Elle semble porter depuis toujours le poids du drame sur ses épaules. Petite, frêle, Mukhtar Mai, âgée d'une trentaine d'années, se tient repliée sous un châle qui la recouvre entièrement. Elle s'exprime peu et d'une voix faible, abritée derrière Naseem, l'amie au caractère de feu qui s'est greffée à son combat. Naseem, sans voile, quand Mukhtar Mai ne quitte pas le sien, même à Paris où elle s'est rendue à l'occasion de l'édition en poche de Déshonorée, son témoignage best-seller. Elle y raconte son histoire. En 2002, elle fut condamnée à un viol collectif par le tribunal d'un village perdu du Pakistan pour réparer l'offense de son frère, Shakkur, âgé de 12 ans, accusé d'avoir flirté avec une fille. Dans son livre, elle revient sur son combat pour obtenir réparation. Elle explique pourquoi rien ne la destinait à se rebeller. Née fille dans une famille issue de la caste des Gujjars, des paysans inféodés aux Mastois, ceux qui décidèrent de la violer, elle n'aurait jamais dû avoir accès à la justice.

Illettrée, sa plainte aurait dû finir comme celles de toutes les autres Pakistanaises ayant tenté de faire entendre leurs droits avant elle. Dans les poubelles d'une police corrompue. Mais c'était compter sans le soutien de la presse de son pays et la probité d'un juge qui, contre toutes attentes, décida d'instruire. Mukhtar Mai est alors devenue l'emblème du combat de ses concitoyennes. Au Pakistan, les femmes ont rarement voix au chapitre. « Même Bénazir Bhutto premier ministre du Pakistan entre 1988 et 1996 dut se marier avec celui que lui avait désigné sa famille », soulignent Mukhtar Mai et Naseem. Sinon ? « Il n'y pas de sinon ! Sinon c'est la mort. » Après son agression, Mukhtar Mai aurait dû se suicider. Elle a choisi de lutter. Avec l'aide de Naseem, elle a créé une école primaire, intarissable source de fierté. Aujourd'hui, 350 filles et 250 garçons y sont scolarisés. Mais Mukhtar Mai vit encore sous la protection de trois policiers. Et attend toujours la condamnation par la Cour suprême de ses agresseurs, acquittés en appel. Si elle l'obtient, le jugement pourrait faire jurisprudence. Une grosse épine dans le pied du Pakistan, qui n'a jamais soutenu officiellement le combat de Mukhtar Mai.

Au Pakistan, les victimes d'un viol peuvent être condamnées pour « relations sexuelles hors mariage » à l'instar d'un millier de femmes emprisonnées, si elles n'apportent pas le témoignage de quatre hommes musulmans. C'est ce que stipule l'ordonnance Hudood datant de 1979. Projet de loi sur la protection des femmes Depuis 2002, le président Pervez Musharraf souhaite réviser l'ordonnance. Mais son projet de loi de protection des femmes, qui prévoit de transformer les modalités les plus pénalisantes de la loi, ne parvient pas à passer le cap de l'examen parlementaire.