Cette interview de Patrick Sookhdeo, directeur international de Barnabas Fund et de l'Institut pour l'étude de l'Islam et du christianisme, a été publiée en décembre 2001, dans le magazine néo-zélandais Reality. Patrick analyse les rapports qu'entretiennent le monde musulman et l'occident. Il évoque aussi l'action de Ben Laden. Toujours d'actualité.

Version originale en anglais sur le site Aleloo.com: More questions about Islam

Patrick, vous parlez d'un changement important dans la manière dont le monde occidental en est venu à percevoir l'Islam depuis les événements du 11 septembre. Qu'y a-t-il de changé ?

P. Afin d’organiser une coalition anti-terroriste, et de faire face également aux craintes actuellement présentes des sociétés occidentales, les gouvernements occidentaux, ainsi que l'église et les médias, ont maintenant convenu d’une politique de rachat de l'Islam – à savoir: soutenir que l'Islam est essentiellement pacifique et tolérant.

Et vous diriez que ce n'est pas le cas ?

P. Je ferai remarquer que toutes les religions ont un côté noir. Le christianisme a eu un passé sordide. Nous avons dû assumer ce passé. Dans le passé nous avons tué des personnes au nom de la religion - nous avons reconnu nos erreurs: notre Nouveau Testament encourage le besoin de compassion et d'amour et qu'il ne peut y avoir aucune violence dans la religion.

Une partie de l’islam parle de violence, ainsi que le christianisme et d'autres religions. Le dilemme est qu'ils occultent leur passé. Actuellement l'Islam a fait des choses terrifiantes, et ce qui a été fait au nom de l'Islam n'était pas simplement une aberration, mais plutôt inhérent à la religion elle-même. Par conséquent, quand les chefs occidentaux, ainsi que les médias et l'église, ont dit que l'Islam est essentiellement tolérant et pacifique, c’est seulement un côté de la vérité.

N’y a-t-il aucune partie du Coran qui modifie ces textes violents de la même manière que nous dirions que notre nouveau testament modifie l'ancien testament ?

P. En fait l'inverse est vrai. Supposez que dans notre Bible le nouveau testament ait été écrit avant l’ancien testament, cela serait la même disposition dans le Coran. Tous les passages pacifiques mis en avant par les musulmans apparaissent dans les chapitres écrits à la Mecque. Ils sont tolérants envers les juifs et les chrétiens. Mais quand Mahomet arrive à Médine et installe sa cité religieuse, la tonalité envers les autres groupes change rapidement. C’est là qu’apparaissent les déclarations à propos de l’esclavage des païens et du meurtre des juifs. Dans l'interprétation islamique actuelle, les dernières révélations ont priorité sur les premières. Cela s'appelle la « Loi de l'Abrogation ». Cela signifie donc que ces passages qui encouragent la violence sont à présent acceptés. (...)

Est-il vrai que dans les pays musulmans ceux qui se convertissent au christianisme ne peuvent pas adorer ouvertement ?

P. Dans les pays musulmans où se produisent des conversions il existe la loi de l'apostasie. D’après la Charia, chacune des quatre écoles de la loi sunnite et de la loi chiite enseigne que si un musulman rejette l'Islam, ou devient chrétien, il commet le crime de haute trahison et mérite la peine de mort. Quelques pays la mettent en pratique - l'Afghanistan, l’Arabie Saoudite, l’Iran, le Qatar, le Soudan – mais même là où les pays ne l’exercent pas officiellement, elle est souvent mise en oeuvre par les familles et les communautés. Dans la plupart des pays si la peine de mort n'est pas appliquée, la discrimination, la persécution et la marginalisation interviennent à grande échelle. Il n’y a pas de liberté dans l’Islam. Il ne confère pas toutes les libertés civiques aux convertis ni aux communautés chrétiennes historiques qui subsistent.

Pourquoi cela ?

P. L'islam s'est développé dans les secteurs principalement chrétiens. Donc il y avait un grand nombre de chrétiens parmi les peuples conquis. L'Islam a créé le système de dhimmitude. La dhimmitude signifie que des juifs et des chrétiens ont dû être protégés. Ils payaient un impôt local spécial qui leur accordait la protection. En tant que « sujets protégés » ils ne bénéficiaient pas de tous leurs droits civiques et ils étaient considérés comme une minorité de seconde classe au sein de l’Islam.

Pourquoi l'islam se considère-t-il supérieur au christianisme ?

P. Théologiquement il se considère comme la révélation finale de Dieu. Il dit que les juifs et les chrétiens (qui ont dévié de la voie de Dieu) ont corrompu leurs Écritures, et Dieu a ainsi envoyé son dernier prophète : Mahomet. Donc la religion authentique et supérieure est l'Islam.

Mais vous devez également comprendre que la base de l'Islam est la puissance. Il existe la notion de « territoires religieux ». Par le passé, elle a affecté tout d’abord le judaïsme puis le christianisme –par exemple durant la période médiévale post-Constantine. Cette notion relie la religion à la terre. C'est la position de plus en plus adoptée en Inde aujourd'hui. Dans l'Islam vous ne pouvez pas séparer la foi communautaire – qui est la communauté religieuse - de leur identité nationale. Car le pouvoir est essentiel à l'Islam – non seulement la puissance religieuse, mais également la puissance séculaire -. En outre, parce que l'Islam ne sépare pas le sacré du séculier, cela signifie que les sujets sociaux et religieux sont abordés de la même façon.

George W Bush et Tony Blair ont déclaré la guerre aux terroristes. De quelle manière l'Islam est-il relié aux attaques terroristes ?

P. Je pense que M. Bush et M. Blair ont fait une erreur importante - ce n'est peut-être pas une erreur, mais le besoin d’une stratégie de relation publique – cette erreur est d’avoir séparé Ben Laden du reste de l'Islam. L'argument que Ben Laden et ceux qui ont commis ces crimes terribles au World Trade Centre ne sont pas des musulmans authentiques fonctionne. Ils sont plutôt des extrémistes. Au début ils ont été définis en tant qu'extrémistes islamiques, puis le temps passant, Bush et Blair et d'autres en arrivent à dire qu'ils ne sont pas même islamistes, parce que l'Islam n'encourage pas le meurtre des femmes et des enfants innocents ( ce qui n'est pas vrai d'ailleurs). Mais après avoir sépare les radicaux des extrémistes islamiques, ils ont maintenant enlevé le terme « islamique » ainsi Ben Laden et sa bande sont maintenant perçus comme des extrémistes en dehors d’un islam palissant.

C'est fortement douteux. Je dirais que la violence (existe) ou ( est contenue) dans l'Islam. Ben Laden et les siens sortent d'une tradition islamique - ils se considèrent comme des musulmans authentiques - où le Jihad est le principe fondamental pour combattre les incroyants. En outre, ils ont eu le support énorme des gouvernements musulmans et des musulmans dans le monde entier - en particulier des Saoudiens - et la tradition wahhabite domine dans les esprits de Ben Laden et des Talibans. D’autre part, beaucoup de musulmans dans le monde considèrent Ben Laden comme leur héros, et ils ne le regardent certainement pas comme un non-musulman.

Ainsi je pense que l'ouest a fait une erreur stratégique dans sa façon de redéfinir l'Islam. De plus l'ouest peut toujours dire "nous ne sommes pas en guerre avec l'Islam", mais le monde musulman, lui, se considère en guerre avec l’Occident et voit l’Occident en guerre avec eux.

Vous avez dit que pour bon nombre de musulmans Ben Laden est un héros. Mais sur nos écrans de télévision nous voyons beaucoup de musulmans ordinaires disant « nous détestons ce qui s'est produit et nous n’avons rien à voir avec cela. »

P. Je pense que les musulmans sont sur « mode schizophrène actuellement ». Quand les premiers rapports sur la catastrophe sont arrivés, je suis persuadé que la majorité a été satisfaite. Quand l’ampleur des dégâts a surgit, ainsi que le nombre de morts, il y avait un énorme embarras accompagné, je pense d’une douleur authentique face à ce qui était arrivé. L'esprit musulman doit maintenant équilibrer ces deux positions - et cela revient de plus en plus dans certaines de leurs positions théologiques - parce que beaucoup disent: c'est une justification de Dieu, Dieu régnait dans tout cela, dans la façon dont les tours jumelles se sont effondrées. Ce qu'ils disent en privé est différent de ce qu'ils disent publiquement. Cela a donné lieu a beaucoup de démenti. Dans le monde musulman la position authentique s’exprime dans la rue mais elle est reformulée pour la consommation occidentale, pour s'adapter à la politique occidentale.

Les idées musulmanes doivent être formulées pour paraître raisonnables aux yeux des occidentaux. C’est ce que vous dîtes ?

P. C'est exactement cela. Et c’est nulle part plus vrai que dans la répétition constante des rapports comme l'"Islam est pacifique"; l'"Islam est tolérant"; l'"Islam ne permet pas de tuer des femmes et des enfants". Et la formule constante: "si une personne meurt, c’est l'Humanité qui meurt" n'est qu’un argument classique du Coran qu'ils ressortent mais qui est un mythe total dans l’histoire de l'Islam par rapport à la violence et sa pratique en vigueur. Si je peux illustrer: en Indonésie nous avons recensé plus de dix mille chrétiens massacrés. Plus de huit mille chrétiens ont été convertis de force; plusieurs milliers circoncis; pourtant c’est le silence dans le monde musulman. Et Lascar-Jihad - dont le chef avait été avec Ben Laden en Afghanistan et dont une partie du financement est assurée par Ben Laden et des Souadiens – ont pratiqué ces massacres.

Pourquoi le monde musulman n’a-t-il pas fait connaître ce massacre et ne l’a-t-il pas condamné? Depuis que les femmes et les enfants ont été tués par le Lascar-Jihad en Indonésie, pourquoi n’ont-il pas dit que les agresseurs n’étaient pas d’authentiques musulmans? En Israël il y a eu une série d’attaques suicides tuant des femmes et des enfants juifs innocents, pourtant il n'y a eu aucune condamnation dans le monde musulman au sujet de ces attaques suicides.

Quel futur alors, Patrick, si les musulmans croient que l’occident est en guerre avec eux, que c'est une guerre religieuse – alors que l’occident dit que tout ce qu’ils veulent, c’est Ben Laden ?

P. Le monde islamique est en position périlleuse. N'importe lequel de leurs chefs soutenant la coalition anti-terroriste le fait ainsi sans l’appui total des populations. Si la guerre empire, nous pourrions voir de graves problèmes dans le monde islamique comme des populations musulmanes se soulevant contre ses chefs. En outre on peut constater également des problèmes au sujet des Occidentaux, des intérêts occidentaux et de n'importe quoi lié à l'ouest dans un contexte musulman. Il y a également le problème de l'église. L'église est perçue comme pro-occidentale et certains disent qu’il y aura une recrudescence d’églises brûlée. Nous en avons déjà eu ces dernières semaines: plusieurs centaines de chrétiens se sont fait tuer au Caire; cinq cents au Nigéria; des églises ont été brûlées au Kenya. Cela va augmenter. Ainsi si les problèmes ne se résolvent pas bientôt en Afghanistan, j’en vois surgir d’autres.

Je crois personnellement, quelle qu’en soit la raison, que l’Occident a choisi une politique pouvant la conduire dans un plus grand conflit. La définir simplement comme un conflit contre Ben Laden ne va pas être suffisant, parce que même si nous le réglons, nous ne traiterons pas la multiplicité des réseaux de terroriste au travail dans le monde. Et plus que cela, nous avons maintenant les communautés islamiques de l'ouest qui ont toujours une théologie de puissance, et la violence en fait partie.

Insinuez-vous la notion selon laquelle les communautés islamiques d’Occident souhaitent-y- prendre le contrôle ?

P. Oui. L'Islam est basé sur le pouvoir. Il ne sépare pas le sacré du séculier, et il ne s’est jamais vraiment considéré en tant que minorité. Il doit exister dans un contexte de majorité. La question pour l'ouest est « comment l’Islam s’exprimera-t-il? Acceptera-t-il d’être en minorité? Embrassera-t-il les traditions du pays dans lequel il se trouve et lui sera-t-il complètement loyal (en gardant des aspects de sa religion et culture)? » Ou afin de garder le contrôle de leur religion et de leur culture, installera-t-il des communautés qui veulent alors garder le pouvoir dans chaque secteur géographique, aussi bien que de vouloir être protégé dans le futur par la loi. Il y a un suspense; Il n’y a pas de doute, si vous suivez la situation en Australie où il y a eu environ douze églises brûlées. Je remarque que quatre mosquées l’ont été également. De plus en plus, la question est de savoir comment les musulmans en occident considèrent les pays où ils vivent. Quels sont leurs systèmes de loyauté ?

Tant qu’ils sont une minorité minuscule, leur réponse est « nous sommes loyaux envers vous ». Mais à mesure que cette minorité augmente et gagne en orce et en confiance, elle commence ainsi à changer son allégeance. Vous ne pouvez pas simplement la voir sur la base de ce qui existe aujourd'hui, vous devez penser à ce qui existera dans cinq ans dès maintenant.

Puis vous devez regarder ce qui alimente cette communauté : quelles sont leurs influences idéologiques, théologiques et religieuses ? Viennent-elles du Moyen-Orient, du Pakistan, d'autres pays? Quelle est la position des mollahs? Quelle est leur formation et quelles sont leurs influences? Vous devez considérer un certain nombre de facteurs.

Que devrait être notre réponse ?

P. Je pense qu’en tant que chrétiens nous devons maintenir ce que j'appellerais une société construite sur des valeurs judéo-chrétiennes. La modernité n'est pas toute mauvaise, elle permet au pluralisme d’exister. Je crois que nous devrions plaider pour le développement continu d'une société plurielle. Nous devons dire aux communautés musulmanes: « nous ne pouvons pas accéder à vos demandes ». En Grande-Bretagne, elles demandent maintenant une protection légale pour leur religion et leur culture. Nous devons ne dire non à cela, ils doivent accepter une citoyenneté commune basée sur l'égalité individuelle, et non sur l’égalité communautaire et religieuse.

Vous avez dit que Bush et Blair ont adopté une mauvaise approche. De quelle façon auriez-vous abordé le problème à leur place ?

P. Je pense qu'il est essentiel de traiter le terrorisme, mais nous devons reconnaître que les radicaux musulmans avaient installé leurs bases à l'ouest depuis des années et nous avons singulièrement failli à les confronter car nous ne les avons pas prises au sérieux. Nous devons nous occuper de cela. Deuxièmement, nous devons nous adresser aux communautés musulmanes traditionnelles. Bon nombre d'entre elles sont devenues conservatrices et radicales et nous devons leur dire « vous allez devoir choisir où placer votre loyauté. »

Puis nous devons regarder vers les nations musulmanes - beaucoup ont soutenu ces terroristes, pourtant nous avons gardé des relations amicales avec elles. Elles jouent un double jeu. Nous devons dire: « vous ne pouvez être nos amis et en même temps agir contre nos intérêts ». Ensuite nous devons faire face aux problèmes crées par Ben Laden et les Taliban et négocier ( où faire un marché ? ) Nous devons voir toutes ces choses comme un tout. Isoler simplement Ben Laden et croire qu'une fois l’affaire traitée, nous aurons réglé le problème, serait naïf.

Mais il y a un autre problème ... Il n’y a pas que les médias et le gouvernement qui aient chanté l'air de la tolérance innée de l'Islam. C’est aussi le cas des responsables d’églises. Beaucoup de responsables chrétiens dans le monde musulman croient qu'ils ont été trahis par les églises de l'ouest. Ces mêmes leaders qui disent « nous devons protéger l'Islam » et proclament combien il est pacifique, n’accordent ni leur protection ni leur sympathie, à leurs frères et sÅ“urs qui ont souffert et qui continuent de souffrir dans le monde musulman.

P. En outre, si l'argument d’un Islam tolérant qui ne persécute personne est accepté, que se produira-t-il au cas où Ben Laden chuterait? Les chrétiens persécutés seraient à la merci d'un monde musulman qui déclare: « mais nous sommes tolérants ». Et ce n’est nulle part plus clair qu'au Soudan, où le gouvernement des USA a récemment changé sa politique. Il a maintenant officiellement adopté la politique du gouvernement de Khartoum. En attendant, le gouvernement de Khartoum a lâché des bombes sur des chrétiens. Ils ont juste tué plus d’une douzaine d’enfants chrétiens innocents. L'occident, y compris l'église occidentale, est maintenant plus préoccupé de lui-même et de ses propres sociétés. Il lui importe d’être politiquement correct afin d’éviter d'être menacé et porte très peu d’attention aux minorités chrétiennes dans le monde musulman.

Les responsables chrétiens, dans le monde musulman, ne peuvent pas comprendre pourquoi ils sont sacrifiés par les responsables d’églises occidentales, aussi bien que par leurs chefs politiques et les médias.

Patrick Sookhdeo détient un doctorat des Etudes Africaines et Orientales de l’ Université de Londres. On lui a décerné le titre de docteur en théologie à Portland, Orégon (USA), pour son travail dans le domaine du pluralisme. Il écrit et donne des conférences au sujet des autres religions. Patrick et son épouse Rosemarie ont tous les deux la double nationalité, britannique et néo-zélandaise. L'institut pour l'Etude de l'Islam et du Christianisme fait des recherches sur le statut de l'église dans le monde musulman.

Les fonds de Barnabas cherchent à soutenir les minorités chrétiennes qui souffrent, en faisant connaître leurs besoins aux autres chrétiens, en développant l’intercession. Ils acheminent des fonds pour des projets à petite échelle conçus par des chrétiens, dans les pays concernés. Ils ont soutenu des projets dans 39 pays différents.