Les réactions de la majorité de la critique à la sortie du film d’Elie Chouraqui « Ã” Jérusalem » ne me surprennent pas dans la France d’aujourd’hui. Elles s’inscrivent seulement dans une sinistre logique.

Faute de s’en prendre directement au contenu du film, nombre de ceux qui ont écrit à son sujet l’ont jugé « médiocre formellement », « mal filmé », « exagérément sentimental », « simpliste et sans envergure ». Ceux qui ont abordé le contenu ont pris leurs distances et parlé de « lecture kitsch, voire indécente de l’histoire », de « saga folklorique». Dans Libération, un journaliste qui, dans un article précédent, trouvait l’écrivain antisémite Céline d’une « drôlerie inégalée » voit ici la justification de la « raison du plus fort »…

La presse généraliste française me taxerait sûrement de piètre journaliste, puisque je raisonne encore avec des catégories dépourvues de toute subtilité, en m’obstinant à voir des différences entre démocratie et dictature, entre liberté et totalitarisme ; puisque je ne parviens pas à me persuader de l’infinie supériorité morale européenne sur la barbarie américaine, et que je considère que la population irakienne, comme la population israélienne, est faite d’êtres humains qui ont le droit de vivre libres et en sécurité. Je ferais aussi un très mauvais critique de film pour la même presse française.

Ayant, depuis plus de trente ans, peaufiné ma culture cinématographique davantage avec les productions des grands auteurs américains, de Howard Hawks à Clint Eastwood, qu’en m’infligeant des productions françaises pour salles d’art et d’essai confidentielles, j’ai dû porter un regard myope sur « Ã” Jérusalem ». J’ai vu, dans l’ensemble, en effet, un film superbement réalisé, porteur d’une force dramatique indéniable, en même temps que d’une grande pudeur. Je n’y ai vu aucun « simplisme », mais la volonté de donner à voir un fragment essentiel du conflit israélo-arabe : les quelques mois qui ont précédé la création de l’Etat d’Israël.

Et, par petites touches, d’une intensité croissante, tout y est ou presque. L’inquiétude, l’incompréhension, puis la manipulation des populations arabes par les plus radicaux. L’espérance, parfois teintée de désespoir, des populations juives. L’opiniâtreté qu’il a fallu à quelques poignées de gens d’un infini courage pour résister à des troupes arabes très supérieures en armement et en nombre. La détermination de David Ben Gourion et de Golda Meir. La cynique lâcheté des occupants anglais jusqu’au moment de leur départ.

Un film utile et noble

Je ne puis qu’inciter ceux qui me lisent à aller voir cette œuvre utile et noble. Et j’espère qu’elle permettra à nombre de ceux qui ont cultivé une propension à l’oubli et qui acceptent le remplacement de l’histoire par la propagande, de retrouver le chemin de la mémoire et de la connaissance.

Critiquer la forme d’un film parce qu’on n’en apprécie pas le contenu relève d’une mauvaise foi certaine, consciente ou inconsciente. Voir du folklore et du kitsch dans l’évocation simple, claire et, oui, souvent poignante de l’un des épisodes les plus tragiques et les plus héroïques de l’histoire du vingtième siècle relève du cynisme ambiant dans ce pays. Pays où ceux qui prétendent avoir de la hauteur d’esprit, ne connaissent plus ni bien ni mal, ni vérité ni erreur, puisque tout est négociable.

Je sais, bien sûr, que nous sommes à l’heure des Guignols de Canal +, où Ben Laden est présenté régulièrement comme un vieux sage et où les Etats-Unis, l’Eglise et les multinationales sont représentés sous les traits monolithiques et meurtriers du « docteur Sylvestre ». Je sais qu’aujourd’hui, l’humour à la française se moque des vieux, des malades, des infirmes dans un déluge de scatologie salace. Je sais que des tribunaux font semblant de regarder les faits qu’on leur présente et finissent par rendre des jugements dignes de Moscou au temps de Beria. Je sais qu’un débat équilibré en France peut inclure des gauchistes, des socialistes, des communistes, des gaullistes, des centristes, voire des antisémites, mais jamais aucun spécialiste qui maîtrise, de façon pointue et scrupuleuse, l’histoire des deux grands Satan que la France contemporaine conspue, en commun avec l’Iran des mollahs, Israël et les Etats-Unis. Je sais qu’il est plus facile, aujourd’hui en ce pays, d’être un admirateur de Céline ou de Rebatet qu’un ami du Likoud ou de l’administration Bush. Je sais tout cela, mais il est des jours où, néanmoins, j’ai du mal à m’y faire.

Ceux qui partagent ma sensibilité iront voir le film d’Elie Chouraqui. Ils se diront peut-être, comme moi, que sur quelques points, le film aurait pu être plus précis. Le réalisateur aurait pu insister sur le fait que le grand mufti de Jérusalem, souvent évoqué, était un nazi, fervent partisan (Ndlr. Et acteur de la « solution finale »). Cela aurait permis de prendre conscience de ce qui imprégnait le « mouvement palestinien » dès cette époque. Il aurait pu rappeler, à propos du massacre de Deir Yassin, comme l’a fait Albert Memmi dans son livre « Juifs et Arabes », « les innombrables Deir Yassin subis par les populations juives ». Il aurait pu dire qu’il n’y a jamais eu d’Etat palestinien au Proche-Orient, que la Jordanie a été créée sur 80 % du territoire du Mandat palestinien confié aux Britanniques. Il aurait pu souligner la très lourde responsabilité des autorités britanniques dans les événements qui se sont déroulés entre les années 1920 et la naissance d’Israël.

Tout cela pourra être débattu. Un film ne remplace pas le travail de la connaissance. Il peut sensibiliser et conduire vers ce travail, et cela, « Ã” Jérusalem » le fait admirablement. Courageusement, bien plus qu’il ne pourrait y sembler de prime abord, au vu des réactions au film en France. On ne peut que remercier Elie Chouraqui et son co-producteur, André Djaoui, d’avoir eu ce courage-là.

Par Guy Millière