur les transats, à manger le midi dans une bonne brasserie pour 15 euros chacun (eux ont été remboursés, pas moi...), et, quand même à tourner quelques images (mais pas pendant très longtemps, point trop n'en faut). Le midi et le soir, ô miracle, le reportage ressemblait exactement à la caricature que j'ai décrite au-dessus...

Et ce qui est triste, c'est que l'équipe de ce jour se plaignait elle-même de devoir pondre des choses comme ça...mais les directives sont les directives, et d'après eux, « StArlette C(h)abot » (le petit surnom que beaucoup lui donnent dans les couloirs) est si castratrice et dictatoriale que tous acceptent et se complaisent dans ce système. On s'habitue à tout, même au pire...

Certes, le sujet de Paris Plage était un sujet plutôt « léger », mais est-ce que cela veut dire qu'il faut se contenter d'une simple information de façade, sans profondeur, dès que l'on ne parle pas de sujets graves ? Tout est une question d'angle. Encore faut-il en avoir un...

Pour moi, le rôle d'un journaliste n'est pas seulement de décrire (superficiellement) ce qui se passe dans le monde. Son rôle est, à travers cette description, de provoquer la réflexion chez les gens, même si cette réflexion est minime.

Mais peut-être que du haut de mes 20 ans, je suis encore trop utopique...