...Le roi polynésien décréta la séparation, la séquestration de tous les individus atteints par la lèpre. Et c’est l’île de Molokaï, au centre de l’archipel, qui fut choisie comme léproserie.
Les lépreux furent abandonnés là, sans soins ni remèdes, sans médecin. Ils vivaient et mouraient là comme des parias, exclus du monde des vivants. Dieu, lui aussi, les aurait-ils abandonnés?
Non, car il leur envoya l’un de ses messagers fidèles, un ange à visage humain, Damien de Veuster, jeune prêtre venu de Belgique. Il commença à se dévouer corps et âme dans cet enfer des morts-vivants. Il fut pour eux à la fois pasteur et médecin.

Le célèbre écrivain anglais Stevenson, vint alors à Molokaï et rencontra Damien. Après sa visite, il écrivit ceci : «Quels songes pénibles, pensez-vous, hantèrent son imagination quand il dormit son premier sommeil, couché sous un arbre, entouré de plusieurs centaines d’hommes et de femmes, tous couverts de lèpre ? Quelles douloureuses pensées agitèrent son esprit lorsqu’à son réveil, il se trouva pour toujours en face de la contagion ?»

Le monde frémit en apprenant un tel sacrifice, un tel don de soi.
Cependant, Damien ne compte pas ses efforts pour leur venir en aide. Il nettoie les ulcères purulents, lave les linges souillés, donne des remèdes, va chercher l’eau pour les invalides. II mange avec eux, à même le sol, autour de la calebasse commune, car il n’y a encore aucune installation. Que des abris précaires!
Comment expliquer un pareil sacrifice, un tel don de soi? La raison première en est, je crois, dans l’amour insondable de notre Dieu et Créateur, dans son immense compassion pour les hommes. Alors, il se choisit un instrument...

C’est à 18 ans que le jeune Damien de Veuster entend l’appel du Christ à le suivre, au cours d’une réunion missionnaire à Louvain. Il entend sa voix : «Si quelqu’un veut venir après moi, qu’il renonce à lui-même, qu’il se charge de sa croix, et qu’il me suive.» Le jeune Damien y répond parfaitement. Et c’est avec enthousiasme et fierté qu’il se lance dans cette vocation.

C’est 12 ans plus tard, en 1870 qu’il arrive à Molokaï, prêt à donner sa vie pour sauver les infortunés lépreux. «Si le Christ, dit-il, pourtant Roi des rois et Seigneur des seigneurs, a donné sa vie pour sauver l’humanité, moi, Damien, son humble serviteur; je peux bien donner ma vie par amour pour Lui et pour sauver ce peuple rejeté par tous !»

Mais le travail est immense. Ils sont maintenant un millier de déportés de la lèpre. Damien pare au plus urgent: il fait monter un réservoir d’eau, construire des habitations sommaires, et même une route. Il essaye un nouveau remède chinois pour combattre le bacille meurtrier. En quelques années, les larmes et la colère feront place aux rires et aux chants.

Le miracle a eu lieu : un miracle d’amour et de dévouement. Maintenant, beaucoup viennent à la chapelle pour y prier. Damien leur explique les promesses du Sauveur - «Celui qui croit en Moi vivra quand même il serait mort.» - «Là- haut, ajoutait-il, il n’y aura plus de lèpre, plus de laideurs. Nous serons transfigurés.» Quand il s’adresse à son auditoire, il a coutume de dire : «Nous autres lépreux.»
Car il s’identifie à eux et cela lui gagne tous les coeurs. Ces coeurs qu’il veut gagner à Jésus-Christ. Même les irréductibles sont touchés et se convertissent. Il y aura même un groupe musical d’une quinzaine d’instruments, dont ils jouent de leurs mains mutilées. Et tous chantent la joie de leurs coeurs gagnés au Sauveur.

Ce qui devait arriver arriva : Damien contracta la lèpre, un jour il découvre avec tristesse que ses mains et ses pieds sont devenus insensibles. Il ne s’y trompe pas : il sait qu’il est devenu lépreux. Mais il dit : Je resterai à mon poste jusqu’à ma mort.» Bientôt, il connaît d’atroces souffrances, et des taches profondes se développent sur tout son corps.

Le peintre anglais Clifford qui le rencontre à cette époque le décrit ainsi : «son visage est gonflé, les sourcils tombés, les oreilles tuméfiées et agrandies, des plaies rongent le nez, les joues, le cou, les mains. Toute la chair est comme en décomposition». Ceux qui le voient alors sont confrontés à la plus sublime folie de l’amour.
Sans répit, et presque sans repos, il continue de travailler pour sa communauté. Il monte des dortoirs, une grande salle à manger, une chapelle.
Mais la pression est trop grande; il doit être hospitalisé à Honolulu. C’est là qu’il aura la visite du roi des îles Hawaï, Kalakaua, qui vient saluer avec grand respect le missionnaire devenu lépreux par amour pour son peuple.

Damien revient à Molokaï. Une double souffrance vient alors s’ajouter à sa souffrance : il apprend la mort de sa mère, brisée par le chagrin de savoir son fils lépreux. L’autre douloureuse nouvelle, c’est le reproche qu’on lui fait «d’avoir été trop loin».

Humble disciple du Christ crucifié, Damien accepte de boire ce nouveau calice d’affliction, mais il souffre dans son coeur. Il est alors âgé de 49 ans. Et le mal continue ses ravages dans son corps. Il écrit à son frère en Belgique : «Aucun remède n’agit plus. Mais le Tout-Puissant sait ce qu’il y a de meilleur pour nous. Le Seigneur a porté son choix sur moi en permettant que je sois atteint de la lèpre. Eternellement, je serai reconnaissant envers Dieu pour cette faveur. Je l’accepte comme ma croix particulière, et je m’efforce de la porter, en suivant mon divin Maître.»

Quelque temps encore, il va à ses différentes tâches auprès de ses malades. Puis, un jour il ne peut quitter son grabat, une simple paillasse posée à même le sol...
Pourtant, il aura une grande consolation : des soeurs Franciscaines sont arrivées à Molokaï. Molokaï qui n’est plus l’île des épouvantements, mais qui est devenue le lieu sacré des compassions divines et humaines réunies.

C’est alors que le Docteur Woods fait une photographie de Damien, cette photo fera le tour du monde, brisant les coeurs, noyant les yeux de larmes.

Le 15 avril 1889, Damien de Veuster, le prêtre devenu lépreux par amour, quittait ce monde. Les journaux du monde entier répercutèrent l’extraordinaire dévouement. Le Roi Léopold fit ramener la dépouille mortelle en Belgique.

Le Prince de Galles, le futur roi Edouard VII, décida l’érection d’un monument à l’endroit même, -le débarcadère de Molokaï-, où le missionnaire avait coutume d’accueillir les lépreux arrivant dans l’île, totalement désemparés.

A Molokaï, c’est une simple croix de granit rouge qui rappelle le souvenir de Damien, l’ange des lépreux. Le socle est en marbre blanc et porte son effigie, avec ces paroles de Jésus citées dans l’évangile de Jean 15.13, Il n’est pas de plus grand amour que de donner sa vie pour ceux qu’on aime.
Damien, c’est l’amour et le don de soi poussés à l’extrême. Ce qu’il a fait de sa vie est sublime et surhumain. Pourtant, il était un homme de chair et de sang comme nous.
Nous pouvons penser que sa vie devrait être un appel à nous donner nous-même pour aimer Dieu et les hommes de ce même amour sans bornes.