
LIBAN • Les Syriens n’ont pas (encore) gagné L’Amérique va-t-elle redonner le Liban à la Syrie pour calmer les tensions aux Moyen-Orient et s’assurer une sortie honorable d’Irak ? Damas et ses alliés en sont persuadés. Le quotidien Al Hayat est moins affirmatif.
Nombre de citoyens du monde arabe sont pris de panique face aux divers scénarios de l’avenir. Si certaines craintes sont fondées, d’autres s’expliquent par la guerre des nerfs qui se déroule actuellement entre les Etats-Unis et certains régimes du Moyen-Orient. A Téhéran, les nerfs sont moins tendus qu’ailleurs. Les Iraniens pensent qu’ils pourront dissuader les Etats-Unis de chercher l’affrontement militaire et Israël de bombarder leurs installations nucléaires. A Damas également, on affiche sa sérénité. On se montre convaincu que toute attaque militaire est exclue, et pour longtemps. Les Syriens se félicitent de constater qu’aussi bien le lobby pro-israélien aux Etats-Unis que l’Etat d’Israël semblent préférer la stabilité du régime de Bachar El-Assad aux impondérables d’un renversement de régime, trop risqué pour leurs intérêts. Ils estiment que les Etats-Unis les ménageront parce qu’ils ont besoin d’obtenir leur soutien pour trouver une solution en Irak. A ce propos, certains affirment que le Liban serait le meilleur terrain d’entente pour maintenir le statu quo de “paix froide” entre la Syrie et Israël d’une part, et entre les Etats-Unis et l’Iran de l’autre.
L’Irak étant au centre des préoccupations américaines, les Etats-Unis chercheraient à obtenir de la Syrie qu’elle leur permette une sortie honorable d’Irak. En contrepartie, ils accepteraient que la Syrie rétablisse son contrôle sur le Liban. Selon les adeptes d’une telle analyse, la Syrie et l’Iran pourraient obtenir tout ce qu’ils veulent en contrepartie d’une attitude accommodante vis-à-vis des Américains en Irak. Ils font valoir que le récent rapport de James Baker, l’ancien secrétaire d’Etat de George Bush père, propose justement de négocier avec la Syrie et l’Iran pour permettre une réduction des troupes américaines en Irak et pour permettre aux Etats-Unis de se désengager sans que cela ait trop l’air d’une défaite. Cela correspond également aux idées de la sénatrice démocrate Hillary Clinton, qui a récemment clamé la nécessité de dialoguer avec l’Iran et la Syrie au sujet de l’Irak. Or cette analyse ne tient pas debout. L’administration américaine actuelle, tout comme les partis républicains et démocrates, ne pourra pas faire abstraction des conclusions de la Commission d’enquête internationale sur l’assassinat de l’ancien Premier ministre libanais Rafic Hariri en février 2005. De forts soupçons pèsent sur la Syrie. Le caractère obstiné de George W. Bush est également un élément important à prendre en compte. Dans la mesure où il considère que l’Irak est le principal théâtre de la “guerre contre le terrorisme” et que cette guerre constitue le fil rouge de ses deux présidences, il refuse d’admettre une défaite et de chercher des arrangements déshonorants. En outre, il considère que la Syrie et l’Iran ont permis l’infiltration de combattants, d’armes et d’équipements vers l’Irak, et ont renforcé la résistance irakienne. Réhabiliter la Syrie et l’Iran reviendrait donc à récompenser leurs provocations et consacrerait l’idée que le soutien au terrorisme est un moyen adéquat de faire plier les Américains.
Dépouiller le tribunal de son caractère international
Il l’est d’autant moins que, dans le passé, des démarches dans ce sens ont échoué. Des propositions avaient été faites d’épargner le régime syrien en échange de l’extradition de tel ou tel responsable impliqué dans l’assassinat de Rafic Hariri. Or ces propositions ont été suivies par de nouveaux assassinats de Libanais, dont certains avaient un lien évident avec Rafic Hariri. Aussi, à quelques semaines de la publication d’un important rapport de la Commission d’enquête internationale, il est impensable que les Etats-Unis s’aventurent de nouveau à proposer un marchandage à la Syrie. Affirmer le contraire serait aller trop vite en besogne.
Quant à la Syrie, malgré ses rodomontades, elle sait bien qu’elle reste vulnérable. En réalité, cette enquête internationale empêche beaucoup de responsables syriens et libanais prosyriens de dormir. Parmi eux, il y en a qui pensent qu’il faut se montrer sûr de soi et jouer la surenchère. En affichant ainsi leur confiance, ils alimentent l’idée selon laquelle la Syrie serait prête à rétablir son contrôle sur le Liban, au moment où les Américains, abandonnant leurs illusions de démocratisation du Moyen-Orient, semblent prêts à tout sacrifier.
Les manœuvres syriennes pour entraver l’enquête internationale ont été relayées par la Russie au Conseil de sécurité de l’ONU. En présentant de toujours de nouveaux sujets de débat, elle a cherché à retarder autant que possible la création d’un tribunal international chargé de juger les responsables de l’assassinat du Premier ministre libanais et à en limiter les compétences. Ainsi, la Russie a voulu empêcher que ces assassinats de responsables libanais soient qualifiés de crimes contre l’humanité et que la compétence du tribunal couvre tous les assassinats. Damas lui a demandé ensuite d’œuvrer pour dépouiller le tribunal de son caractère international et limiter son rayon d’action à l’intérieur des frontières libanaises.
Dans les milieux onusiens, on estime que le ministre russe des Affaires étrangères, Sergueï Lavrov, contredit les engagements pris par Vladimir Poutine devant le président français Jacques Chirac, qui se serait plaint de ce double langage. Il faut toutefois pondérer ce genre d’affirmations, compte tenu de la structure du pouvoir russe. Les promesses faites par Poutine devant Chirac étaient probablement moins catégoriques que ce qu’avait bien voulu croire ce dernier. Il est vrai que les instructions sont appliquées avec plus ou moins d’empressement et que les diplomates russes sont plus ou moins enthousiastes à défendre les visées syriennes. Il n’en reste pas moins que les propositions russes sont celles du gouvernement de Moscou, dirigé par Vladimir Poutine, et non celles du seul Sergueï Lavrov.
Certes, les pressions électorales et les difficultés militaires obligent George Bush à réajuster ses méthodes. Mais il ne faut pas oublier que les périodes électorales sont propices aux promesses et aux engagements multiples, divers, variés et souvent contradictoires. Les grandes puissances sont engagées dans de multiples marchandages, mais cela ne signifie pas forcément qu’il existe un accord prêt à être signé. Cela fait simplement partie des manœuvres d’une guerre des nerfs destinée à tester l’adversaire et à explorer des pistes.
Raghda Dargham














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