Après Saint-Vincent-de-Paul, des corps d'enfants nés sans vie ont été découverts à Saint-Antoine, un autre établissement parisien. L'Express s'est procuré le rapport confidentiel de l'Igas qui constate de sérieux dysfonctionnements



Et s'il n'y avait pas une, mais deux affaires des fœtus? Officiellement, l'hôpital parisien Saint-Vincent- de-Paul, où un grand nombre de corps d'enfants nés sans vie ont été découverts au milieu de l'été 2005, est un cas isolé. La mission de l'Inspection générale des affaires sociales (Igas), qui a visité par la suite 16 autres établissements publics à Paris, Lyon et Marseille, a récemment conclu en ce sens. Son rapport de synthèse, disponible sur Internet, indique qu'elle «n'a pas observé … de pratiques abusives et contraires au respect dû à ces corps et à la volonté exprimée par les parents». Or un document confidentiel, que L'Express a pu se procurer, montre en partie le contraire. Il s'agit d'un compte rendu de 90 pages consacré exclusivement à l'hôpital parisien Saint-Antoine. La même équipe de l'Igas y décrit une situation comparable, sur bien des points, à celle de la première affaire.

L'origine du scandale de Saint-Vincent-de-Paul mérite, ici, d'être rappelée brièvement. La découverte fortuite de 353 fœtus entreposés en vrac et - parfois - en plusieurs morceaux, dans les sous-sols de cet hôpital, laisse d'abord soupçonner le pire: des expériences de savants fous. L'enquête menée sur-le- champ par l'Igas montre qu'il n'en est rien. Certains corps sont conservés parce qu'ils sont porteurs de pathologies rares, donc considérés comme utiles à la recherche et à l'enseignement. D'autres sont gardés parce que l'autopsie traîne en longueur. Ces pratiques, longtemps tolérées, apparaissent désormais comme indignes, en raison du respect dû à l'enfant à naître.

Revenons à l'hôpital Saint-Antoine, où deux inspecteurs sont envoyés dans la foulée. Sur place, ils trouvent 331 foetus - presque autant qu'à Saint-Vincent-de-Paul - conservés dans le formol, rangés dans des boîtes ou des bocaux. Le stockage a commencé en 1984 et s'est poursuivi au fil des ans. A l'insu des familles, qui laissaient au centre hospitalier le soin de procéder à la crémation. Beaucoup de ces parents se sont d'ailleurs inquiétés du destin de leur enfant quand l'affaire de Saint-Vincent-de-Paul a éclaté. Ils étaient 47 à interroger la direction de l'hôpital Saint-Antoine à ce sujet. Le rapport précise qu'à deux reprises le corps recherché a été retrouvé dans le laboratoire de fœtopathologie. Le premier, conservé depuis 1997, était porteur de malformations faciales peu fréquentes. Le second avait été gardé depuis décembre 2004 «du fait d'un problème logistique», qui a compromis son transport vers le lieu de crémation.

Pour justifier leurs «collections» de corps, les médecins de Saint-Antoine avancent les mêmes arguments scientifiques que leurs confrères de Saint-Vincent-de-Paul. Dans leur rapport, les inspecteurs de l'Igas qualifient ces raisons de «contestables». Et concluent un peu plus loin: «La conservation des fœtus entiers ne se justifie pas.» Ils suggèrent de les photographier et d'effectuer les prélèvements nécessaires, puis de procéder à leur crémation. Interrogé par L'Express, le nouveau chef de ce service, le Pr Jean-Pierre Siffroi, affirme avoir appliqué ces consignes dès réception du rapport. «Les derniers corps sont partis cet été», précise-t-il.

Le tableau dépeint dans le document rappelle celui de Saint-Vincent-de-Paul sur un autre point: les retards fréquents des comptes rendus d'autopsie. Leur rédaction prend, selon les cas, entre un jour et... plus de quatre ans! «Ce délai de plusieurs années n'est pas admissible», note l'Igas. Car les mères sont généralement convoquées par le gynécologue-obstétricien deux mois après l'accouchement. Les résultats de l'examen du fœtus permettent de préciser si celui-ci était porteur d'une maladie génétique. Et d'indiquer à la femme si elle peut envisager une nouvelle grossesse. C'est précisément pour ce motif que les parents donnent leur accord à un acte par ailleurs mutilant.

Un «dossier médical individuel»
A la lecture du rapport, le cas du laboratoire de fœtopathologie de Saint-Antoine apparaît bel et bien comme une deuxième affaire de portée nationale. Toutefois, ses médecins ne se sont jamais trouvés hors-la-loi, contrairement à leurs confrères. L'Igas n'a pas découvert sur place de corps d' «enfants», au sens légal du terme, c'est-à-dire de bébés disposant de certificats de naissance et de décès. Ni de fœtus autopsié alors que les parents s'y étaient opposés par écrit. Par ailleurs, les lieux n'évoquent en rien le «musée des horreurs» décrit dans l'autre établissement. L'Igas note que les fœtus «sont tous répertoriés, associés à un dossier médical individuel et classés dans une armoire». Sollicitée par L'Express, la direction de l'Assistance publique-Hôpitaux de Paris invoque ces différences pour affirmer que «la situation observée à Saint-Antoine n'a rien à voir avec celle de Saint-Vincent-de-Paul».

Reste que l'Igas a jugé les dysfonctionnements assez sérieux pour mettre en cause le praticien du service, le Dr Marie Gonzales. «La mission recommande à ce que le médecin fœtopathologiste en activité à Saint-Antoine jusqu'en janvier 2006 et depuis transféré à l'hôpital Trousseau n'assure pas un rôle de responsable de cette activité, compte tenu des pratiques constatées», concluent les inspecteurs. Entre-temps, le laboratoire qui pratique l'autopsie des fœtus a en effet déménagé. «Dans l'unité de Saint-Antoine, je n'étais qu'un médecin parmi d'autres, affirme à L'Express le Dr Gonzales. Je n'ai jamais eu la responsabilité officielle de l'unité fonctionnelle de fœtopathologie.» A ce jour, la question de savoir qui va assurer la direction de l'unité déplacée n'est pas tranchée.